Ne l'oublions pas, ce nom nous le dit, reportons toujours tout a

l'origine. Oui, cette situation, toute cette situation sort du "grand

acte" de decembre. Elle est le produit du parjure du 2 et de la

boucherie du 4. On ne peut pas dire d'elle du moins qu'elle est

batarde. Elle a une mere, la trahison, et un pere, le massacre. Voyez

ces deux choses qui aujourd'hui se touchent comme les deux doigts de

la main de justice divine, le guet-apens de 1851 et la calamite de

1855, la catastrophe de Paris et la catastrophe de l'Europe. M.

Bonaparte est parti de ceci pour arriver a cela.

Je sais bien qu'on me dit, je sais bien que M. Bonaparte me dit et

me fait dire par ses journaux:--Vous n'avez a la bouche que le

Deux-Decembre! Vous repetez toujours ces choses-la!--A quoi je

reponds:--Vous etes toujours la!

Je suis votre ombre.

Est-ce ma faute a moi si l'ombre du crime est un spectre?

Non! non! non! non! ne nous taisons pas, ne nous lassons pas, ne nous

arretons pas. Soyons toujours la, nous aussi, nous qui sommes le

droit, la justice et la realite. Il y a maintenant au-dessus de la

tete de Bonaparte deux linceuls, le linceul du peuple et le linceul

de l'armee, agitons-les sans relache. Qu'on entende sans cesse, qu'on

entende a travers tout, nos voix au fond de l'horizon! ayons la

monotonie redoutable de l'ocean, de l'ouragan, de l'hiver, de la

tempete, de toutes les grandes protestations de la nature.

Ainsi, citoyens, une bataille a outrance, une fuite sans fond de

toutes les forces vives, un ecroulement sans limites, voila ou en est

cette malheureuse societe du passe qui s'etait crue sauvee en effet

parce qu'un beau matin elle avait vu un aventurier, son conquerant,

confier l'ordre au sergent de ville et l'abrutissement au jesuite!

Cela est en bonnes mains, avait-elle dit.

Qu'en pense-t-elle maintenant?

O peuples, il y a des hommes de malediction. Quand ils promettent

la paix, ils tiennent la guerre; quand ils promettent le salut, ils

tiennent le desastre; quand ils promettent la prosperite, ils tiennent

la ruine; quand ils promettent la gloire, ils tiennent la honte; quand

ils prennent la couronne de Charlemagne, ils mettent dessous le crane

d'Ezzelin; quand ils refont la medaille de Cesar, c'est avec le profil

de Mandrin; quand ils recommencent l'empire, c'est par 1812; quand ils

arborent un aigle, c'est une orfraie; quand ils apportent a un peuple

un nom, c'est un faux nom; quand ils lui font un serment, c'est un

faux serment; quand ils lui annoncent un Austerlitz, c'est un faux

Austerlitz; quand ils lui donnent un baiser, c'est le baiser de Judas;

quand ils lui offrent un pont pour passer d'une rive a l'autre, c'est

le pont de la Beresina.

Ah! il n'est, pas un de nous, proscrits, qui ne soit navre, car la

desolation est partout, car l'abjection est partout, car l'abomination

est partout; car l'accroissement du czar, c'est la diminution dela

lumiere; car, moi qui vous parle, l'abaissement de cette grande,

fiere, genereuse et libre Angleterre m'humilie comme homme; car,

supreme douleur, nous entendons en ce moment la France qui tombe avec

le bruit que ferait la chute d'un cercueil!

Vous etes navres, mais vous avez courage et foi. Vous faites bien,

amis. Courage, plus que jamais! Je vous l'ai dit deja, et cela devient

plus evident de jour en jour, a cette heure la France et l'Angleterre

n'ont plus qu'une voie de salut, l'affranchissement des peuples, la

levee en masse des nationalites, la revolution. Extremite sublime. Il

est beau que le salut soit en meme temps la justice. C'est la que la

providence eclate. Oui, courage plus que jamais! Dans le peril Danton

criait: de l'audace! de l'audace! et encore de l'audace!--Dans

l'adversite il faut crier: de l'espoir! de l'espoir! et encore de

l'espoir!--Amis, la grande republique, la republique democratique,

sociale et libre rayonnera avant peu; car c'est la fonction de

l'empire de la faire renaitre, comme c'est la fonction de la nuit de

ramener le jour. Les hommes de tyrannie et de malheur disparaitront.

Leur temps se compte maintenant par minutes. Ils sont adosses au

gouffre; et deja, nous qui sommes dans l'abime, nous pouvons voir leur

talon qui depasse le rebord du precipice. O proscrits! j'en atteste

les cigues que les Socrates ont bues, les Golgotha ou sont montes

les Jesus-Christs, les Jericho que les Josues ont fait crouler; j'en

atteste les bains de sang qu'ont pris les Thraseas, les braises

ardentes qu'ont machees les Porcias, epouses des Brutus, les buchers

d'ou les Jean Huss ont crie: le cygne naitra! j'en atteste ces mers

qui nous entourent et que les Christophe-Colombs ont franchies,

j'en atteste ces etoiles qui sont au-dessus de nos tetes et que les

Galilees ont interrogees, proscrits, la liberte est immortelle!

proscrits, la verite est eternelle!

Le progres, c'est le pas meme de Dieu.

Donc, que ceux qui pleurent se consolent, et que ceux qui

tremblent--il n'y en a pas parmi nous--se rassurent. L'humanite ne

connait pas le suicide et Dieu ne connait pas l'abdication. Non, les

peuples ne resteront pas indefiniment dans les tenebres, ignorant

l'heure qu'il est dans la science, l'heure qu'il est dans la

philosophie, l'heure qu'il est dans l'art, l'heure qu'il est dans

l'esprit humain, l'oeil stupidement fixe sur le despotisme, ce

sinistre cadran d'ombre ou la double aiguille sceptre et glaive, a

jamais immobile, marque eternellement minuit!

II

LETTRE A LOUIS BONAPARTE

8 avril 1855.

Cette funebre guerre de Crimee se termina par le baiser de la reine

Victoria a "l'empereur des francais". Louis Bonaparte alla a

Londres chercher ce baiser. Ce fut une sorte d'enivrement des

deux gouvernements. Les fetes apres les carnages; ces choses la

s'enchainent.

La fete fut splendide. Elle fut meme complete. L'exil s'en mela. En

debarquant a Douvres, "l'empereur" put lire, affichees sur tous les

murs, les paroles que voici:

VICTOR HUGO A LOUIS BONAPARTE

Qu'est-ce que vous venez faire ici? a qui en voulez-vous? qui

venez-vous insulter? L'Angleterre dans son peuple ou la France dans

ses proscrits? Nous en avons deja enterre neuf, a Jersey seulement.

Est-ce la ce que vous voulez savoir? Le dernier s'appelait Felix Bony,

et avait vingt-neuf ans; cela vous suffit-il? Voulez-vous voir son

tombeau? Que venez-vous faire ici, vous dis-je? Cette Angleterre qui

n'a point de bat sur le cou, cette France bannie, ce peuple souverain

de lui-meme, cette proscription decimee et calme, n'ont que faire de

vous. Laissez la liberte en paix. Laissez l'exil tranquille.

Ne venez pas.

Quel leurre viendrez-vous offrir a cette illustre et genereuse

nation? quel coup d'ongle premeditez-vous contre la liberte anglaise?

arriveriez-vous plein de promesses comme en France en 1848?

changeriez-vous la pantomime? mettrez-vous la main sur votre coeur

pour l'alliance anglaise de la meme facon que vous l'y mettiez pour la

republique? sera-ce toujours l'habit boutonne, la plaque sur l'habit,

la main sur la plaque, l'accent emu, l'oeil humide? quelle parole

la plus sacree allez-vous jurer? quelle affirmation de fidelite

eternelle, quel engagement inviolable, quelle protestation portant

votre exergue, quel serment frappe a votre effigie allez-vous mettre

en circulation ici, vous, le faux monnayeur de l'honneur!

Qu'est-ce que vous apporteriez a cette terre? Cette terre est la terre

de Thomas Morus, de Hampden, de Bradshaw, de Shakespeare, de Milton,

de Newton, de Watt, de Byron, et elle n'a pas besoin d'un echantillon

de la boue du boulevard Montmartre. Vous venez chercher une

jarretiere? En effet, c'est jusque-la que vous avez du sang.

Je vous dis de ne pas venir. Vous ne seriez pas a votre place ici.

Regardez. Vous voyez bien que ce peuple est libre. Vous voyez bien que

ces gens-la vont et viennent, lisent, ecrivent, interrogent, pensent,

crient, se taisent, respirent, comme bon leur semble. Cela ne

ressemble a rien de ce que vous connaissez. Vous aurez beau regarder

les collets d'habit, vous n'y trouverez pas le pli que donne le poing

du gendarme. Non, vraiment, vous ne seriez pas chez vous. Vous seriez

dans un air irrespirable pour vous. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de

janissaires ici, pas plus de janissaires pretres que de janissaires

soldats; vous voyez bien qu'il n'y pas d'espions; vous voyez bien

qu'il n'y a pas de jesuites; vous voyez bien que les juges rendent la

justice!

La tribune parle, les journaux parlent, la conscience publique parle;

il y a du soleil en ce pays. Vous voyez bien qu'il fait jour, aigle!

que venez-vous faire ici?

Si vous voulez savoir, alliance a part, ce que ce peuple pense de

vous, lisez ses vrais journaux, ses journaux d'il y a deux ans.

Visiterez-vous Londres, habille en empereur et en general? D'autres

qui etaient empereurs aussi, et generaux aussi, l'ont visitee avant

vous, et y ont eu des ovations diversement triomphales; vous auriez

le meme accueil. Irez-vous au square Trafalgar? irez-vous au square

Waterloo, au pont Waterloo, a la colonne Waterloo? Nicolas y a ete

recu par les aldermen. Irez-vous a la brasserie Perkins? Haynau y a

ete recu par les ouvriers.

Venez-vous parler a l'Angleterre de la Crimee? Vous toucheriez la a

un grand deuil. Le desastre de Sebastopol a ouvert le flanc de

l'Angleterre plus profondement encore que le flanc de la France.

L'armee francaise agonise, l'armee anglaise est morte; ce qui, si l'on

en croit ceux qui admirent vos hasards, aurait fait faire a l'un de

vos historiographes cette remarque:--Sans le vouloir, nous vengeons

Waterloo. Napoleon III a fait plus de mal a l'Angleterre en un an

d'alliance qu'en quinze ans de guerre Napoleon premier. (A propos, vos

amis ne disent plus: _le grand_. Pourquoi donc?)

Oui, vous avez de ces flatteurs-la, empereur d'occasion. C'est

une chose etrange en effet que cette aventure qu'on appelle votre

destinee. Les paroles manquent et l'on tombe dans un abime de stupeur

en pensant que vous en etes peut-etre vraiment venu vous-meme a croire

que vous etes quelqu'un, eu songeant que vous prenez votre tragedie

horrible au serieux, et que, probablement, vous vous imagineriez faire

sur l'Europe je ne sais quel effet de perspective le jour ou vous

apparaitriez au peuple anglais dans votre mise en scene d'a present,

muet, heureux et lugubre, debout dans votre nuee de crimes, couronne

d'une sorte d'infamie imperiale et mysterieuse, et portant sur

votre front toutes ces actions sombres qui sont de la competence du

tonnerre.

Et de la cour d'assises, monsieur.

Ah! ces terribles choses vraies, vous les entendrez. Pourquoi

venez-vous ici?

Tenez, parmi ceux de ce gouvernement qui, pour des raisons variees,

vous font accueil, prenez le plus enthousiaste, le plus enivre,

le plus effare de vous, prenez l'anglais qui crie le mieux: Vive

l'empereur! alderman, ministre, lord, et faites-lui cette simple

question:--S'il arrivait en ce pays qu'un homme tenant le pouvoir a un

titre quelconque, un ministre, par exemple (c'est ce que vous etiez,

monsieur), s'il arrivait que cet homme, sous pretexte qu'il aurait,

devant les hommes et devant Dieu, jure fidelite a la constitution,

prit une nuit l'Angleterre a la gorge, brisat le parlement, renversat

la tribune, jetat les membres inviolables des assemblees dans les

cabanons de Millbank et de Newgate, demolit Westminster, fit du sac de

laine l'oreiller de son corps de garde, chassat les juges a coups de

bottes, liat les mains derriere le dos a la justice, baillonnat la

presse, ecrasat les imprimeries, etranglat les journaux, couvrit

Londres de canons et de bayonnettes, vidat les fourgons de la Banque

dans les poches de ses soldats, prit les maisons d'assaut, egorgeat

les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, fit de

Hyde-Park une fosse d'arquebusades nocturnes, mitraillat la Cite,

mitraillat let Strand, mitraillat Regent street, mitraillat Charing

Cross, vingt quartiers de Londres, vingt comtes d'Angleterre,

encombrat les rues des cadavres des passants, emplit les morgues et

les cimetieres, fit la nuit partout, le silence partout, la mort

partout, supprimat, en un mot, d'un seul coup, la loi, la liberte, le

droit, la nation, le souffle, la vie, qu'est-ce que le peuple anglais

ferait a cet homme?--Avant que la phrase soit finie, vous verriez

sortir de terre d'elle-meme et se dresser devant vous l'echelle de

l'echafaud!

Oui, l'echafaud. Et, si hideux que soient les crimes que je viens

d'enumerer, je prononce ce mot,--pourquoi m'en cacherais-je?--avec un

serrement de coeur; car la supreme parole du progres, confessee par

nous, democrates-socialistes, n'a pas jusqu'a cette heure ete acceptee

en Angleterre, et pour ce grand peuple insulaire, arrete a mi-cote

du dix-neuvieme siecle et a quelque distance du sommet de la

civilisation, la vie humaine n'est pas encore inviolable.

Il faut etre sur ce haut plateau de l'exil et de l'epreuve ou nous

sommes pour embrasser l'horizon entier de la verite et pour comprendre

que toute vie humaine, meme votre vie humaine a vous, monsieur, est

sacree.

Ce n'est pas du reste de cette facon, et du haut d'un principe, que

vos amis de ce pays traitent les questions qui vous touchent. Ils

trouvent plus court de dire qu'il n'y a jamais eu de coup d'etat, que

ce n'est pas vrai, que vous n'avez jamais prete le moindre serment,

que le deux-decembre n'a jamais existe, qu'il n'a pas ete verse

une goutte de sang, que Saint-Arnaud, Espinasse et Maupas sont des

personnages mythologiques, qu'il n'y a pas de proscrits, que Lambessa

est dans la lune, et que nous faisons semblant.

Les habiles disent qu'il y a bien eu quelque chose en effet, mais que

nous exagerons, que les hommes tues n'avaient pas tous des cheveux

blancs, que les femmes tuees n'etaient pas toutes grosses, et que

l'enfant de sept ans de la rue Tiquetonne avait huit ans.

Je reprends.

Ne venez pas dans ce pays.

Songez d'ailleurs a l'imprudence; et a quoi exposeriez-vous le

gouvernement qui vous recevrait chez lui? Paris a des eruptions

inattendues; il l'a prouve en 1789, en 1830 et en 1848. Qu'est-ce qui

garantit au peuple anglais, qui prise haut, et avec raison, l'amitie

de la France, qu'est-ce qui garantit au gouvernement britannique

qu'une revolution ne va pas eclater derriere vos talons, que le decor

ne va pas changer subitement, que ce vieux trouble-fete de faubourg

Saint-Antoine ne va pas se reveiller en sursaut et donner un coup de

pied dans l'empire, et que, tout a coup, en une secousse de telegraphe

electrique, lui, gouvernement d'Angleterre, il ne va pas se trouver

brusquement ayant pour hote a Saint-James et pour convive au banquet

royal, non sa majeste l'empereur des francais, mais l'accuse pale et

frissonnant de la France et de la republique? non le Napoleon de la

colonne, mais le Napoleon du poteau?

Mais vos polices vous rassurent. Le coup d'etat a dans sa poche le

vieil oeil de Vidocq et voit le fond des choses avec ca. C'est ce qui

lui tient lieu de conscience. La police vous repond du peuple de meme

que le pretre vous repond de Dieu. M. Pietri et M. Sibour vous parlent

chacun d'un cote.--Cette canaille de peuple n'existe plus, affirme M.

Pietri.--Je voudrais bien voir que Dieu bougeat, murmure M. Sibour.

Vous etes tranquille. Vous dites:--Bah! ces demagogues revent. Ils

voudraient me faire peur avec des croquemitaines. Il n'y a plus de

revolution; Veuillot l'a broutee. Le coup d'etat peut dormir sur les

deux oreilles de Baroche. Paris, la populace, les faubourgs, tout cela

est sous mes talons. Qu'importe tout cela?

Au fait, c'est juste. Et qu'importe l'histoire? qu'importe la

posterite? Qu'il y ait aujourd'hui un deux-decembre faisant pendant a

Austerlitz, un Sebastopol faisant equilibre a Marengo, qu'il y ait un

Napoleon le grand et un autre Napoleon s'agitant sous le microscope,

que notre oncle soit notre oncle ou ne le soit pas, qu'il ait vecu

ou soit mort, que l'Angleterre lui ait mis Wellington sur la tete et

Hudson-Lowe sur la poitrine, qu'est-ce que cela fait? Nous n'en sommes

plus la. C'est du passe ou du libelle. Si nous sommes petit, cela ne

regarde personne. On nous admire. N'est-ce pas, Troplong? Oui, sire.

Il n'y a plus qu'une question aujourd'hui, notre empire. Une seule

chose importe, prouver que nous sommes recu; imposer "le parvenu" a la

vieille maison royale de Brunswick; faire disparaitre la catastrophe

de Crimee sous des fetes en Angleterre; se rejouir dans ce crepe;

couvrir ces mitrailles d'un feu d'artifice; montrer notre habit de

general la ou l'on a vu notre baton de policeman; etre joyeux; danser

un peu a Buckingham Palace. Cela fait, tout est fait.

Donc voyage a Londres. Preferable du reste au voyage en Crimee; a

Londres les salves tireront a poudre. Quinze jours de galas. Triomphe.

Promenades dans les residences royales; a Carlton-House; a Osborn,

dans l'ile de Wight; a Windsor ou vous trouverez le lit de

Louis-Philippe a qui vous devez votre vie et sa bourse, et ou la tour

de Lancastre vous parlera de Henri l'imbecile, et ou la tour d'York

vous parlera de Richard l'assassin. Puis grands et petits levers,

bals, bouquets, orchestres, _Rule Britannia_ croise de _Partant pour

la Syrie_, lustres allumes, palais illumines, harangues, hurrahs.

Details de vos grands cordons et de vos graces dans les journaux.

C'est bien. A ces details trouvez bon que d'avance j'en mele d'autres

qui viennent d'un autre de vos lieux de triomphe, de Cayenne. Les

deportes,--ces hommes qui n'ont commis d'autre crime que de resister a

votre crime, c'est a-dire de faire leur devoir, et d'etre de bons et

vaillants citoyens,--les deportes sont la, accouples aux forcats,

travaillant huit heures par jour sous le baton des argousins, nourris

de metuel et de couac comme autrefois les esclaves, tete rasee, vetus

de haillons marques T. F. Ceux qui ne veulent pas porter eu grosses

lettres le mot _galerien_ sur leurs souliers vont pieds nus. L'argent

qu'on leur envoie leur est pris. S'ils oublient de mettre le bonnet

bas devant quelqu'un des malfaiteurs, vos agents, qui les gardent, cas

de punition, les fers, le cachot, le jeune, la faim, ou bien on les

lie, quinze jours durant, quatre heures chaque jour, par le cou, la

poitrine, les bras et les jambes, avec de grosses cordes, a un billot.

Par decret du sieur Bonnard se qualifiant gouverneur de la Guyane, en

date du 29 aout, permis aux gardiens de les tuer pour ce qu'on

appelle "violation de consigne". Climat terrible, ciel tropical, eaux

pestilentielles, fievre, typhus, nostalgie; ils meurent--trente-cinq

sur deux cents, dans le seul ilot Saint-Joseph;--on jette les cadavres

a la mer. Voila, monsieur.

Ces rabachages du sepulcre vous font sourire, je le sais; mais vous en

souriez pour ceux qui en pleurent. J'en conviens, vos victimes, les

orphelins et les veuves que vous faites, les tombeaux que vous ouvrez,

tout cela est bien use. Tous ces linceuls montrent la corde. Je n'ai

rien de plus neuf a vous offrir; que voulez-vous? Vous tuez, on meurt.

Prenons tous notre parti, nous de subir le fait, vous de subir le cri;

nous, des crimes, vous, des spectres.

Du reste, on nous dit ici de nous taire, et l'on ajoute que, si nous

elevons la voix en ce moment, nous, les exiles, c'est l'occasion qu'on

choisira pour nous jeter dehors. On ferait bien. Sortir a l'instant ou

vous entrez. Ce serait juste.

Il y aurait la pour les chasses quelque chose qui ressemblerait a de

la gloire.

Et puis, comme politique, ce serait logique. La meilleure bienvenue au

proscripteur, c'est la persecution des proscrits. On peut lire cela

dans Machiavel, ou dans vos yeux.

La plus douce caresse au traitre, c'est l'insulte aux trahis. Le

crachat sur Jesus est sourire a Judas.

Qu'on fasse donc ce qu'on voudra.

La persecution. Soit.

Quelle que soit cette persecution, quelque forme qu'elle prenne,

sachez ceci, nous l'accueillerons avec orgueil et joie; et pendant

qu'on vous saluera, nous la saluerons. Ce n'est pas nouveau; toutes

les fois qu'on a crie: _Ave, Caesar_, l'echo du genre humain a

repondu: _Ave, dolor_.

Quelle qu'elle soit, cette persecution, elle n'otera pas de nos yeux,

ni des yeux de l'histoire, l'ombre hideuse que vous avez faite. Elle

ne nous fera pas perdre de vue votre gouvernement du lendemain du coup

d'etat, ce banquet catholique et soldatesque, ce festin de mitres et

de shakos, cette melee du seminaire et de la caserne dans une orgie,

ce tohu-bohu d'uniformes debrailles et de soutanes ivres, cette

ripaille d'eveques et de caporaux ou personne ne sait plus ce qu'il

fait, ou Sibour jure et ou Magnan prie, ou le pretre coupe son pain

avec le sabre et ou le soldat boit dans le ciboire. Elle ne nous fera

pas perdre de vue l'eternel fond de votre destinee, cette grande

nation eteinte, cette mort de la lumiere du monde, cette desolation,

ce deuil, ce faux serment enorme, Montmartre qui est une montagne sur

votre horizon sinistre, le nuage immobile des fusillades du Champ de

Mars; la-bas, dressant leur triangle noir, les guillotines de 1852,

et, la, a nos pieds, dans l'obscurite, cet ocean qui charrie dans ses

ecumes vos cadavres de Cayenne.

Ah! la malediction de l'avenir est une mer aussi, et votre memoire,

cadavre horrible, roulera a jamais dans ses vagues sombres!

Ah! malheureux! avez-vous quelque idee de la responsabilite des

ames? Quel est votre lendemain? votre lendemain sur la terre? votre

lendemain dans le tombeau? qu'est-ce qui vous attend? croyez-vous en

Dieu? qui etes-vous?

Quelquefois, la nuit, ne dormant pas, le sommeil de la patrie est

l'insomnie du proscrit, je regarde a l'horizon la France noire, je

regarde l'eternel firmament, visage de la justice eternelle, je fais

des questions a l'ombre sur vous, je demande aux tenebres de Dieu ce

qu'elles pensent des votres, et je vous plains, monsieur, en presence

du silence formidable de l'infini.

VICTOR HUGO.

III

EXPULSION DE JERSEY

Cependant, souterrainement, Louis Bonaparte manoeuvrait, ce qui lui

avait attire l'Avertissement qu'on a lu plus haut; il avait mis en

mouvement dans la chambre des communes quelqu'un d'inconnu qui porte

un nom connu, sir Robert Peel, lequel avait, dans le patois serieux

qu'admet la politique, particulierement en Angleterre, denonce Victor

Hugo, Mazzini et Kossuth, et dit de Victor Hugo ceci: "Cet individu a

une sorte de querelle personnelle avec le distingue personnage que le

peuple francais s'est choisi pour souverain." _Individu_ est, a ce

qu'il parait, le mot qui convient; un M. de Ribaucourt l'a employe

plus tard, en mai 1871, pour demander l'expulsion belge de Victor

Hugo; et M. Louis Bonaparte l'avait employe pour qualifier les

representants du peuple proscrits par lui en janvier 1852. Ce M. Peel,

dans cette seance du 13 decembre 1854, apres avoir signale les actes

et les publications de Victor Hugo, avait declare qu'il demanderait

aux ministres de la reine _s'il n'y aurait pas moyen d'y mettre un

terme_. La persecution du proscrit etait en germe dans ces paroles.

Victor Hugo, indifferent a ces choses diverses, continua l'oeuvre de

son devoir, et fit passer par-dessus la tete du gouvernement anglais

sa _Lettre a Louis Bonaparte_, qu'on vient de lire. La colere fut

profonde. L'alliance anglo-francaise eclata; la police de Paris vint

dechirer l'affiche du proscrit sur les murs de Londres. Cependant le

gouvernement anglais trouva prudent d'attendre une autre occasion.

Elle ne tarda pas a se presenter. Une lettre eloquente, ironique et

spirituelle, adressee a la reine et signee _Felix Pyat_, fut publiee a

Londres et reproduite a Jersey par le journal _l'Homme_ (voir le

livre _les Hommes de l'exil_). L'explosion eut lieu la-dessus. Trois

proscrits, Ribeyrolles, redacteur de _l'Homme_, le colonel Pianciani

et Thomas, furent expulses de Jersey par ordre du gouvernement

anglais. Victor Hugo prit fait et cause pour eux. Il eleva la voix.

DECLARATION

Trois proscrits, Ribeyrolles, l'intrepide et eloquent ecrivain;

Pianciani, le genereux representant du peuple romain; Thomas, le

courageux prisonnier du Mont-Saint-Michel, viennent d'etre expulses de

Jersey.

L'acte est serieux. Qu'y a-t-il a la surface? Le gouvernement anglais.

Qu'y a-t-il au fond? La police francaise. La main de Fouche peut

mettre le gant de Castlereagh; ceci le prouve.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 10 / 28 段