Je previens M. Bonaparte que je me rends parfaitement compte des

ressorts qu'il fait mouvoir et qui sont a sa taille, et que j'ai lu

avec interet les choses dites a mon sujet, ces jours passes, dans le

parlement anglais. M. Bonaparte m'a chasse de France pour avoir pris

les armes contre son crime, comme c'etait mon droit de citoyen et

mon devoir de representant du peuple; il m'a chasse de Belgique pour

_Napoleon le Petit_; il me chassera peut-etre d'Angleterre pour les

protestations que j'y ai faites, que j'y fais et que je continuerai

d'y faire. Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple exil

n'est rien. Quant a moi, l'Amerique est bonne, et, si elle convient a

M. Bonaparte, elle me convient aussi. J'avertis seulement M. Bonaparte

qu'il n'aura pas plus raison de moi, qui suis l'atome, qu'il n'aura

raison de la verite et de la justice qui sont Dieu meme. Je declare

au Deux-Decembre en sa personne que l'expiation viendra, et que, de

France, de Belgique, d'Angleterre, d'Amerique, du fond de la tombe, si

les ames vivent, comme je le crois et l'affirme, j'en haterai l'heure.

M. Bonaparte a raison, il y a en effet entre moi et lui une "querelle

personnelle", la vieille querelle personnelle du juge sur son siege et

de l'accuse sur son banc.

VICTOR HUGO.

Jersey, 22 decembre 1854.

1855

_Ce que pourrait etre l'Europe. Ce qu'elle est. Suite des

complaisances de l'Angleterre pour l'empire. L'empereur recu a

Londres. Les proscrits chasses de Jersey_.

I

SIXIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848

24 fevrier 1855.

Proscrits,

Si la revolution, inauguree il y a sept ans a pareil jour a l'Hotel

de Ville de Paris, avait suivi son cours naturel, et n'avait pas ete,

pour ainsi dire, des le lendemain meme de son avenement, detournee de

son but; si la reaction d'abord, Louis Bonaparte ensuite, n'avaient

pas detruit la republique, la reaction par ruse et lent empoisonnement,

Louis Bonaparte par escalade nocturne, effraction, guet-apens et

meurtre; si, des les jours eclatants de Fevrier, la republique avait

montre son drapeau sur les Alpes et sur le Rhin et jete au nom de la

France a l'Europe ce cri: Liberte! qui eut suffi a cette epoque, vous

vous en souvenez tous, pour consommer sur le vieux continent le

soulevement de tous les peuples et achever l'ecroulement de tous les

trones; si la France, appuyee sur la grande epee de 92, eut donne aide,

comme elle le devait, a l'Italie, a la Hongrie, a la Pologne, a la

Prusse, a l'Allemagne; si, en un mot, l'Europe des peuples eut succede

en 1848 a l'Europe des rois, voici quelle serait aujourd'hui, apres

sept annees de liberte et de lumiere, la situation du continent.

On verrait ceci:

Le continent serait un seul peuple; les nationalites vivraient de leur

vie propre dans la vie commune; l'Italie appartiendrait a l'Italie, la

Pologne appartiendrait a la Pologne, la Hongrie appartiendrait a la

Hongrie, la France appartiendrait a l'Europe, l'Europe appartiendrait

a l'Humanite.

Plus de Rhin, fleuve allemand; plus de Baltique et de mer Noire, lacs

russes; plus de Mediterranee, lac francais; plus d'Atlantique, mer

anglaise; plus de canons au Sund et a Gibraltar; plus de kammerlicks

aux Dardanelles. Les fleuves libres, les detroits libres, les oceans

libres.

Le groupe europeen n'etant plus qu'une nation, l'Allemagne serait a la

France, la France serait a l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie

a la Picardie et la Picardie a la Lorraine. Plus de guerre; par

consequent plus d'armee. Au seul point de vue financier, benefice net

par an pour l'Europe, quatre milliards. [Note: Pour la France, plus de

liste civile, plus de clerge paye, plus de magistrature inamovible,

plus d'administration centralisee, plus d'armee permanente; benefice

net par an: 800 millions. 2 millions par jour.].

Plus de frontieres, plus de douanes, plus d'octrois; le libre echange;

flux et reflux gigantesque de numeraire et de denrees, industrie

et commerce vingtuples; bonification annuelle pour la richesse du

continent, au moins dix milliards. Ajoutez les quatre milliards de

la suppression des armees, plus deux milliards au moins gagnes par

l'abolition des fonctions parasites sur tout le continent, y compris

la fonction de roi, cela fait tous les ans un levier de seize

milliards pour soulever les questions economiques. Une liste civile

du travail, une caisse d'amortissement de la misere epuisant les

bas-fonds du chomage et du salariat avec une puissance de seize

milliards par an. Calculez cette enorme production de bien-etre.

Je ne developpe pas.

Une monnaie continentale, a double base metallique et fiduciaire,

ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur

l'activite libre de deux cents millions d'hommes, cette monnaie, une,

remplacerait et resorberait toutes les absurdes varietes monetaires

d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des miseres, varietes qui

sont autant de causes d'appauvrissement; car, dans le va-et-vient

monetaire, multiplier la variete, c'est multiplier le frottement;

multiplier le frottement, c'est diminuer la circulation. En monnaie,

comme en toute chose, circulation, c'est unite.

La fraternite engendrerait la solidarite; le credit de tous serait la

propriete de chacun, le travail de chacun, la garantie de tous.

Liberte d'aller et venir, liberte de s'associer, liberte de posseder,

liberte d'enseigner, liberte de parler, liberte d'ecrire, liberte

de penser, liberte d'aimer, liberte de croire, toutes les libertes

feraient faisceau autour du citoyen garde par elles et devenu

inviolable.

Aucune voie de fait, contre qui que ce soit; meme pour amener le

bien. Car a quoi bon? Par la seule force des choses, par la simple

augmentation de la lumiere, par le seul fait du plein jour succedant

a la penombre monarchique et sacerdotale, l'air serait devenu

irrespirable a l'homme de force, a l'homme de fraude, a l'homme de

mensonge, a l'homme de proie, a l'exploitant, au parasite, au sabreur,

a l'usurier, a l'ignorantin, a tout ce qui vole dans les crepuscules

avec l'aile de la chauve-souris.

La vieille penalite se serait dissoute comme le reste. La guerre etant

morte, l'echafaud, qui a la meme racine, aurait seche et disparu de

lui-meme. Toutes les formes du glaive se seraient evanouies. On en

serait a douter que la creature humaine ait jamais pu, ait jamais ose

mettre a mort la creature humaine, meme dans le passe. Il y aurait,

dans la galerie ethnographique du Louvre, un mortier-Paixhans sous

verre, un canon-Lancastre sous verre, une guillotine sous verre, une

potence sous verre, et l'on irait par curiosite voir au museum ces

betes feroces de l'homme comme on va voir a la menagerie les betes

feroces de Dieu.

On dirait: c'est donc cela, un gibet! comme on dit: c'est donc cela,

un tigre!

On verrait partout le cerveau qui pense, le bras qui agit; la matiere,

qui obeit; la machine servant l'homme; les experimentations sociales

sur une vaste echelle; toutes les fecondations merveilleuses du

progres par le progres; la science aux prises avec la creation; des

ateliers toujours ouverts dont la misere n'aurait qu'a pousser la

porte pour devenir le travail; des ecoles toujours ouvertes dont

l'ignorance n'aurait qu'a pousser la porte pour devenir la lumiere;

des gymnases gratuits et obligatoires ou les aptitudes seules

marqueraient les limites de l'enseignement, ou l'enfant pauvre

recevrait la meme culture que l'enfant riche; des scrutins ou la femme

voterait comme l'homme. Car le vieux monde du passe trouve la femme

bonne pour les responsabilites civiles, commerciales, penales, il

trouve la femme bonne pour la prison, pour Clichy, pour le bagne, pour

le cachot, pour l'echafaud; nous, nous trouvons la femme bonne pour la

dignite et pour la liberte; il trouve la femme bonne pour l'esclavage

et pour la mort, nous la trouvons bonne pour la vie; il admet la femme

comme personne publique pour la souffrance et pour la peine, nous

l'admettons comme personne publique pour le droit. Nous ne disons pas:

ame de premiere qualite, l'homme; ame de deuxieme qualite, la femme.

Nous proclamons la femme notre egale, avec le respect de plus. O

femme, mere, compagne, soeur, eternelle mineure, eternelle esclave,

eternelle sacrifiee, eternelle martyre, nous vous releverons! De tout

ceci le vieux monde nous raille, je le sais. Le droit de la femme,

proclame par nous, est le sujet principal de sa gaite. Un jour, a

l'assemblee, un interrupteur me cria:--C'est surtout avec ca, les

femmes, que vous nous faites rire.--Et vous, lui repondis-je, c'est

surtout avec ca, les femmes, que vous nous faites pleurer.

Je reprends, et j'acheve cette esquisse.

Au faite de cette splendeur universelle, l'Angleterre et la France

rayonneraient; car elles sont les ainees de la civilisation actuelle;

elles sont au dix-neuvieme siecle les deux nations meres; elles

eclairent au genre humain en marche les deux routes du reel et du

possible; elles portent les deux flambeaux, l'une le fait, l'autre

l'idee. Elles rivaliseraient sans se nuire ni s'entraver. Au fond, et

a voir les choses de la hauteur philosophique,--permettez-moi cette

parenthese--il n'y a jamais eu entre elles d'autre antipathie que ce

desir d'aller au dela, cette impatience de pousser plus loin, cette

logique de marcheur en avant, cette soi de l'horizon, cette ambition

de progres indefini qui est toute la France et qui a quelquefois

importune l'Angleterre sa voisine, volontiers satisfaite des resultats

obtenus et epouse tranquille du fait accompli. La France est

l'adversaire de l'Angleterre comme le mieux est l'ennemi du bien.

Je continue.

Dans la vieille cite du dix aout et du vingt-deux septembre, declaree

desormais la Ville d'Europe, _Urbs_, une colossale assemblee,

l'assemblee des Etats-Unis d'Europe, arbitre de la civilisation,

sortie du suffrage universel de tous les peuples du continent,

traiterait et reglerait, en presence de ce majestueux mandant, juge

definitif, et avec l'aide de la presse universelle libre, toutes les

questions de l'humanite, et ferait de Paris au centre du monde un

volcan de lumiere.

Citoyens, je le dis en passant, je ne crois pas a l'eternite de

ce qu'on appelle aujourd'hui les parlements; mais les parlements,

generateurs de liberte et d'unite tout ensemble, sont necessaires

jusqu'au jour, jour lointain, encore et voisin de l'ideal, ou, les

complications politiques s'etant dissoutes dans la simplification

du travail universel, la formule: LE MOINS DE GOUVERNEMENT POSSIBLE

recevant une application de plus en plus complete, les lois factices

ayant toutes disparu et les lois naturelles demeurant seules, il n'y

aura plus d'autre assemblee que l'assemblee des createurs et des

inventeurs, decouvrant et promulguant la loi et ne la faisant pas,

l'assemblee de l'intelligence, de l'art et de la science, l'Institut.

L'Institut transfigure et rayonnant, produit d'un tout autre mode de

nomination, deliberant publiquement. Sans nul doute, l'Institut,

dans la perspective des temps, est l'unique assemblee future. Chose

frappante et que j'ajoute encore en passant, c'est la Convention qui

a cree l'Institut. Avant d'expirer, ce sombre aigle des revolutions a

depose sur le genereux sol de France l'oeuf mysterieux qui contient

les ailes de l'avenir.

Ainsi, pour resumer en peu de mots les quelques lineaments que je

viens d'indiquer, et beaucoup de details m'echappent, je jette ces

idees au hasard et rapidement et je ne trace qu'un a peu pres, si la

revolution de 1848 avait vecu et porte ses fruits, si la republique

fut restee debout, si, de republique francaise, elle fut devenue,

comme la logique l'exige, republique europeenne, fait qui se serait

accompli alors, certes, en moins d'une annee, et presque sans secousse

ni dechirement, sous le souffle du grand vent de Fevrier, citoyens,

si les choses s'etaient passees de la sorte, que serait aujourd'hui

l'Europe? une famille. Les nations soeurs. L'homme frere de l'homme.

On ne serait plus ni francais, ni prussien, ni espagnol; on serait

europeen. Partout la serenite, l'activite, le bien-etre, la vie. Pas

d'autre lutte, d'un bout a l'autre du continent, que la lutte du bien,

du beau, du grand, du juste, du vrai et de l'utile domptant l'obstacle

et cherchant l'ideal. Partout cette immense victoire qu'on appelle le

travail dans cette immense clarte qu'on appelle la paix.

Voila, citoyens, si la revolution eut triomphe, voila, en raccourci et

en abrege, le spectacle que nous donnerait a cette heure l'Europe des

peuples.

Mais ces choses ne se sont point realisees. Heureusement on a retabli

l'ordre. Et, au lieu de cela, que voyons-nous?

Ce qui est debout en ce moment, ce n'est pas l'Europe des peuples;

c'est l'Europe des rois.

Et que fait-elle, l'Europe des rois?

Elle a la force; elle peut ce qu'elle veut; les rois sont libres

puisqu'ils ont etouffe la liberte; l'Europe des rois est riche; elle a

des millions, elle a des milliards; elle n'a qu'a ouvrir la veine

des peuples pour en faire jaillir du sang et de l'or. Que fait-elle?

Deblaie-t-elle les embouchures des fleuves? abrege-t-elle la route

de l'Inde? relie-t-elle le Pacifique a l'Atlantique? perce-t-elle

l'isthme de Suez? coupe-t-elle l'isthme de Panama? jette-t-elle dans

les profondeurs de l'ocean le prodigieux fil electrique qui rattachera

les continents aux continents par l'idee devenue eclair, et qui, fibre

colossale de la vie universelle, fera du globe un coeur enorme ayant

pour battement la pensee de l'homme? A quoi s'occupe l'Europe des

rois? accomplit-elle, maitresse du monde, quelque grand et

saint travail de progres, de civilisation et d'humanite? a quoi

depense-t-elle les forces gigantesques du continent dont elle dispose?

que fait-elle?

Citoyens, elle fait une guerre.

Une guerre pour qui?

Pour vous, peuples?

Non, pour eux, rois.

Quelle guerre?

Une guerre miserable par l'origine: une clef; epouvantable par le

debut: Balaklava; formidable par la fin: l'abime.

Une guerre qui part du risible pour aboutir a l'horrible.

Proscrits, nous avons deja plus d'une fois parle de cette guerre, et

nous sommes condamnes a en parler longtemps encore. Helas! je n'y

songe, quant a moi, que le coeur serre.

O francais qui m'entourez, la France avait une armee, une armee la

premiere du monde, une armee admirable, incomparable, formee aux

grandes guerres par vingt ans d'Afrique, une armee tete de colonne du

genre humain, espece de _Marseillaise_ vivante, aux strophes herissees

de bayonnettes, qui, melee au souffle de la Revolution, n'eut eu qu'a

faire chanter ses clairons pour faire a l'instant meme tomber en

poussiere sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les

vieilles chaines; cette armee, ou est-elle? qu'est-elle devenue?

Citoyens, M. Bonaparte l'a prise. Qu'en a-t-il fait? d'abord il l'a

enveloppee dans le linceul de son crime; ensuite il lui a cherche une

tombe. Il a trouve la Crimee.

Car cet homme est pousse et aveugle par ce qu'il a en lui de fatal et

par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son ame a

son insu.

Proscrits, detournez un moment vos yeux de Cayenne ou il y a aussi un

sepulcre, et regardez la-bas a l'orient. Vous y avez des freres.

L'armee francaise et l'armee anglaise sont la.

Qu'est-ce que c'est que cette tranchee qu'on ouvre devant cette ville

tartare? cette tranchee a deux pas de laquelle coule le ruisseau de

sang d'Inkermann, cette tranchee ou il y a des hommes qui passent la

nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu'ils sont dans l'eau

jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couches, mais dans un demi-metre

de boue qui les recouvre entierement et ou ils mettent une pierre pour

que leur tete en sorte; d'autres qui sont couches, mais dans la neige,

sous la neige, et qui se reveilleront demain les pieds geles; d'autres

qui sont couches, mais sur la glace et qui ne se reveilleront pas;

d'autres qui marchent pieds nus par un froid de dix degres parce

qu'ayant ote leurs souliers, ils n'ont plus la force de les remettre;

d'autres couverts de plaies qu'on ne panse pas; tous sans abri, sans

feu, presque sans aliments, faute de moyens de transport, ayant pour

vetement des haillons mouilles devenus glacons, ronges de dyssenterie

et de typhus, tues par le lit ou ils dorment, empoisonnes par l'eau

qu'ils boivent [note: Voir aux Notes.], harceles de sorties, cribles

de bombes, reveilles de l'agonie par la mitraille, et ne cessant

d'etre des combattants que pour redevenir des mourants; cette tranchee

ou l'Angleterre, a l'heure qu'il est, a entasse trente mille soldats,

ou la France, le 17 decembre,--j'ignore le chiffre ulterieur,--avait

couche quarante-six mille sept cents hommes; cette tranchee ou, en

moins de trois mois, quatrevingt mille hommes ont disparu; cette

tranchee de Sebastopol, c'est la fosse des deux armees. Le creusement

de cette fosse, qui n'est pas finie, a deja coute trois milliards.

La guerre est un fossoyeur en grand qui se fait payer cher.

Oui, pour creuser la fosse des deux armees d'Angleterre et de France,

la France et l'Angleterre, en comptant tout, y compris le capital

des flottes englouties, y compris la depression de l'industrie,

du commerce et du credit, ont deja depense trois milliards. Trois

milliards! avec ces trois milliards on eut complete le reseau des

chemins de fer anglais et francais, on eut construit le tunnel

tubulaire de la Manche, meilleur trait d'union des deux peuples que

la poignee de main de lord Palmerston et de M. Bonaparte qu'on nous

montre au-dessus de nos tetes avec cette legende: A LA BONNE FOI; avec

ces trois milliards, on eut draine toutes les bruyeres de France et

d'Angleterre, donne de l'eau salubre a toutes les villes, a tous les

villages et a tous les champs, assaini la terre et l'homme, reboise

dans les deux pays toutes les pentes, prevenu par consequent les

inondations et les debordements, empoissonne tous les fleuves de facon

a donner au pauvre le saumon a un sou la livre, multiplie les ateliers

et les ecoles, explore et exploite partout les gisements houillers et

mineraux, dote toutes les communes de pioches a vapeur, ensemence

les millions d'hectares en friche, transforme les egouts en puits

d'engrais, rendu les disettes impossibles, mis le pain dans toutes les

bouches, decuple la production, decuple la consommation, decuple la

circulation, centuple la richesse!--Il vaut mieux prendre--je me

trompe--ne pas prendre Sebastopol!

Il vaut mieux employer ses milliards a faire perir ses armees! il vaut

mieux se ruiner a se suicider!

Donc, devant le continent qui frissonne, les deux armees agonisent.

Et, pendant ce temps-la, que fait "l'empereur Napoleon III"? J'ouvre

un journal de l'empire (_l'orateur deploie un journal_) et j'y lis:

"Le carnaval poursuit ses joies. Ce ne sont que fetes et bals.

Le deuil que la cour a pris a l'occasion des morts des reines de

Sardaigne sera suspendu vingt-quatre heures pour ne pas empecher le

bal qui va avoir lieu aux Tuileries."

Oui, c'est le bruit d'un orchestre que nous entendons dans le pavillon

de l'Horloge; oui, le _Moniteur_ enregistre et detaille le quadrille

ou ont "figure leurs majestes"; oui, l'empereur danse, oui, ce

Napoleon danse, pendant que, les prunelles fixees sur les tenebres,

nous regardons, et que le monde civilise, fremissant, regarde avec

nous Sebastopol, ce puits de l'abime, ce tonneau sombre ou viennent

l'une apres l'autre, pales, echevelees, versant dans le gouffre leurs

tresors et leurs enfants, et recommencant toujours, la France et

l'Angleterre, ces deux Danaides aux yeux sanglants!

Pourtant on annonce que "l'empereur" va partir. Pour la Crimee! est-ce

possible? Voici que la pudeur lui viendrait et qu'il aurait conscience

de la rougeur publique? On nous le montre brandissant vers Sebastopol

le sabre de Lodi, chaussant les bottes de sept lieues de Wagram, avec

Troplong et Baroche eplores pendus aux deux basques de sa redingote

grise. Que veut dire ce va-t-en guerre?--Citoyens, un souvenir. Le

matin du coup d'etat, apprenant que la lutte commencait, M. Bonaparte

s'ecria: Je veux aller partager les dangers de mes braves soldats!

Il y eut probablement la quelque Baroche ou quelque Troplong qui

s'eplora. Rien ne put le retenir. Il partit. Il traversa les

Champs-Elysees et les Tuileries entre deux triples haies de

bayonnettes. En debouchant des Tuileries, il entra rue de l'Echelle.

Rue de l'Echelle, cela signifie rue du Pilori; il y avait la autrefois

en effet une echelle ou pilori. Dans cette rue il apercut de la foule,

il vit le geste menacant du peuple; un ouvrier lui cria: a bas le

traitre! Il palit, tourna bride, et rentra a l'Elysee. Ne nous donnons

donc pas les emotions du depart. S'il part, la porte des Tuileries,

comme celle de l'Elysee, reste entre-baillee derriere lui; s'il part,

ce n'est pas pour la tranchee ou l'on agonise, ni pour la breche ou

l'on meurt. Le premier coup de canon qui lui criera: a bas le traitre!

lui fera rebrousser chemin. Soyons tranquilles. Jamais, ni dans Paris,

ni en Crimee, ni dans l'histoire, Louis Bonaparte ne depassera la rue

de l'Echelle.

Du reste, s'il part, l'oeil de l'histoire sera fixe sur Paris.

Attendons.

Citoyens, je viens d'exposer devant vous, et je circonsris la

peinture, le tableau que presente l'Europe aujourd'hui.

Ce que serait l'Europe republicaine, je vous l'ai dit; ce qu'est

l'Europe imperiale; vous le voyez.

Dans cette situation generale, la situation speciale de la France, la

voici:

Les finances gaspillees, l'avenir greve d'emprunts, lettres de change

signees DEUX-DECEMBRE et LOUIS BONAPARTE et par consequent sujettes a

protet, l'Autriche et la Prusse ennemies avec des masques d'alliees,

la coalition des rois latente mais visible, les reves de demembrement

revenus, un million d'hommes preta s'ebranler vers le Rhin au premier

signe du czar, l'armee d'Afrique aneantie. Et pour point d'appui,

quoi? l'Angleterre; un naufrage.

Tel est cet effrayant horizon aux deux extremites duquel se dressent

deux spectres, le spectre de l'armee en Crimee, le spectre de la

republique en exil.

Helas! l'un de ces deux spectres a au flanc le coup de poignard de

l'autre, et le lui pardonne.

Oui, j'y insiste, la situation est si lugubre que le parlement

epouvante ordonne une enquete, et qu'il semble a ceux qui n'ont pas

foi en l'avenir des peuples providentiels que la France va perir et

que l'Angleterre va sombrer.

Resumons.

La nuit partout. Plus de tribune en France, plus de presse, plus

de parole. La Russie sur la Pologne, l'Autriche sur la Hongrie,

l'Autriche sur Milan, l'Autriche sur Venise, Ferdinand sur Naples, le

pape sur Rome, Bonaparte sur Paris. Dans ce huis clos de l'obscurite,

toutes sortes d'actes de tenebres; exactions, spoliations,

brigandages, transportations, fusillades, gibets; en Crimee, une

guerre affreuse; des cadavres d'armees sur des cadavres de nations;

l'Europe cave d'egorgement. Je ne sais quel tragique flamboiement sur

l'avenir. Blocus, villes incendiees, bombardements, famines, pestes,

banqueroutes. Pour les interets et les egoismes le commencement d'un

sauve-qui-peut. Revoltes obscures des soldats en attendant le reveil

des citoyens. Etat de choses terrible, vous dis-je, et cherchez-en

l'issue. Prendre Sebastopol, c'est la guerre sans fin; ne pas prendre

Sebastopol, c'est l'humiliation sans remede. Jusqu'a present on

s'etait ruine pour la gloire, maintenant ou se ruine pour l'opprobre.

Et que deviendront, sous ce trepignement de cesars furieux, ceux des

peuples qui survivent? Ils pleureront jusqu'a leur derniere larme, ils

paieront jusqu'a leur dernier sou, ils saigneront jusqu'a leur dernier

enfant. Nous sommes en Angleterre, que voyons-nous autour de nous?

Partout des femmes en noir. Des meres, des soeurs, des orphelines, des

veuves. Rendez-leur donc ce qu'elles pleurent, a ces femmes! Toute

l'Angleterre est sous un crepe. En France il y a ces deux immenses

deuils, l'un qui est la mort, l'autre, pire, qui est l'ignominie;

l'hecatombe de Balaklava et le bal des Tuileries.

Proscrits, cette situation a un nom. Elle s'appelle "la societe

sauvee".

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 9 / 28 段