O peuples, au-dessus des combinaisons, des intrigues et des ententes,

au-dessus des diplomaties, au-dessus des guerres, au-dessus de toutes

les questions, question turque, question grecque, question russe,

au-dessus de tout ce que les monarchies font ou revent, planent les

crimes.

Ne laissons pas prescrire la protestation vengeresse; ne nous laissons

pas distraire du but formidable. C'est toujours l'heure de dire: Neron

est la! On pretend que les generations oublient. Eh bien! pour la

saintete meme du droit, pour l'honneur meme de la conscience humaine,

les victimes nous le demandent, les martyrs nous le crient du fond

de leurs tombeaux, ravivons les souvenirs, et faisons de toutes les

memoires des ulceres.

O peuples, le lugubre et menacant acte d'accusation, non! ne nous

lassons jamais de le redire! En ce moment les autocrates et les tyrans

du continent triomphent; ils ont mitraille a Palerme, mitraille a

Brescia, mitraille a Berlin, mitraille a Vienne, mitraille a Paris;

ils ont fusille a Ancone, fusille a Bologne, fusille a Rome, fusille a

Arad, fusille a Vincennes, fusille au Champ de Mars; ils ont dresse

le gibet a Pesth, le garrot a Milan, la guillotine a Belley; ils ont

expedie les pontons, encombre les cachots, peuple les casemates,

ouvert les oubliettes; ils ont donne au desert la fonction de bagne;

ils ont appele a leur aide Tobolsk et ses neiges, Lambessa et ses

fievres, l'ilot de la Mere et son typhus; ils ont confisque, ruine,

sequestre, spolie; ils ont proscrit, banni, exile, expulse, deporte;

quand cela a ete fait, quand ils ont eu bien mis le pied sur la gorge

de l'humanite, quand ils ont entendu son dernier rale, ils ont dit

tout joyeux: c'est fini!--Et maintenant les voila dans la salle du

banquet. Les y voila, vainqueurs, enivres, tout-puissants, couronne en

tete, lauriers au front. C'est le festin de la grande noce. C'est

le mariage de la monarchie et du guet-apens, de la royaute et de

l'assassinat, du droit divin et du faux serment, de tout ce qu'ils

appellent auguste avec tout ce que nous appelons infame; mariage

hideux et splendide; sous leurs pieds est la fanfare; toutes les

trahisons et toutes les lachetes chantent l'epithalame. Oui, les

despotes triomphent; oui, les despotes rayonnent; oui, eux et leurs

sbires, eux et leurs complices, eux et leurs courtisans, eux et

leurs courtisanes, ils sont fiers, heureux, contents, gorges, repus,

glorieux; mais qu'est-ce que cela fait a la justice eternelle? Nations

opprimees, l'heure approche. Regardez bien cette fete; les lampions

et les lustres sont allumes, l'orchestre ne s'interrompt pas; les

panaches et l'or et les diamants brillent; la valetaille en uniforme,

en soutane ou en simarre se prosterne; les princes vetus de pourpre

rient et se felicitent; mais l'heure va sonner, vous dis-je; le fond

de la salle est plein d'ombre; et, voyez, dans cette ombre, dans cette

ombre formidable, la Revolution, couverte de plaies, mais vivante,

baillonnee, mais terrible, se dresse derriere eux, l'oeil fixe sur

vous, peuples, et agite dans ses deux mains sanglantes au-dessus de

leurs tetes des poignees de haillons arrachees aux linceuls des morts!

VI

LA GUERRE D'ORIENT

29 novembre 1854.

Proscrits,

L'anniversaire glorieux que nous celebrons en ce moment [note: La

revolution polonaise de 1830.] ramene la Pologne dans toutes les

memoires; la situation de l'Europe la ramene egalement dans les

evenements.

Comment? je vais essayer de vous le dire.

Mais d'abord, cette situation, examinons-la.

Au point ou elle en est, et en presence des choses decisives qui se

preparent, il importe de preciser les faits.

Commencons par faire justice d'une erreur presque universelle.

Grace aux nuages astucieusement jetes sur l'origine de l'affaire

par le gouvernement francais, et complaisamment epaissis par le

gouvernement anglais, aujourd'hui, en Angleterre comme en France, on

attribue generalement la guerre d'orient, ce desastre continental, a

l'empereur Nicolas. On se trompe. La guerre d'orient est un crime;

mais ce n'est point le crime de Nicolas. Ne pretons pas a ce riche.

Retablissons la verite.

Nous conclurons ensuite.

Citoyens, le 2 decembre 1851,--car il faut toujours remonter la, et,

tant que M. Bonaparte sera debout, c'est de cette source horrible que

sortiront tous les evenements, et tous les evenements, quels qu'ils

soient, ayant ce poison dans les veines, seront malsains et veneneux

et se gangreneront rapidement,--le 2 decembre donc, M. Bonaparte fait

ce que vous savez. Il commet un crime, erige ce crime en trone, et

s'assied dessus. Schinderhannes se declare Cesar. Mais a Cesar il faut

Pierre. Quand on est empereur, le Oui du peuple, c'est peu de chose;

ce qui importe, c'est le Oui du pape. Ce n'est pas tout d'etre

parjure, traitre et meurtrier, il faut encore etre sacre. Bonaparte le

Grand avait ete sacre. Bonaparte le Petit voulut l'etre.

La etait la question.

Le pape consentirait-il?

Un aide de camp, nomme de Cotte, un des hommes religieux du jour, fut

envoye a Antonelli, le Consalvi d'a present. L'aide de camp eut peu

de succes. Pie VII avait sacre Marengo; Pie IX hesita a sacrer le

boulevard Montmartre. Meler a ce sang et a cette boue la vieille

huile romaine, c'etait grave. Le pape fit le degoute. Embarras de M.

Bonaparte. Que faire? de quelle maniere s'y prendre pour decider Pie

IX? Comment decide-t-on une fille? comment decide-t-on un pape? Par un

cadeau. Cela est l'histoire.

UN PROSCRIT (_le citoyen Bianchi_): Ce sont les moeurs sacerdotales.

VICTOR HUGO, _s'interrompant_: Vous avez raison. Il y a longtemps que

Jeremie a crie a Jerusalem et que Luther a crie a Rome: Prostituee!

(_Reprenant._) M. Bonaparte, donc, resolut de faire un cadeau a M.

Mastai.

Quel cadeau?

Ceci est toute l'aventure actuelle.

Citoyens, il y a deux papes en ce moment, le pape latin et le pape

grec. Le pape grec, qui s'appelle aussi le czar, pese sur le sultan du

poids de toutes les Russies. Or le sultan, possedant la Judee, possede

le tombeau du Christ. Faites attention a ceci. Depuis des siecles la

grande ambition des deux catholicismes, grec et romain, serait de

pouvoir penetrer librement dans ce tombeau et d'y officier, non cote a

cote et fraternellement, mais l'un excluant l'autre, le latin excluant

le grec ou le grec excluant le latin. Entre ces deux pretentions

opposees que faisait l'islamisme? Il tenait la balance egale,

c'est-a-dire la porte fermee, et ne laissait entrer dans le tombeau

ni la croix grecque, ni la croix latine, ni Moscou, ni Rome. Grand

creve-coeur surtout pour le pape latin qui affecte la suprematie.

Donc, en these generale et en dehors meme de M. Bonaparte, quel

present offrir au pape de Rome pour le determiner a sacrer et

couronner n'importe quel bandit? Posez la question a Machiavel, il

vous repondra: "Rien de plus simple. Faire pencher a Jerusalem

la balance du cote de Rome; rompre devant le tombeau du Christ

l'humiliante egalite des deux croix; mettre l'eglise d'orient sous les

pieds de l'eglise d'occident; ouvrir la sainte porte a l'une et la

fermer a l'autre; faire une avanie au pape grec; en un mot, donner au

pape latin la clef du sepulcre."

C'est ce que Machiavel repondrait. C'est ce que M. Bonaparte a

compris; c'est ce qu'il a fait. On a appele cela, vous vous en

souvenez, l'affaire des Lieux-Saints.

L'intrigue a ete nouee. D'abord secretement. L'agent de M. Bonaparte a

Constantinople, M. de Lavalette, a demande de la part de son maitre,

au sultan, la clef du tombeau de Jesus pour le pape de Rome. Le

sultan, faible, trouble, ayant deja les vertiges de la fin de

l'islamisme, tiraille en deux sens contraires, ayant peur de Nicolas,

ayant peur de Bonaparte, ne sachant a quel empereur entendre, a lache

prise et a donne la clef. Bonaparte a remercie, Nicolas s'est fache.

Le pape grec a envoye au serail son legat _a latere_, Menschikoff, une

cravache a la main. Il a exige, en compensation de la clef donnee a M.

Bonaparte pour le pape de Rome, des choses plus solides, a peu pres

tout ce qui pouvait rester de souverainete au sultan; le sultan a

refuse; la France et l'Angleterre ont appuye le sultan, et vous savez

le reste. La guerre d'orient a eclate.

Voila les faits.

Rendons a Cesar ce qui est a Cesar et ne donnons pas a Nicolas ce qui

est au Deux-Decembre. La pretention de M. Bonaparte a etre sacre a

tout fait. L'affaire des Lieux-Saints et la clef, c'est la l'origine

de tout.

Maintenant, ce qui est sorti de cette clef, le voici:

A l'heure qu'il est, l'Asie Mineure, les iles d'Aland, le Danube, la

Tchernaia, la mer Blanche et la mer Noire, le nord et le midi voient

des villes, florissantes il y a quelques mois encore, s'en aller en

cendre et en fumee. A l'heure qu'il est Sinope est brulee, Bomarsund

est brulee, Silistrie est brulee, Varna est brulee, Kola est brulee,

Sebastopol brule. A l'heure qu'il est, par milliers, bientot par

cent mille, les francais, les anglais, les turcs, les russes,

s'entr'egorgent en orient devant un monceau de ruines. L'arabe vient

du Nil pour se faire tuer par le tartare qui vient du Volga; le

cosaque vient des steppes pour se faire tuer par l'ecossais qui vient

des highlands. Les batteries foudroient les batteries, les poudrieres

sautent, les bastions s'ecroulent, les redoutes s'effondrent, les

boulets trouent les vaisseaux; les tranchees sont sous les bombes,

les bivouacs sont sous les pluies; le typhus, la peste et le cholera

s'abattent avec la mitraille sur les assiegeants, sur les assieges,

sur les camps, sur les flottes, sur la garnison, sur la ville ou

toute une population, femmes, enfants, vieillards, agonise. Les obus

ecrasent les hopitaux; un hopital prend feu, et deux mille malades

sont "calcines", dit un bulletin. Et la tempete s'en mele, c'est la

saison; la fregate turque _Bahira_ sombre sous voiles, le deux-ponts

egyptien _Abad-i-Djihad_ s'engloutit pres d'Eniada avec sept cents

hommes, les coups de vent dematent la flotte, le navire a helice _le

Prince_, la fregate _la Nymphe des mers_, quatre autres steamers de

guerre coulent bas, _le Sans-Pareil, le Samson, l'Agamemnon_, se

brisent aux bas-fonds dans l'ouragan, _la Retribution_ n'echappe qu'en

jetant ses canons a la mer, le vaisseau de cent canons _le Henri IV_

perit pres d'Eupatoria, l'aviso a roues _le Pluton_ est desempare,

trente-deux transports charges d'hommes font cote, et se perdent. Sur

terre les melees deviennent chaque jour plus sauvages; les russes

assomment les blesses a coups de crosse; a la fin des journees, les

tas de morts et de mourants empechent l'infanterie de manoeuvrer;

le soir, les champs de bataille font frissonner les generaux. Les

cadavres anglais et francais et les cadavres russes y sont meles comme

s'ils se mordaient.--_Je n'ai jamais rien vu de pareil_ [note: Voir

aux notes.], s'ecrie le vieux lord Raglan, qui a vu Waterloo. Et

cependant on ira plus loin encore; on annonce qu'on va employer contre

la malheureuse ville les moyens "nouveaux" qu'on tenait "en reserve"

et dont on fremissait. Extermination, c'est le cri de cette guerre. La

tranchee seule coute cent hommes par jour. Des rivieres de sang humain

coulent; une riviere de sang a Alma, une riviere de sang a Balaklava,

une riviere de sang a Inkermann; cinq mille hommes tues le 20

septembre, six mille le 25 octobre, quinze mille le 5 novembre. Et

cela ne fait que commencer. On envoie des armees, elles fondent.

C'est bien. Allons, envoyez-en d'autres! Louis Bonaparte redit a

l'ex-general Canrobert le mot imbecile de Philippe IV a Spinola:

_Marquis, prends Breda_. Sebastopol etait hier une plaie, aujourd'hui

c'est un ulcere, demain ce sera un cancer; et ce cancer devore la

France, l'Angleterre, la Turquie et la Russie. Voila l'Europe des

rois. O avenir! quand nous donneras-tu l'Europe des peuples?

Je continue.

Sur les navires, apres chaque affaire, des chargements de blesses qui

font horreur. Pour ne citer que les chiffres que je sais, et je n'en

sais pas la dixieme partie, quatre cents blesses sur _le Panama_,

quatre cent quarante-neuf sur _le Colombo_ qui remorquait deux

transports egalement charges et dont j'ignore les chiffres, quatre

cent soixante-dix sur _le Vulcain_, quinze cents sur _le Kanguroo_. On

est blesse en Crimee, on est panse a Constantinople. Deux cents lieues

de mer, huit jours entre la blessure et le pansement. Chemin faisant,

pendant la traversee, les plaies abandonnees deviennent effroyables;

les mutiles qu'on transporte sans assistance, sans secours,

miserablement entasses les uns sur les autres, voient les lombrics,

cette vermine du sepulcre, sortir de leurs jambes brisees, de leurs

cotes enfoncees, de leurs cranes fendus, de leurs ventres ouverts; et,

sous ce fourmillement horrible, ils pourrissent avant d'etre morts

dans les entre-ponts pestilentiels des steamers-ambulances, immenses

fosses communes pleines de vivants manges de vers. (_Victor Hugo

s'interrompant_:)--Je n'exagere point. J'ai la les journaux anglais,

les journaux ministeriels. Lisez vous-memes. (_L'orateur_ agite une

liasse de journaux._ [Note: Voir aux Notes.]).--Oui, j'insiste, pas

de secours. Quatre chirurgiens, sur _le Vulcain_, quatre chirurgiens

sur _le Colombo_, pour neuf cent dix-neuf mourants! Quant aux turcs,

on ne les panse pas du tout. Ils deviennent ce qu'ils peuvent [note:

_Id._].--Je ne suis qu'un demagogue et un buveur de sang, je le sais

bien, mais j'aimerais mieux moins de caisses de medailles benites au

camp de Boulogne, et plus de medecins au camp de Crimee.

Poursuivons.

En Europe, en Angleterre, en France, le contre-coup est terrible.

Faillites sur faillites, toutes les transactions suspendues, le

commerce agonisant, l'industrie morte. Les folies de la guerre

s'etalent, les trophees presentent leur bilan. Pour ce qui est de la

Baltique seulement, et en calculant ce qui a ete depense rien que pour

cette campagne, chacun des deux mille prisonniers russes ramenes de

Bomarsund coute a la France et a l'Angleterre trois cent trente-six

mille francs par tete. En France, la misere. Le paysan vend sa vache

pour payer l'impot et donne son fils pour nourrir la guerre,--son

fils! sa chair! Comment se nomme cette chair, vous le savez, l'oncle

l'a baptisee. Chaque regime voit l'homme a son point de vue. La

republique dit chair du peuple; l'empire dit chair a canon.--Et la

famine complete la misere. Comme c'est avec la Russie qu'on se bat,

plus de ble d'Odessa. Le pain manque. Une espece de Buzancais couve

sous la cendre populaire et jette ses etincelles ca et la. A Boulogne,

l'emeute de la faim, reprimee par les gendarmes. A Saint-Brieuc, les

femmes s'arrachent les cheveux et crevent les sacs de grains a coups

de ciseaux. Et levees sur levees. Emprunts sur emprunts. Cent quarante

mille hommes cette annee seulement, pour commencer. Les millions

s'engouffrent apres les regiments. Le credit sombre avec les flottes.

Telle est la situation.

Tout ceci sort du Deux-Decembre.

Nous, proscrits dont le coeur saigne de toutes les plaies de la patrie

et de toutes les douleurs de l'humanite, nous considerons cet etat de

choses lamentable avec une angoisse croissante.

Insistons-y, repetons-le, crions-le, et qu'on le sache et qu'on ne

l'oublie plus desormais, je viens de le demontrer les faits a la main,

et cela est incontestable, et l'histoire le dira, et je defie qui que

ce soit de le nier, tout ceci sort du Deux-Decembre.

Otez l'intrigue dite affaire des Lieux-Saints, otez la clef,

otez l'envie de sacre, otez le cadeau a faire au pape, otez le

Deux-Decembre, otez M. Bonaparte; vous n'avez pas la guerre d'orient.

Oui, ces flottes, les plus magnifiques qu'il y ait au monde, sont

humiliees et amoindries; oui, cette genereuse cavalerie anglaise est

exterminee; oui, les ecossais gris, ces lions de la montagne; oui, nos

zouaves, nos spahis, nos chasseurs de Vincennes, nos admirables et

irreparables regiments d'Afrique sont sabres, haches, aneantis; oui,

ces populations innocentes,--et dont nous sommes les freres, car

il n'y a pas d'etrangers pour nous,--sont ecrasees; oui, parmi tant

d'autres, ce vieux general Cathcart et ce jeune capitaine Nolan,

l'honneur de l'uniforme anglais, sont sacrifies; oui, les entrailles

et les cervelles, arrachees et dispersees par la mitraille, pendent

aux broussailles de Balaklava ou s'ecrasent aux murs de Sebastopol;

oui, la nuit, les champs de bataille pleins de mourants hurlent comme

des betes fauves; oui, la lune eclaire cet epouvantable charnier

d'Inkermann ou des femmes, une lanterne a la main, errent ca et la

parmi les morts, cherchant leurs freres ou leurs maris, absolument

comme ces autres femmes qui, il y a trois ans, dans la nuit du 4

decembre, regardaient l'un apres l'autre les cadavres du boulevard

Montmartre [note: Voir aux Notes.]; oui, ces calamites couvrent

l'Europe; oui, ce sang, tout ce sang ruisselle en Crimee; oui, ces

veuves pleurent, oui, ces meres se tordent les bras,--parce qu'il a

pris fantaisie a M. Bonaparte, l'assassin de Paris, de se faire benir

et sacrer par M. Mastai, l'etouffeur de Rome!

Et maintenant, meditons un moment, cela en vaut la peine.

Certes, si parmi les intrepides regiments francais qui, cote a cote

avec la vaillante armee anglaise, luttent devant Sebastopol contre

toute la force russe, si, parmi ces combattants heroiques, il y a

quelques-uns de ces tristes soldats qui, en decembre 1851, entraines

par des generaux infames, ont obei aux lugubres consignes du

guet-apens, les larmes nous viennent aux yeux, nos vieux coeurs

francais s'emeuvent, ce sont des fils de paysans, ce sont des fils

d'ouvriers, nous crions pitie! nous disons: ils etaient ivres, ils

etaient aveugles, ils etaient ignorants, ils ne savaient ce qu'ils

faisaient! et nous levons les mains au ciel, et nous supplions pour

ces infortunes. Le soldat, c'est l'enfant; l'enthousiasme en fait un

heros; l'obeissance passive peut en faire un bandit; heros, d'autres

lui volent sa gloire; bandit, que d'autres aussi prennent sa faute.

Oui, devant le mysterieux chatiment qui commence, mon Dieu! grace pour

les soldats; mais quant aux chefs, faites!

Oui, proscrits, laissons faire le juge. Et voyez! La guerre d'orient,

je viens de vous le rappeler, c'est le fait meme du Deux-Decembre

arrive pas a pas, et de transformation en transformation, a sa

consequence logique, l'embrasement de l'Europe. O profondeur

vertigineuse de l'expiation! le Deux-Decembre se retourne, et le voici

qui, apres avoir tue les notres, depeche les siens. Il y a trois ans,

il se nommait coup d'etat et il assassinait Baudin; aujourd'hui il se

nomme guerre d'orient, et il execute Saint-Arnaud. La balle qui, dans

la nuit du 4, sur l'ordre de Lourmel, tua Dussoubs devant la barricade

Montorgueil, ricoche dans les tenebres selon on ne sait quelle loi

formidable et revient fusiller Lourmel en Crimee. Nous n'avons pas a

nous occuper de cela. Ce sont les coups sinistres de l'eclair; c'est

l'ombre qui frappe; c'est Dieu.

La justice est un theoreme; le chatiment est rigide comme Euclide; le

crime a ses angles d'incidence et ses angles de reflexion; et nous,

hommes, nous tressaillons quand nous entrevoyons dans l'obscurite

de la destinee humaine les lignes et les figures de cette geometrie

enorme que la foule appelle hasard et que le penseur appelle

providence.

Le curieux, disons-le en passant, c'est que la clef est inutile. Le

pape, voyant hesiter l'Autriche, et d'ailleurs, flairant sans doute la

chute prochaine, persiste a reculer devant M. Bonaparte. M. Bonaparte

ne veut pas tomber de M. Mastai a M. Sibour; et il en resulte qu'il

n'est pas sacre et qu'il ne le sera pas; car, a travers tout ceci, la

providence rit de son rire terrible.

Je viens d'exposer la situation, citoyens. A present,--et c'est par

la que je veux terminer, et ceci me ramene a l'objet special de cette

solennelle reunion,--cette situation, si grave pour les deux grands

peuples, car l'Angleterre y joue son commerce et l'orient, car la

France y joue son honneur et sa vie, cette situation redoutable,

comment en sortir? La France a un moyen: se delivrer, chasser le

cauchemar, secouer l'empire accroupi sur sa poitrine, remonter a

la victoire, a la puissance, a la preeminence, par la liberte.

L'Angleterre en a un autre, finir par ou elle aurait du commencer; ne

plus frapper le czar au talon de sa botte, comme elle le fait en ce

moment, mais le frapper au coeur, c'est-a-dire soulever la Pologne.

Ici, a cette meme place, il y a un an precisement aujourd'hui, je

donnais a l'Angleterre ce conseil, vous vous en souvenez. A cette

occasion, les journaux qui soutiennent le cabinet anglais m'ont

qualifie d' "orateur chimerique", et voici que l'evenement confirme

mes paroles. La guerre en Crimee fait sourire le czar, la guerre en

Pologne le ferait trembler. Mais la guerre en Pologne, c'est une

revolution? Sans doute. Qu'importe a l'Angleterre? Qu'importe a cette

grande et vieille Angleterre? Elle ne craint pas les revolutions,

ayant la liberte. Oui, mais M. Bonaparte, etant le despotisme, les

craint, lui, et il ne voudra pas! C'est donc a M. Bonaparte, et a

sa peur personnelle des revolutions, que l'Angleterre sacrifie ses

armees, ses flottes, ses finances, son avenir, l'Inde, l'Orient,

tous ses interets. Avais-je tort de le dire il y a deux mois? pour

l'Angleterre, l'alliance de M. Bonaparte n'est pas seulement une

diminution morale, c'est une catastrophe.

C'est l'alliance de M. Bonaparte qui depuis un an fait faire fausse

route a tous les interets anglais dans la guerre d'orient. Sans

l'alliance de M. Bonaparte, l'Angleterre aurait aujourd'hui un succes

en Pologne, au lieu d'un echec, d'un desastre peut-etre, en Crimee.

N'importe. Ce qui est dans les choses ne peut point n'en pas sortir.

Les situations ont leur logique qui finit toujours par avoir le

dernier mot. La guerre en Pologne, c'est-a-dire, pour employer le mot

transparent adopte par le cabinet anglais, un _systeme d'agression

franchement continental_, est desormais inevitable. C'est l'avenir

immediat. Au moment ou je parle, lord Palmerston en cause aux

Tuileries avec M. Bonaparte. Et, citoyens, ce sera la ma derniere

parole, la guerre en Pologne, c'est la revolution en Europe.

Ah! que la destinee s'accomplisse!

Ah! que la fatalite soit sur ces hommes, sur ces bourreaux, sur ces

despotes, qui ont arrache a tant de peuples, a tant de nobles peuples

leurs sceptres de nations!--Je dis le sceptre, et non la vie.--Car,

proscrits, comme il faut le repeter sans cesse pour consterner les

lachetes et pour relever les courages, la mort apparente des peuples,

si livide qu'elle soit, si glacee qu'elle semble, est un avatar et

couvre le mystere d'une incarnation nouvelle. La Pologne est dans le

sepulcre, mais elle a le clairon a la main; la Hongrie est sous le

suaire, mais elle a le sabre au poing; l'Italie est dans la tombe,

mais elle a la flamme au coeur; la France est dans la fosse, mais

elle a l'etoile au front. Et, tous les signes nous l'annoncent, au

printemps prochain, au printemps, heure des resurrections comme

le matin est l'heure des reveils, amis, toute la terre fremira

d'eblouissement et de joie, quand, se dressant subitement, ces grands

cadavres ouvriront tout a coup leurs grandes ailes!

VII

Les paroles de Victor Hugo emurent le parlement. Un membre de la

majorite, familier des Tuileries, somma le gouvernement anglais de

mettre fin a la "querelle personnelle" entre M. Louis Bonaparte et M.

Victor Hugo. Victor Hugo sentit qu'il etait necessaire que le proscrit

remit a sa place l'empereur et qu'il fallait rendre a M. Bonaparte

le sentiment de sa situation vraie; et il publia dans les journaux

anglais ce qu'on va lire:

AVERTISSEMENT

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 8 / 28 段