Que, comme Fevrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle

l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esperance!

que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle

crie aux nationalites: debout! Debout, Italie! debout, Pologne!

debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la liberte!

Qu'elle embouche le clairon du reveil! qu'elle annonce le lever du

jour! que, dans cette halte nocturne ou gisent les nations engourdies

par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!

Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai deja dit et j'y insiste,

citoyens! des que les chocs decisifs auront lieu, des que la France

abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps a

corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la

revolution luire. C'est a la revolution qu'il est reserve de frapper

les rois du continent. L'empire est le fourreau, la republique est

l'epee.

Donc, acclamons la date future! acclamons la revolution prochaine!

souhaitons la bienvenue a cet ami mysterieux qui s'appelle demain!

Que la date future soit splendide! que la prochaine revolution soit

invincible! qu'elle fonde les Etats-Unis d'Europe!

Que, comme Fevrier, elle ouvre a deux battants l'avenir, mais qu'elle

ferme a jamais l'abominable porte du passe! que de toutes les chaines

des peuples elle forge a cette porte, un verrou! et que ce verrou soit

enorme comme a ete la tyrannie!

Que, comme Fevrier, elle releve et place sur l'autelle sublime trepied

Liberte-Egalite-Fraternite, mais que sur ce trepied elle allume, de

facon a en eclairer toute la terre, la grande flamme Humanite!

Qu'elle en eblouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!

Que, comme Fevrier, elle renverse l'echafaud politique releve par le

Bonaparte de decembre, mais qu'elle renverse aussi l'echafaud social!

Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tete du proletaire que

l'echafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille,

pas de lumiere dans le cerveau; de la la faute, de la la chute, de la

le crime.

Un soir, a la nuit tombante, je me suis approche d'une guillotine qui

venait de travailler dans la place de Greve. Deux poteaux soutenaient

le couperet encore fumant. J'ai demande au premier poteau: Comment

t'appelles-tu? il m'a repondu: Misere. J'ai demande au deuxieme

poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a repondu: Ignorance.

Que la revolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux

et brise cet echafaud!

Que, comme Fevrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle

proclame le droit de la femme et qu'elle decrete le droit de l'enfant;

c'est-a-dire l'egalite pour l'une et l'education pour l'autre!

Que, comme Fevrier, elle repudie la confiscation et les violences,

qu'elle ne depouille personne; mais qu'elle dote tout le monde!

qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite

pour les pauvres! Oui! que, par une immense reforme economique, par le

droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte

et de credit, par le chomage rendu impossible, par l'abolition des

douanes et des frontieres, par la circulation decuplee, par la

suppression des armees permanentes, qui coutent a l'Europe quatre

milliards par an, sans compter ce que coutent les guerres, par la

complete mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la

production et de la consommation, ces deux battements de l'artere

sociale, par l'echange, source jaillissante de vie, par la revolution

monetaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin,

par une gigantesque creation de richesses toutes nouvelles que des

a present la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-etre

materiel, intellectuel et moral la dotation universelle!

Qu'elle broie, ecrase, efface, aneantisse, toutes les vieilles

institutions deshonorees, c'est la sa mission politique; mais qu'elle

fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux

travailleurs! Qu'elle preserve les jeunes ames de l'enseignement,--je

me trompe,--de l'empoisonnement jesuitique et clerical, mais qu'elle

etablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite

et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut a la civilisation,

pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers!

des ecoles, et des ecoles! L'atelier et l'ecole, c'est le double

laboratoire d'ou sort la double vie, la vie du corps et la vie de

l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affamees! qu'il n'y

ait plus de cerveaux tenebreux! Que ces deux locutions, honteuses,

usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononcees plus

d'une fois dans notre vie:--_cet homme n'a pas de quoi manger;--cet

homme ne sait pas lire_;--que ces deux locutions, qui sont comme les

deux lueurs de la vieille misere eternelle, disparaissent du langage

humain!

Qu'enfin, comme le 24 Fevrier, la grande date future, la revolution

prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne

fasse point un pas en arriere! qu'elle ne se croise pas les bras avant

d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-etre

universel, paix universelle, lumiere universelle!

Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Republique Universelle?

nous entendons cela. Qui en veut? (_Cri unanime_:--Tout le monde!)

Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, reunie

au grand 24 Fevrier 1848 et a l'immense 22 septembre 1792, sera comme

le triangle de feu de la revolution, cette troisieme date, cette date

supreme, quand viendra-t-elle? quelle annee, quel mois, quel jour

illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la serie

tenebreuse des nombres? sont-ils loin ou pres de nous, ces chiffres

encore obscurs et destines a une si prodigieuse lumiere? Citoyens,

deja, des a present, a l'heure ou je parle, ils sont ecrits sur une

page du livre de l'avenir, mais cette page-la, le doigt de Dieu ne

l'a pas encore tournee. Nous ne savons rien, nous meditons, nous

attendons; tout ce que nous pouvons dire et repeter, c'est qu'il

nous semble que la date liberatrice approche. On ne distingue pas le

chiffre, mais on voit le rayonnement.

Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les eclaire!

Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:--Qu'est-ce

donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?--on

puisse repondre:--C'est la clarte de la revolution qui vient!

Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent

dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!

L'avenir a plusieurs noms.

Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se

nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme

l'ideal.

L'impossible!

L'inconnu!

Quoi! plus de misere pour l'homme, plus de prostitution pour la femme,

plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!

Quoi! les Etats-Unis d'Europe, libres et maitres chacun chez eux, mus

et relies par une assemblee centrale, et communiant a travers les mers

avec les Etats-Unis d'Amerique, ce serait l'inconnu!

Quoi! ce qu'a voulu Jesus-Christ, c'est l'impossible!

Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!

Mais on nous dit:--Et la transition! et les douleurs de l'enfantement!

et la tempete du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent

qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette

chose redoutable? la resistance desesperee des trones, la colere des

castes, la furie des armees, le roi defendant sa liste civile, le

pretre defendant sa prebende, le juge defendant sa paie, l'usurier

defendant son bordereau, l'exploiteur defendant son privilege, quelles

ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels

obstacles! Preparez vos yeux a repandre des larmes; preparez vos

veines a verser du sang! arretez-vous! reculez! ...--Silence aux

faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y

mordrons; l'inconnu, ces tenebres, nous nous y plongerons; et nous te

conquerrons, ideal!

Vive la revolution future!

IV

APPEL AUX CONCITOYENS

14 juin 1854.

Il devient urgent d'elever la voix et d'avertir les coeurs fideles et

genereux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui

sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous

sommes entoures de detresses heroiques et inouies. Le paysan souffre

loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de

travail, pas de vetements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu

de tout cela des femmes et des enfants; voila ou en sont une foule

de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous

plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tete, ont fait ce

qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour

empecher les secours d'arriver a ces inebranlables confesseurs de la

democratie et de la liberte. En les affamant, on espere les dompter.

Reve. Ils tomberont a leur poste.

En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce

qui n'etait que de la misere devient de l'agonie. Le denument, la

nostalgie et la faim deciment l'exil. Plusieurs sont morts deja. Les

autres doivent-ils mourir?

Concitoyens de la republique universelle, secourir l'homme qui

souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour

l'humanite, c'est plus que le devoir.

Vous tous qui etes restes dans vos patries et qui avez du moins ces

deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux

vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui ebauche dans

les douleurs et dans l'epreuve la grande famille des peuples.

Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos freres au secours

de nos freres.

V

SUR LA TOMBE DE FELIX BONY

21 septembre 1854.

Citoyens,

Encore un condamne a mort par l'exil qui vient de subir sa peine!

Encore un qui meurt tout jeune, comme Helin, comme Bousquet, comme

Louise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! Felix

Bony, qui est dans cette biere, avait vingt-neuf ans.

Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver a

cette sepulture, tout a l'heure, nous nous sommes arretes devant une

autre fosse, fraichement ouverte comme celle-ci, ou nous avons depose

le fils de notre compagnon d'exil Eugene Beauvais, pauvre enfant mort

des douleurs de sa mere, et mort, helas! presque avant d'avoir vecu!

Ainsi, dans la douloureuse etape que nous faisons, le jeune homme et

l'enfant roulent pele-mele sous nos pieds dans l'ombre.

Felix Bony avait ete soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du

sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme a la charrue,

pour le donner au glaive.

Il avait ete ouvrier; et, chomage, maladie, travail au rabais,

exploitation, marchandage, parasitisme, misere, il avait traverse les

sept cercles de l'enfer du proletaire. Comme vous le voyez, cet homme,

si jeune encore, avait ete eprouve de tous les cotes, et l'infortune

l'avait trouve solide.

Depuis le 2 decembre, il etait proscrit.

Pourquoi? pour quel crime?

Son crime, c'etait le mien a moi qui vous parle, c'etait le votre

a vous qui m'ecoutez. Il etait republicain dans une republique; il

croyait que celui qui a prete un serment doit le tenir, que, parce

qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispense d'etre

honnete homme, que les soldats doivent obeir aux constitutions,

que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces idees

etranges, et il s'est leve pour les soutenir; il a pris les armes,

comme nous l'avons tous fait, pour defendre les lois; il a fait de sa

poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en

un mot. C'est pour cela qu'il a ete frappe; c'est pour cela qu'il a

ete banni; c'est pour cela qu'il a ete "condamne", comme parlent

les juges infames qui rendent la justice au nom de l'accuse Louis

Bonaparte.

Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont precede

ici; mort d'epuisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de

sa vieille mere, mort loin de son petit enfant. Il a agonise, car

l'agonie commence avec l'exil, il a agonise trois ans; il n'a pas

flechi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah!

c'etait un vaillant et ferme coeur!

Qu'il repose dans cette paix severe! et qu'il trouve du moins dans le

sepulcre la realisation sereine de ce qui fut son ideal pendant la

vie. La mort, c'est la grande fraternite.

O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voila

encore un des notres qui s'evanouit dans le cercueil, faisons l'appel

dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant

la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de

sourire; c'est ici la paque supreme. Retrempons notre conscience

republicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progres dans ces

tenebres ou nous descendrons tous peut-etre l'un apres l'autre avant

d'avoir revu la chere terre de la patrie; asseyons-nous, cote a cote

avec nos morts, a cette sainte cene de l'honneur, du devouement et du

sacrifice; faisons la communion de la tombe.

Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on

meurt sans cesse. Le proscrit lutte, resiste, tient tete, s'assied au

bord de la mer et regarde du cote de la France, et meurt. Les autres

apres lui continuent le combat; seulement la breche de l'exil commence

a s'encombrer de cadavres.

Tout est bien. Et ceci (_montrant la fosse_) rachete cela (_l'orateur

etend le bras du cote de la France_). Pendant que tant d'hommes qui

auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat

sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et

lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les

proscrits s'en vont dans la tombe.--Tout est bien.

O mes amis, quelle profonde douleur!

Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en

attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils

auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les

autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est

pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et

s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de

proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!

L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort

naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes;

c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des

fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et

loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et

la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de

verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les

soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges;

aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur

l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et

l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec

nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des

choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout

la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le

dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit

distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur

en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les

myopes de la politique, et moi je dis, aurore!

Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est

la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant.

C'est la que va se lever l'avenir.

Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur

funebre qui est la (_l'orateur montre le cercueil_), laissez-moi vous

parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se

preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux

qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit

quelquefois:--Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous

manquez de prudence.--Est-ce qu'il est question de prudence

aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps

perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des

sabres sans fourreau!

D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.

Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une

guerre.

Que nous veulent ces deux faits?

L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans

enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou

il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons,

temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous

les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter,

des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris

a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent

aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras

dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras

dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras

dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre,

Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.

Nous sommes calmes devant cela. Mais qu'on ne se meprenne pas

sur notre pensee. Nous, hommes de France, nous aimons les hommes

d'Angleterre; les lignes jaunes ou vertes dont on barbouille

les mappe-mondes n'existent pas pour nous; nous republicains-

democrates-socialistes, nous repudions en meme temps que

les clotures de caste a caste ces prejuges de peuple a peuple sortis

des plus miserables tenebres du vieil aveuglement humain; nous

honorons en particulier cette noble et libre nation anglaise qui fait

dans le labeur commun de la civilisation un si magnifique travail;

nous savons ce que vaut ce grand peuple qui a eu Shakespeare, Cromwell

et Newton; nous sommes cordialement assis a son foyer, sans lui rien

devoir, car c'est notre presence qui fait son honneur; entait de

concorde, puisque c'est la la question, nous allons bien au dela de

tout ce que revent les diplomaties, nous ne voulons pas seulement

l'alliance de la France avec l'Angleterre; nous voulons l'alliance de

l'Europe avec elle-meme, et de l'Europe avec l'Amerique, et du monde

avec le monde! nous sommes les ennemis de la guerre; nous sommes les

souffre-douleurs de la fraternite; nous sommes les agitateurs de la

lumiere et de la vie; nous combattons la mort qui batit les echafauds

et la nuit qui trace les frontieres; pour nous il n'y a des a present

qu'un peuple comme il n'y aura dans l'avenir qu'un homme; nous voulons

l'harmonie universelle dans le rayonnement universel; et nous tous

qui sommes ici, tous! nous donnerions notre sang avec joie pour

avancer d'une heure le jour ou sera donne le sublime baiser de paix

des nations!

Donc que les amis de l'alliance anglo-francaise ne prennent pas le

change sur mes paroles. Plus que qui que ce soit, j'y insiste, nous

republicains, nous voulons ces alliances; car, je le repete, l'union

parmi les peuples, et, plus encore, l'unite dans l'humanite, c'est

la notre symbole. Mais ces unions, nous les voulons pures, intimes,

profondes, fecondes; morales pour qu'elles soient reelles, honnetes

pour qu'elles soient durables; nous les voulons fondees sur les

interets sans nul doute, mais fondees plus encore sur toutes les

fraternites du progres et de la liberte; nous voulons qu'elles soient

en quelque sorte la resultante d'une majestueuse marche amicale

dans la lumiere; nous les voulons sans humiliation d'un cote, sans

abdication de l'autre, sans arriere-pensees pour l'avenir, sans

spectres dans le passe; nous trouvons que le mepris entre les

gouvernements, meme dissimule, est un mauvais ingredient pour cimenter

l'estime entre les nations; en un mot, nous voulons sur les frontons

radieux de ces alliances de peuple a peuple des statues de marbre et

non des hommes de fange.

Nous voulons des federations signees Washington et non des platrages

signes Bonaparte.

Les alliances comme celles que nous voyons en ce moment, nous les

croyons mauvaises pour les deux parties, pour les deux peuples que

nous admirons et que nous aimons, pour les deux gouvernements dont

nous prenons moins de souci. Sait-on bien ce qu'on veut ici, et

sait-on bien ce qu'on fera la? Nous disons qu'au fond, des deux cotes,

on se defie quelque peu, et qu'on n'a pas tort; nous disons a ceux-ci

qu'il y a toujours du cote d'un marchand l'affaire commerciale, et

nous disons a ceux-la qu'il y a toujours du cote d'un traitre la

trahison.

Comprend-on maintenant?

Autant l'alliance baclee nous laisse froids, autant la guerre pendante

nous emeut. Oui, nous considerons avec un inexprimable melange

d'esperance et d'angoisse cette derniere aventure des monarchies, ce

coup de tete pour une clef qui a deja coute des millions d'or et des

milliers d'hommes. Guerre d'intrigues plus encore que de melees, ou

les turcs sont de plus en plus heroiques, ou le Deux-Decembre est de

plus en plus lache, ou l'Autriche est de plus en plus russe; guerre

meurtriere sans coups de canon, ou nos vaillants soldats, fils de

l'atelier et de la chaumiere, meurent miserablement, helas! sans

meme qu'il sorte de leurs pauvres cadavres la funebre aureole des

batailles; guerre ou il n'y a pas encore eu d'autre vainqueur que la

peste, ou le typhus seul a pu publier des bulletins, et ou il n'y a

eu jusqu'ici d'Austerlitz que pour le cholera; guerre tenebreuse,

obscure, inquiete, reculante, fatale; guerre mysterieuse que ceux-la

memes qui la font ne comprennent pas, tant elle est pleine de la

providence; redoutable enigme aveuglement posee par les rois, et dont

la Revolution seule sait le mot!

A l'heure ou nous sommes, a l'instant precis ou je parle, en ce moment

meme, citoyens, la peripetie de cette sombre lutte s'accomplit;

l'avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte

dans la mer Noire, et comme, apres tout, de tels peuples que la

France et l'Angleterre ne peuvent pas etre indefiniment et impunement

humilies dans leurs armees, le denoument se risque, la tentative se

fait. Citoyens, cette guerre, qui a garde son secret devant Cronstadt,

se demasquera-t-elle devant Sebastopol? a qui sera la chute? a qui

sera le _Te Deum_? personne ne le sait encore. Mais quoi qu'il

arrive, proscrits, quel que soit l'evenement, c'est le despotisme qui

s'ecroule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C'est, je repete mes

paroles d'il y a un an, c'est le supplice de l'Europe qui finit. Le

coup qui se frappe dans cette minute meme jettera bas necessairement

dans un temps donne ou l'empereur de la Siberie, ou l'empereur de

Cayenne; c'est-a-dire tous les deux; car l'un de ces deux poteaux de

l'echafaud des peuples ne peut pas tomber sans entrainer l'autre.

Cependant que font les deux despotes? Ils sourient dans le calme

imbecile de la miserable omnipotence humaine; ils sourient a l'avenir

terrible! ils s'endorment dans la plenitude difforme et hideuse de

leur absolutisme satisfait; ils n'ont meme pas la fantaisie des

tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes; ils

n'ont pas meme souci des souffrances de ces douloureuses multitudes

qu'ils appellent leurs armees. Pendant que, pour eux et par eux, des

milliers d'hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du

cholera, pendant que Varna est en flammes, pendant qu'Odessa fume sous

le canon, pendant que Kola brule au nord et Sulina au midi, pendant

qu'on ecrase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les

sauvageries de Bomarsund repliquent aux ferocites de Sinope, tandis

que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et

s'abiment, tandis que les "magasins de cadavres" des hopitaux russes

regorgent, pendant les marches forcees de la Dobrudscha, pendant les

desastres de Kustendji, pendant que des regiments entiers fondent et

s'evanouissent dans le lugubre bivouac de Karvalik, que font les deux

czars? L'un prend le frais a son palais d'ete; l'autre prend les bains

de mer a Biarritz.

Troublons ces joies.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 7 / 28 段