A cette heure fatale de l'histoire ou nous sommes, car si grand que

soit un siecle et si beau que soit un astre, ils ont leurs eclipses,

a cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un

lieu sur la terre ou le progres couvert de plaies, jete aux tempetes,

vaincu, epuise, mourant, se refugie et surnage! Iles de la Manche,

soyez le radeau de ce naufrage sublime! Pendant que l'orient et

l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les

continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie,

ambition, pendant que les grands empires etalent les passions basses,

vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du

genre humain.

Oui, en ce moment ou le sang des hommes coule a ruisseaux a cause d'un

homme, en ce moment ou l'Europe assiste a l'agonie heroique des turcs

sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chatiment, en ce

moment ou la guerre, evoquee par un caprice d'empereur, se leve de

toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce

coin du monde, dans cette republique de marins et de paysans, on voie

ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'echafaud! Que la guerre

soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici

la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit

partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frappes de

demence, font de l'Europe un cirque ou les hommes vont remplacer les

tigres et s'entre-devorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher,

entoure des calamites du monde et des tempetes du ciel, fasse un

piedestal et un autel; un piedestal a l'Humanite, un autel a Dieu!

Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.

II

A LORD PALMERSTON

SECRETAIRE D'ETAT DE L'INTERIEUR EN ANGLETERRE

[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux la _Nation_ et

l'_Homme_.]

La lettre qui precede avait emu l'ile de Guernesey. Des meetings

avaient eu lieu, une adresse a la reine avait ete signee, les journaux

anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo

pour la grace de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement

accorde trois sursis. On pensait que l'execution n'aurait pas lieu.

Tout a coup le bruit se repand que l'ambassadeur de France, M.

Walewski, est alle voir lord Palmerston. Deux jours apres, Tapner

est execute. L'execution eut lieu le 10 fevrier. Le 11, Victor Hugo

ecrivit a lord Palmerston la lettre qu'on va lire:

Monsieur,

Je mets sous vos yeux une serie de faits qui se sont accomplis a

Jersey dans ces dernieres annees.

Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il

y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamne a mort et gracie.

Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamne

a mort et gracie. Pour tous ces criminels la mort fut commuee en

deportation. Pour obtenir ces graces, a ces diverses epoques, il a

suffi d'une petition des habitants de l'ile.

J'ajoute qu'en 1851 on se borna egalement a deporter Edward Carlton,

qui avait assassine sa femme dans des circonstances horribles.

Voila ce qui s'est passe depuis quinze ans dans l'ile d'ou je vous

ecris.

Par suite de tous ces faits significatifs, on a efface les scellements

du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Helier, et il n'y a

plus de bourreau a Jersey.

Maintenant quittons Jersey et venons a Guernesey.

Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamne a mort. A

l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de

vous citer suffiraient a le prouver, dans toutes les consciences

saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamne, un cri

s'eleve, les petitions se multiplient; une, qui s'appuie energiquement

sur le principe de l'inviolabilite de la vie humaine, est signee par

six cents habitants les plus eclaires de l'ile. Notons ici que, des

nombreuses sectes chretiennes qui se partagent les quarante mille

habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M.

Carey, M. Cockburn.] ont accorde leur signature a ces petitions. Tous

les autres l'ont refusee. Ces hommes ignorent probablement que la

croix est un gibet. Le peuple criait: grace! le pretre a crie: mort!

Plaignons le pretre et passons. Les petitions vous sont remises,

monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie

commutation. L'ile respire; le gibet ne sera point dresse. Point. Le

gibet se dresse. Tapner est pendu.

Apres reflexion.

Pourquoi?

Pourquoi refuse-t-on a Guernesey ce qu'on avait tant de fois accorde

a Jersey? pourquoi la concession a l'une et l'affront a l'autre?

pourquoi la grace ici et le bourreau la? pourquoi cette difference la

ou il y avait parite? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus

qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystere? a quoi a servi

la reflexion?

Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je detourne la tete.

Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure,

ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exile, demander grace, dans

un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M.

Bonaparte l'entendit! sans que M. Bonaparte intervint! sans que M.

Bonaparte mit le hola! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de

Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier,

n'en aurait pas assez, et aurait l'appetit d'une potence a Guernesey!

Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire

de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme

pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieusete, et

vous auriez fait cela pour "entretenir l'amitie"! Non, non, non! je

ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'idee,

quoique j'en aie le frisson!

En presence de la grande et genereuse nation anglaise, votre reine

aurait le droit de grace et M. Bonaparte aurait le droit de veto!

En meme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce

tout-puissant sur la terre!--Non!

Seulement il n'a pas ete possible aux journaux de France de parler de

Tapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.

Quoi qu'il en soit, vous avez ordonne, ce sont les termes de la

depeche, que la justice "suivit son cours"; quoi qu'il en soit, tout

est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, apres trois sursis et trois

reflexions [note: Du 27 janvier au 3 fevrier.--Du 3 fevrier au 6.--Du

6 au 10.], a ete pendu hier 10 fevrier, et,--si, par aventure, il y a

quelque chose de fonde dans les conjectures que je repousse,--voici,

monsieur, le bulletin de la journee. Vous pourriez, dans ce cas,

le transmettre aux Tuileries. Ces details n'ont rien qui repugne a

l'empire du Deux Decembre; il planera avec joie sur cette victoire.

C'est un aigle a gibets.

Depuis quelques jours, le condamne etait frissonnant. Le lundi 6

on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:--_Comment

etes-vous?--J'ai plus peur de la mort que jamais.--Est-ce du supplice

que vous avez peur?--Non, pas de cela ... Mais quitter mes enfants!_

et il s'etait mis a pleurer. Puis il avait ajoute:--_Pourquoi ne me

laisse-t-on pas le temps de me repentir_?

La derniere nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, apres

s'etre etendu un moment sur son lit, il s'est jete a genoux. Un

assistant s'est approche et lui a dit:--_Sentez-vous que vous

avez besoin de pardon_? Il a repondu: _Oui_. La meme personne a

repris:--_Pour qui priez-vous_? Le condamne a dit: _Pour mes enfants_.

Puis il a releve la tete, et l'on a vu son visage inonde de larmes,

et il est reste a genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il

s'est tourne et a dit aux gardiens:--_J'ai encore quatre heures, mais

ou ira ma miserable ame_? Les apprets ont commence; on l'a arrange

comme il fallait qu'il fut; le bourreau de Guernesey pratique peu; le

condamne a dit tout bas au sous-sherif:--_Cet homme saura-t-il bien

faire la chose_? _--Soyez tranquille_, a repondu le sous-sherif. Le

procureur de la reine est entre; le condamne lui a tendu la main; le

jour naissait, il a regarde la fenetre blanchissante du cachot et a

murmure: _Mes enfants_! Et il s'est mis a lire un livre intitule:

CROYEZ ET VIVEZ.

Des le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de

la geole.

Un jardin etait attenant a la prison. On y avait dresse l'echafaud.

Une breche avait ete faite au mur pour que le condamne passat. A huit

heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents

spectateurs "privilegies" etant dans le jardin, l'homme a paru a la

breche. Il avait le front haut et le pas ferme; il etait pale; le

cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de

s'ecouler l'avait vieilli de vingt annees. Cet homme de trente ans en

paraissait cinquante. "Un bonnet de coton blanc profondement enfonce

sur la tete et releve sur le front,--dit un temoin oculaire [note:

_Execution de J.-C. Tapner_. (Imprime au bureau du _Star de

Guernesey_.)],--vetu de la redingote brune qu'il portait aux debats,

et chausse de vieilles pantoufles", il a fait le tour d'une partie

du jardin dans une allee sablee expres. Les bordiers, le sherif, le

lieutenant-sherif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent

de la reine l'entouraient. Il avait les mains liees; mal, comme vous

allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains

etaient croisees par les liens sur la poitrine, une corde rattachait

les coudes derriere le dos. Il marchait l'oeil fixe sur le gibet. Tout

en marchant il disait a voix haute: _Ah! mes pauvres enfants_! A cote

de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refuse de signer la demande

en grace, pleurait. L'allee sablee menait a l'echelle. Le noeud

pendait. Tapner a monte. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas

sont quelquefois emus. Tapner s'est mis lui-meme sous le noeud coulant

et y a passe son cou, et, comme il avait les mains peu attachees,

voyant que le bourreau, tout egare, s'y prenait mal, il l'a aide.

Puis, "comme s'il eut pressenti ce qui allait suivre",--dit le meme

temoin,--il a dit: _Liez-moi donc mieux les mains.--C'est inutile_, a

repondu le bourreau. Tapner etant ainsi debout dans le noeud coulant,

les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son

visage, et l'on n'a plus vu de cette face pale qu'une bouche qui

priait. La trappe prete a s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds

carres. Apres quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des

"hautes oeuvres" a presse le ressort de la trappe. Un trou s'est fait

sous le condamne, il y est tombe brusquement, la corde s'est tendue,

le corps a tourne, on a cru l'homme mort. "On pensa, dit le temoin,

que Tapner avait ete tue roide par la rupture de la moelle epiniere."

Il etait tombe de quatre pieds de haut, et de tout son poids,

et c'etait un homme de haute taille; et le temoin ajoute: "_Ce

soulagement des coeurs oppresses ne dura pas deux minutes._" Tout a

coup, l'homme, pas encore cadavre et deja spectre, a remue; les jambes

se sont elevees et abaissees l'une apres l'autre comme si elles

essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de

la face est devenu horrible, les mains, presque deliees, s'eloignaient

et se rapprochaient "comme pour demander assistance", dit le temoin.

Le lien des coudes s'etait rompu a la secousse de la chute. Dans ces

convulsions, la corde s'est mise a osciller, les coudes du miserable

ont heurte le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnees, le

genou droit s'y est appuye, le corps s'est souleve, et le pendu s'est

penche sur la foule. Il est retombe, puis a recommence. _Deux fois_,

dit le temoin. La seconde fois il s'est dresse a un pied de hauteur;

la corde a ete un moment lache. Puis il a releve son bonnet et la

foule a vu ce visage. Cela durait trop, a ce qu'il parait. Il a fallu

finir. Le bourreau qui etait descendu, est remonte, et a fait, je cite

toujours le temoin oculaire, "lacher prise au patient". La corde

avait devie; elle etait sous le menton; le bourreau l'a remise sous

l'oreille; apres quoi il a presse sur les deux epaules". [Note:

_Gazette de Guernesey_, 11 fevrier.] Le bourreau et le spectre ont

lutte un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortune, condamne

lui-meme, s'est precipite dans le trou ou pendait Tapner, lui a

etreint les deux genoux et s'est suspendu a ses pieds. La corde s'est

balancee un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et

la loi. Enfin, le bourreau a lui-meme "lache prise". C'etait fait.

L'homme etait mort.

Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passees. Cela a ete

complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.

La ville etant batie en amphitheatre, on voyait cela de toutes les

fenetres. Les regards plongeaient dans le jardin.

La foule criait: _shame! shame_! Des femmes sont tombees evanouies.

Pendant ce temps-la, Fouquet, le gracie de 1851, se repent. Le

bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clemence a refait de Fouquet

un homme.

Dernier detail.

Entre le moment ou Tapner est tombe dans le trou de la trappe et

l'instant ou le bourreau, ne sentant plus de fremissement, lui a lache

les pieds, il s'est ecoule douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule

combien cela fait de temps, si quelqu'un sait a quelle horloge se

comptent les minutes de l'agonie!

Voila donc, monsieur, de quelle facon Tapner est mort.

Cette execution a coute cinquante mille francs. C'est un beau luxe.

[Note: " L'executeur Rooks a deja coute pres de deux mille livres

sterling au fisc." _Gazette de Guernesey_, 11 fevrier. Rooks n'avait

encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet

qu'ait vu Guernesey remonte a vingt-quatre ans. Il fut dresse pour un

assassin nomme Beasse, execute le 3 novembre 1830.]

Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette

strangulation pour "vingt-cinq livres sterling". Pourquoi lesiner?

Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y

a beaucoup de details dans cette chose-la.

On voit l'hiver, a Londres, dans de certains quartiers, des groupes

d'etres pelotonnes dans les angles des rues, au coin des portes,

passant ainsi les jours et les nuits, mouilles, affames, glaces, sans

abri, sans vetements et sans chaussures, sous le givre et sous la

pluie. Ces etres sont des vieillards, des enfants et des femmes;

presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont

la rue, contre la neige ils ont la nudite, contre la faim ils ont

le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-la que le budget

preleve les cinquante mille francs donnes au bourreau Rooks. Avec ces

cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces

familles. Il vaut mieux tuer un homme.

Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse

paraissent etre dans l'erreur. L'execution de Tapner n'a rien que de

simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomme Tawel a ete

pendu recemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai

sous les yeux qualifie ainsi: "Le maitre des executeurs, celui

qui s'est acquis une celebrite sans rivale dans sa peu enviable

profession." Eh bien, ce qui est arrive a Tapner etait arrive a Tawel.

[Note: "La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord

a de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les

jambes se contracterent, puis retomberent; se contracterent encore,

puis retomberent encore; se contracterent encore, et ce ne fut

qu'apres ce troisieme effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre."

(_Execution of Tawel_. Thorne's printing establishment. Charles

Street.)]

On aurait tort de dire qu'aucune precaution n'avait ete prise pour

Tapner. Le jeudi 9, quelques zeles de la peine capitale avaient visite

la potence deja toute prete dans le jardin. S'y connaissant, ils

avaient remarque que "la corde etait grosse comme le pouce et le noeud

coulant gros comme le poing". Avis avait ete donne au procureur royal,

lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De

quoi donc se plaindrait-on?

Tapner est reste une heure au gibet. L'heure ecoulee, on l'a detache;

et le soir, a huit heures, on l'a enterre dans le cimetiere dit des

etrangers, a cote du supplicie de 1830, Beasse.

Il y a encore un autre etre condamne. C'est la femme de Tapner.

Elle s'est evanouie, deux fois en lui disant adieu; le second

evanouissement a dure une demi-heure; on l'a crue morte.

Voila, monsieur, j'y insiste, de quelle facon est mort Tapner.

Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimite de la presse

locale sur ce point:--_Il n'y aura plus d'execution a mort dans ce

pays, l'echafaud n'y sera plus tolere_.

La _Chronique de Jersey_ du 11 fevrier ajoute: "Le supplice a ete plus

atroce que le crime."

J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort a

Guernesey.

Je livre en outre a vos reflexions ce passage d'une lettre que m'ecrit

un des principaux habitants de l'ile: "L'indignation etait au comble,

et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, _quelque

chose de serieux_ serait arrive, on aurait tache de sauver celui qu'on

torturait."

Je vous confie ces criailleries.

Mais revenons a Tapner.

La theorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste,

et se demande si c'est la ce qu'on appelle la justice "qui suit son

cours".

Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a ete effroyable,

mais le crime etait hideux. Il faut bien que la societe se defende,

n'est-ce pas? ou en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des

malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocites et

guet-apens. Une repression est necessaire. Enfin, c'est votre avis,

monsieur, les Tapner doivent etre pendus, a moins qu'ils ne soient

empereurs.

Que la volonte des hommes d'etat soit faite!

Les ideologues, les reveurs, les etranges esprits chimeriques qui ont

la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains

cotes du probleme de la destinee.

Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tue

trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards

et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas

crochete un serment? pourquoi, au lieu de derober quelques schellings,

n'a-t-il pas vole vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de bruler la

maison Saujon, n'a-t-il pas mitraille Paris? Il aurait un ambassadeur

a Londres.

Il serait pourtant bon qu'on en vint a preciser un peu le point ou

Tapner cesse d'etre un brigand et ou Schinderhannes commence a devenir

de la politique.

Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi,

l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'etes qu'un

ministre. Je suis de la cendre, vous etes de la poussiere. D'atome

a atome on peut se parler. On peut d'un neant a l'autre se dire

ses verites. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs

actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance

de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous a mettre votre

tete a cote de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants

et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire

turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette

trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la

colonne vertebrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le

voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement

de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement

d'angoisse que le noeud etouffe, cette ame eperdue qui se cogne au

crane sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent

un point d'appui, ces mains liees et muettes qui se joignent et qui

crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se

jette sur ces palpitations supremes, qui se cramponne aux jambes du

miserable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est epouvantable. Et si

par hasard les conjectures que j'ecarte avaient raison, si l'homme

qui s'est accroche aux pieds de Tapner etait M. Bonaparte, ce serait

monstrueux. Mais, je le repete, je ne crois pas cela. Vous n'avez obei

a aucune influence; vous avez dit: que la justice "suive son cours";

vous avez donne cet ordre comme un autre; les rabachages sur la peine

de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous

n'avez pas vu la gravite de l'acte. C'est une legerete d'homme d'etat;

rien de plus. Monsieur, gardez vos etourderies pour la terre, ne

les offrez pas a l'eternite. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces

profondeurs-la; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces

profondeurs-la, je suis plus pres que vous, je les vois. Prenez garde.

_Exsul sicut mortuus_. Je vous parle de dedans le tombeau.

Bah! qu'importe! Un homme pendu; et puis apres? une ficelle que nous

allons rouler, une charpente que nous allons declouer, un cadavre que

nous allons enterrer, voila grand'chose. Nous tirerons le canon, un

peu de fumee en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut

un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre,

ce cadavre, ce mechant gibet imperceptible, cette misere, c'est

l'immensite. C'est la question sociale, plus haute que la question

politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce

qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est

votre fumee. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassine,

voila ce qui est effrayant; une ame qui s'envole tenant le bout de

corde du gibet, voila ce qui est, entre deux diners, formidable.

Hommes d'etat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous

pressez nonchalamment de votre pouce gante de blanc le ressort de la

potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe,

savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparait; c'est

l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque

et terrible sous votre petitesse.

Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde

a l'oeuvre. Puisque le passe s'obstine, regardons-le. Voyons

successivement toutes ses figures: a Tunis, c'est le pal; chez le

czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est

la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amerique,

c'est le marche d'esclaves. Ah! tout cela s'evanouira! Nous les

anarchistes, nous les demagogues, nous les buveurs de sang, nous vous

le declarons, a vous les conservateurs et les sauveurs, la liberte

humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine

est sacree, l'ame humaine est divine. Pendez maintenant!

Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort

et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille societe est debout,

mais morte, vous dis-je. Vous vous etes trompes. Vous avez mis la main

dans les tenebres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancee.

Vous tournez le dos a la vie; elle va tout a l'heure se lever derriere

vous. Quand nous prononcons ces mots, progres, revolution, liberte,

humanite, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la

nuit ou nous sommes et ou vous etes. Vraiment, savez-vous ce que c'est

que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les idees en sortiront enormes

et rayonnantes. La democratie, c'etait hier la France; ce sera demain

l'Europe. L'eclipse actuelle masque le mysterieux agrandissement de

l'astre.

Je suis, monsieur, votre serviteur,

VICTOR HUGO.

Marine-Terrace, 11 fevrier 1854.

III

CINQUIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848

24 fevrier 1854.

Citoyens,

Une date, c'est une idee qui se fait chiffre; c'est une victoire qui

se condense et se resume dans un nombre lumineux, et qui flamboie a

jamais dans la memoire des hommes.

Vous venez de celebrer le 24 Fevrier 1848; vous avez glorifie la date

passee; permettez-moi de me tourner vers la date future.

Permettez-moi de me tourner vers cette journee, soeur encore ignoree

du 24 Fevrier, qui donnera son nom a la prochaine revolution, et qui

s'identifiera avec elle.

Permettez-moi d'envoyer a la date future toutes les aspirations de mon

ame.

Qu'elle ait autant de grandeur que la date passee, et qu'elle ait plus

de bonheur!

Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils

soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et

qu'ils aient une autre recompense que l'exil!

Que leur sort soit meilleur que le notre!

Citoyens! que la date future soit la date definitive!

Que la date future continue l'oeuvre de la date passee, mais qu'elle

l'acheve!

Que, comme le 24 Fevrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais

qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe

de la facon dont Danton la regardait!

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 6 / 28 段