N'avais-je pas raison de vous dire: admirez de quelle facon la

providence s'y prend!

Oui, la providence nous emporte vers l'avenir a travers l'ombre.

Regardez, ecoutez, est-ce que vraiment vous ne voyez pas que le

mouvement de tout commence a devenir formidable? Le sinistre sabbat de

l'absolutisme passe comme une vision de nuit. Les rangees de gibets

chancellent a l'horizon, les cimetieres entrevus paraissent et

disparaissent, les fosses ou sont les martyrs se soulevent, tout se

hate dans ce tourbillon de tenebres. Il semble qu'on entend ce cri

mysterieux: "Hourrah! hourrah! les rois vont vite!"

Proscrits, attendons l'heure. Elle va bientot sonner, preparons-nous.

Elle va sonner pour les nations, elle va sonner pour nous-memes.

Alors, pas un coeur ne faiblira. Alors nous sortirons, nous aussi, de

cette tombe qu'on appelle l'exil; nous agiterons tous les sanglants et

sacres souvenirs, et, dans les dernieres profondeurs, les masses se

leveront contre les despotes, et le droit et la justice et le progres

vaincront; car le plus auguste et le plus terrible des drapeaux, c'est

le suaire dans lequel les rois ont essaye d'ensevelir la liberte!

Citoyens, du fond de cette adversite ou nous sommes encore, envoyons

une acclamation a l'avenir. Saluons, au dela de toutes ces convulsions

et de toutes ces guerres, saluons l'aube benie des Etats-Unis

d'Europe! Oh! ce sera la une realisation splendide! Plus de

frontieres, plus de douanes, plus de guerres, plus d'armees, plus

de proletariat, plus d'ignorance, plus de misere; toutes les

exploitations coupables supprimees, toutes les usurpations abolies; la

richesse decuplee, le probleme du bien-etre resolu par la science; le

travail, droit et devoir; la concorde entre les peuples, l'amour entre

les hommes; la penalite resorbee par l'education; le glaive brise

comme le sabre; tous les droits proclames et mis hors d'atteinte, le

droit de l'homme a la souverainete, le droit de la femme a l'egalite,

le droit de l'enfant a la lumiere; la pensee, moteur unique, la

matiere, esclave unique; le gouvernement resultant de la superposition

des lois de la societe aux lois de la nature, c'est-a-dire pas d'autre

gouvernement que le droit de l'Homme;--voila ce que sera l'Europe

demain peut-etre, citoyens, et ce tableau qui vous fait tressaillir de

joie n'est qu'une ebauche tronquee et rapide. O proscrits, benissons

nos peres dans leurs tombes, benissons ces dates glorieuses qui

rayonnent sur ces murailles, benissons la sainte marche des idees.

Le passe appartient aux princes; il s'appelle Barbarie; l'avenir

appartient aux peuples; il s'appelle Humanite!

1854

_La peine de mort.--Un gibet a Guernesey. Complaisances anglaises.

--Evocation de l'avenir. Misere.--Nostalgie. Encore un qui meurt.

--Desastres en Crimee. Bassesse dans le parlement. Attitude du

proscrit devant le proscripteur._

I

AUX HABITANTS DE GUERNESEY

Janvier 1854.

Une condamnation a mort est prononcee dans les iles de la Manche.

Victor Hugo intervient.

Peuple de Guernesey,

C'est un proscrit qui vient a vous.

C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamne. L'homme qui

est dans l'exil tend la main a l'homme qui est dans le sepulcre. Ne le

trouvez pas mauvais, et ecoutez-moi.

Le mardi 18 octobre 1853, a Guernesey, un homme, John-Charles Tapner,

est entre la nuit chez une femme, Mme Saujon, et l'a tuee; puis il l'a

volee, et il a mis le feu au cadavre et a la maison, esperant que le

premier forfait s'en irait dans la fumee du second. Il s'est trompe.

Les crimes ne sont pas complaisants, et l'incendie a refuse de cacher

l'assassinat. La providence n'est pas une receleuse; elle a livre le

meurtrier.

Le proces fait a Tapner a jete un jour hideux sur plusieurs autres

crimes. Depuis un certain temps des mains, tout de suite disparues,

avaient mis le feu a diverses maisons dans l'ile; les presomptions

se sont fixees sur Tapner, et il a paru vraisemblable que tous les

precedents incendies dussent se resumer dans le sanglant incendiaire

du 18 octobre.

Cet homme a ete juge; juge avec une impartialite et un scrupule qui

honorent votre libre et integre magistrature. Treize audiences ont

ete employees a l'examen des faits et a la formation lente de la

conviction des juges. Le 3 janvier l'arret a ete rendu a l'unanimite;

et a neuf heures du soir, en audience publique et solennelle, votre

honorable chef-magistrat, le bailli de Guernesey, d'une voix brisee

et eteinte, tremblant d'une emotion dont je le glorifie, a declare a

l'accuse "que la loi punissant de mort le meurtre", il devait, lui

John-Charles Tapner, se preparer a mourir, qu'il serait pendu, le 27

janvier prochain, sur le lieu meme de son crime, et que, la ou il

avait tue, il serait tue.

Ainsi, a ce moment ou nous sommes, il y a, au milieu de vous, au

milieu de nous, habitants de cet archipel, un homme qui, dans cet

avenir plein d'heures obscures pour tous les autres hommes, voit

distinctement sa derniere heure; en cet instant, dans cette minute ou

nous respirons librement, ou nous allons et venons, ou nous parlons et

sourions, il y a, a quelques pas de nous, et le coeur se serre en y

songeant, il y a dans une geole, sur un grabat de prison, un homme,

un miserable homme frissonnant, qui vit l'oeil fixe sur un jour de ce

mois, sur le 27 janvier, spectre qui grandit et qui approche. Le 27

janvier, masque pour nous tous comme tous les autres jours qui nous

attendent, ne montre qu'a cet homme son visage, la face sinistre de la

mort.

Guernesiais, Tapner est condamne a mort; en presence du texte des

codes, votre magistrature a fait, son devoir; elle a rempli, pour me

servir des propres termes du chef-magistrat, "son obligation"; mais

prenez garde. Ceci est le talion. Tu as tue, tu seras tue. Devant la

loi humaine, c'est juste; devant la loi divine, c'est redoutable.

Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de

l'inviolabilite humaine. Le monde civilise vous demande la vie de cet

homme.

Qui suis-je? rien. Mais a-t-on besoin d'etre quelque chose pour

supplier? est-il necessaire d'etre grand pour crier grace? Hommes des

iles de la Manche, nous proscrits de France, nous vivons au milieu de

vous, nous vous aimons. Nous voyons vos voiles passer a l'horizon dans

les crepuscules des tempetes, et nous vous envoyons nos benedictions

et nos prieres. Nous sommes vos freres. Nous vous estimons, nous vous

honorons; nous venerons en vous le travail, le courage, les nuits

passees a la mer pour nourrir la femme et les enfants, les mains

calleuses du matelot, le front hale du laboureur, la France dont nous

sommes les fils et dont vous etes les petits-fils, l'Angleterre dont

vous etes les citoyens et dont nous sommes les hotes.

Permettez-nous donc de vous adresser la parole, puisque nous sommes

assis a votre foyer, et de vous payer votre hospitalite en cooperation

cordiale. Permettez-nous de nous attrister de tout ce qui pourrait

assombrir votre doux pays.

Le plongeur se precipite au fond de la mer et rapporte une poignee

de gravier. Nous autres, nous sommes les souffrants, nous sommes

les eprouves, c'est-a-dire les penseurs; les reveurs, si vous

voulez.--Nous plongeons au fond des choses, nous tachons de toucher

Dieu, et nous rapportons une poignee de verites.

La premiere des verites, la voici: tu ne tueras pas.

Et cette parole est absolue; elle a ete dite pour la loi, aussi bien

que pour l'individu.

Guernesiais, ecoutez ceci:

Il y a une divinite horrible, tragique, execrable, paienne. Cette

divinite s'appelait Moloch chez les hebreux et Teutates chez les

celtes; elle s'appelle a present la peine de mort. Elle avait

autrefois pour pontife, dans l'orient, le mage, et, dans l'occident,

le druide; son pretre aujourd'hui, c'est le bourreau. Le meurtre

legal a remplace le meurtre sacre. Jadis elle a rempli votre ile de

sacrifices humains; et elle en a laisse partout les monuments, toutes

ces pierres lugubres ou la rouille des siecles a efface la rouille du

sang, qu'on rencontre a demi ensevelies dans l'herbe au sommet de

vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir.

Aujourd'hui, en cette annee dont elle epouvante l'aurore, l'idole

monstrueuse reparait parmi vous; elle vous somme de lui obeir; elle

vous convoque a jour fixe, pour la celebration de son mystere, et,

comme autrefois, elle reclame de vous, de vous qui avez lu l'evangile,

de vous qui avez l'oeil fixe sur le calvaire, elle reclame un

sacrifice humain! Lui obeirez-vous? redeviendrez-vous paiens le 27

janvier 1854 pendant deux heures? paiens pour tuer un homme! paiens

pour perdre une ame! paiens pour mutiler la destinee du criminel en

lui retranchant le temps du repentir! Ferez-vous cela? Serait-ce la

le progres? Ou en sont les hommes si le sacrifice humain est encore

possible? Adore-t-on encore a Guernesey l'idole, la vieille idole du

passe, qui tue en face de Dieu qui cree? A quoi bon lui avoir ote le

peulven si c'est pour lui rendre la potence?

Quoi! commuer une peine, laisser a un coupable la chance du remords

et de la reconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation

intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malaise? Le

navire est-il donc si en detresse qu'un homme y soit de trop? un

criminel repentant pese-t-il donc tant a la societe humaine qu'il

faille se hater de jeter par-dessus le bord dans l'ombre de l'abime

cette creature de Dieu?

Guernesiais! la peine de mort recule aujourd'hui partout et perd

chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En

1830, la chambre des deputes de France en reclamait l'abolition, par

acclamation; la constituante de Francfort l'a rayee des codes en 1848;

la constituante de Rome l'a supprimee en 1849; notre constituante de

Paris ne l'a maintenue qu'a une majorite imperceptible; je dis plus,

la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est

barbare, l'a abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble

que les tenebres elles-memes n'en veulent plus. Est-ce que vous en

voulez, vous, hommes de ce bon pays?

Il depend de vous que la peine de mort soit abolie de fait a

Guernesey; il depend de vous qu'un homme ne soit pas "pendu jusqu'a ce

que mort s'ensuive" le 27 janvier; il depend de vous que ce spectacle

effroyable, qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel, ne

vous soit pas donne.

Votre constitution libre met a votre disposition tous les moyens

d'accomplir cette oeuvre religieuse et sainte. Reunissez-vous

legalement. Agitez pacifiquement l'opinion et les consciences. L'ile

entiere peut, je dis plus, doit intervenir. Les femmes doivent presser

les maris, les enfants attendrir les peres, les hommes signer des

requetes et des petitions. Adressez-vous a vos gouvernants et a vos

magistrats dans les limites de la loi. Reclamez le sursis, reclamez la

commutation de peine. Vous l'obtiendrez.

Levez-vous. Hatez-vous. Ne perdez pas un jour, ne perdez pas une

heure, ne perdez pas un instant. Que ce fatal 27 janvier vous soit

sans cesse present. Que toute l'ile compte les minutes comme cet

homme!

Songez-y bien, depuis que cette sentence de mort est prononcee, le

bruit que vous entendez maintenant dans toutes vos horloges, c'est le

battement du coeur de ce miserable.

Un precedent est-il necessaire? en voici un:

En 1851, un homme, a Jersey, tua un autre homme. Un nomme Jacques

Fouquet tira un coup de fusil a un nomme Derbyshire. Jacques Fouquet

fut declare coupable successivement par les deux jurys. Le 27 aout

1851 la cour le condamna a mort. Devant l'imminence d'une execution

capitale, l'ile s'emut. Un grand meeting eut lieu; seize cents

personnes y assisterent. Des francais y parlerent aux applaudissements

du genereux peuple jersiais. Une petition fut signee. Le 23 septembre,

la grace de Fouquet arriva.

Maintenant, qu'est-il advenu de Fouquet?

Je vais vous le dire.

Fouquet vit et Fouquet se repent.

[Note: JACQUES FOUQUET.--On nous assure que Jacques Fouquet, condamne

a mort par notre cour royale, comme coupable du crime de meurtre sur

Frederic Derbyshire et dont la peine fut commuee par sa majeste en

celle de la deportation perpetuelle, a ete transfere, il y a six mois,

de la prison de Millbank ou il etait toujours reste, a Dartmore.

Il est presque completement gueri du mal qu'il avait au cou, et sa

conduite a ete telle a Millbank, que le gouverneur de cette prison

regarde comme tres probable une nouvelle commutation de sa peine, et

un bannissement aux possessions anglaises. (_Chronique de Jersey_, 7

janvier 1854.)]

Qu'est-ce que le gibet a a repondre a cela?

Guernesiais! ce qu'a fait Jersey, Guernesey peut le faire. Ce que

Jersey a obtenu, Guernesey l'obtiendra.

Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort

semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?

Plus le crime est grand, plus le temps doit etre mesure long au

repentir.

Quoi! une femme aura ete assassinee, lachement tuee, lachement!

une maison aura ete pillee, violee, incendiee, un meurtre aura ete

accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule

d'autres actions perverses, un attentat aura ete commis, je me

trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle

reparation, le chatiment accompagne de la reflexion, le rachat du mal

par la penitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du

condamne sous la peine, toute une vie de douleur et de purification;

et parce qu'un matin, a un jour precis, le vendredi 27 janvier, en

quelques minutes, un poteau aura ete enfonce dans la terre, parce

qu'une corde aura serre le cou d'un homme, parce qu'une ame se sera

enfuie d'un corps miserable avec le hurlement du damne, tout sera

bien!

Brievete chetive de la justice humaine!

Oh! nous sommes le dix-neuvieme siecle; nous sommes le peuple

nouveau; nous sommes le peuple pensif, serieux, libre, intelligent,

travailleur, souverain; nous sommes le meilleur age de l'humanite,

l'epoque de progres, d'art, de science, d'amour, d'esperance, de

fraternite; echafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? O machines

monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du neant, apparitions du

passe, toi qui tiens a deux bras ton couperet triangulaire, toi

qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit

reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvieme

siecle, en pleine vie? vous etes des spectres. Vous etes les choses de

la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les tenebres offrent leurs

services a la lumiere? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour

corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer

le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous,

nous avons la pensee, l'enseignement, l'education patiente, l'exemple

religieux, la clarte en haut, l'epreuve en bas, l'austerite, le

travail, la clemence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de

tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est

auguste, on verra obstinement surgir la peine de mort! Quoi! la ville

souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet

et du 10 aout, la ville ou dorment Rousseau et Voltaire, la metropole

des revolutions, la cite-creche de l'idee, aura la Greve, la barriere

Saint-Jacques, la Roquette! Et ce ne sera pas assez de cette

contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu! et cette horreur

ne suffira pas! Et il faudra qu'ici aussi, dans cet archipel, parmi

les falaises, les arbres et les fleurs, sous l'ombre des grandes nuees

qui viennent du pole, l'echafaud se dresse, et domine, et constate

son droit, et regne! ici! dans le bruit des vents, dans la rumeur

eternelle des flots, dans la solitude de l'abime, dans la majeste de

la nature! Allez-vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu'est-ce que

vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en

face de l'ocean?

Peuple de pecheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas

mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre

ile charmante et benie. N'introduisez pas dans vos heroiques et

incertaines aventures de mer ce mysterieux element de malheur.

N'acceptez pas la solidarite redoutable de cet empietement du pouvoir

humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connait? qui a penetre

l'enigme? Il y a des abimes dans les actions humaines, comme il y

a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits

d'hiver, aux forces irritees et obscures qui s'emparent de vous a de

certains moments. Songez comme la cote de Serk est rude, comme

les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les ecueils de

Pater-Noster sont mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le

vent du sepulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pecheurs,

n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et

l'eternite, que vous etes a la discretion des vagues qu'on ne sonde

pas et de la destinee qu'on ignore, qu'il y a peut-etre des volontes

dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse

contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes, qui savez si

peu de chose et qui ne pouvez rien, vous etes toujours face a face

avec l'infini et avec l'inconnu!

L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.

N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.

Quoi donc! les voix de cet infini ne nous disent-elles rien? Est-ce

que tous les mysteres ne nous entretiennent pas les uns des autres?

Est-ce que la majeste de l'ocean ne proclame pas la saintete du

tombeau?

Dans la tempete, dans l'ouragan, dans les coups d'equinoxe, quand

les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet,

est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette

maudissant cette ile dans l'immensite?

Est-ce que vous ne songerez pas en fremissant, j'y insiste, que ce

vent qui viendra souffler dans vos agres aura rencontre a son passage

cette corde et ce cadavre, et que cette corde et ce cadavre lui auront

parle?

Non! plus de supplices! nous, hommes de ce grand siecle, nous n'en

voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le

non coupable. Je le repete, le crime se rachete par le remords et non

par un coup de hache ou un noeud coulant; le sang se lave avec les

larmes et non avec le sang. Non! ne donnons plus de besogne au

bourreau. Ayons ceci present a l'esprit, et que la conscience du juge

religieux et honnete medite d'accord avec la notre: independamment du

grand forfait contre l'inviolabilite de la vie humaine accompli aussi

bien sur le brigand execute que sur le heros supplicie, tous les

echafauds ont commis des crimes. Le code de meurtre est un scelerat

masque avec ton masque, o justice, et qui tue et massacre impunement.

Tous les echafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non,

nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s'appelle

Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bucher s'appelle Jeanne d'Arc,

la torture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la

cigue s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jesus-Christ!

Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de

fraternite, dans ces doctrines de mansuetude et d'amour que toutes

les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent:

democratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel evangile

sement et repandent aujourd'hui d'un bout, du monde a l'autre, les

unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si

ces doctrines sont justes, si ces idees sont vraies; si le vivant

est frere du vivant, si la vie de l'homme est venerable, si l'ame de

l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu

seul a eu le pouvoir de donner; si la mere qui sent l'enfant remuer

dans ses entrailles est un etre beni, si le berceau est une chose

sacree, si le tombeau est une chose sainte,--insulaires de Guernesey,

ne tuez pas cet homme!

Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empecher la

mort, laisser mourir, c'est tuer.

Ne vous etonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles.

Laissez, je vous le dis, le proscrit interceder pour le condamne. Ne

dites pas: que nous veut cet etranger? Ne dites pas au banni: de quoi

te meles-tu? ce n'est pas ton affaire.--Je me mele des choses du

malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitie de

la misere; la douleur se penche sur le desespoir.

D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui

se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras a ce qui nous

echappe? moi banni, lui condamne, ne nous tournons-nous pas chacun

vers notre lumiere, lui vers la vie, moi vers la patrie?

Et,--l'on devrait reflechir a ceci,--l'aveuglement de la creature

humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur

la terre, que nous sommes frappes, nous les bannis de France, pour

avoir fait notre devoir, comme cet homme est frappe pour avoir commis

un crime. La justice et l'iniquite se donnent la main dans les

tenebres.

Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet

incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur;

c'est un etre fremissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frere.

Je le defends.

L'adversite qui nous eprouve a parfois, outre l'epreuve, des utilites

imprevues, et il arrive que nos proscriptions, expliquees par les

choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et

consolants.

Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportee comme un souffle

vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas

dans la rafale qui separe les deux iles, si la semence de pitie que je

jette a ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive

que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur

d'eveiller l'agitation salutaire d'ou sortiront-la peine commuee et

le criminel penitent, s'il m'est donne a moi, le proscrit rejete et

inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer

le passage a la mort, et de sauver la tete d'un homme, si je suis le

grain de sable tombe de la main du hasard qui fait pencher la balance

et qui fait prevaloir la vie sur la mort, si ma proscription a ete

bonne a cela, si c'etait la le but mysterieux de la chute de mon foyer

et de ma presence en ces iles, oh! alors tout est bien, je n'ai pas

souffert, je remercie, je rends graces et je leve les mains au

ciel, et, dans cette occasion ou eclatent toutes les volontes de

la providence, ce sera votre triomphe, o Dieu, d'avoir fait

benir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la

civilisation tout entiere, les hommes qui ne tuent point par l'homme

qui a tue, la loi de misericorde et de vie par le meurtrier, et l'exil

par l'exile!

Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas

moi, qui ne suis que l'atome emporte n'importe dans quelle nuit par le

souffle de l'adversite; ce qui s'adresse a vous aujourd'hui, je viens

de vous le dire, c'est la civilisation tout entiere; c'est elle qui

tend vers vous ses mains venerables. Si Beccaria proscrit etait au

milieu de vous, il vous dirait: _la peine capitale est impie_; si

Franklin banni vivait a votre foyer, il vous dirait: _la loi qui tue

est une loi funeste_; si Filangieri refugie, si Vico exile, si Turgot

expulse, si Montesquieu chasse, habitaient sous votre toit, ils vous

diraient: _l'echafaud est abominable_; si Jesus-Christ, en fuite

devant Caiphe, abordait votre ile, il vous dirait: _ne frappez pas

avec le glaive_;--et a Montesquieu, a Turgot, a Vico, a Filangieri, a

Beccaria, a Franklin vous criant: grace! a Jesus-Christ vous criant:

grace! repondriez-vous: Non!

Non! c'est la reponse du mal. Non! c'est la reponse du neant. L'homme

croyant et libre affirme la vie, affirme la pitie, la clemence et le

pardon, prouve l'ame de la societe par la misericorde de la loi, et ne

repond non! qu'a l'opprobre, au despotisme et a la mort.

Un dernier mot et j'ai fini.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 5 / 28 段