meurtre, en presence de ces infames tribunaux ou siegent des assassins
en robe de juges, en presence de tous ces cadavres chers et sacres,
en presence de cette lugubre et feroce victoire des reactions, je le
declare solennellement, au nom des proscrits de Jersey qui m'en
ont donne le mandat, et j'ajoute au nom de tous les proscrits
republicains, car pas une voix de vrai republicain ayant quelque
autorite ne me dementira, je le declare devant ce cercueil d'un
proscrit, le deuxieme que nous descendons dans la fosse depuis dix
jours, nous les exiles, nous les victimes, nous abjurons, au jour
inevitable et prochain du grand denument revolutionnaire, nous
abjurons toute volonte, tout sentiment, toute idee de represailles
sanglantes!
Les coupables seront chaties, certes, tous les coupables, et chaties
severement, il le faut; mais pas une tete ne tombera; pas une goutte
de sang, pas une eclaboussure d'echafaud ne tachera la robe immaculee
de la republique de Fevrier. La tete meme du brigand de decembre sera
respectee avec horreur par le progres. La revolution fera de cet homme
un plus grand exemple en remplacant sa pourpre d'empereur par la
casaque de forcat. Non, nous ne repliquerons pas a l'echafaud par
l'echafaud. Nous repudions la vieille et inepte loi du talion. Comme
la monarchie, le talion fait partie du passe; nous repudions le passe.
La peine de mort, glorieusement abolie par la republique en 1848,
odieusement retablie par Louis Bonaparte, reste abolie pour nous,
abolie a jamais. Nous avons emporte dans l'exil le depot sacre du
progres; nous le rapporterons a la France fidelement. Ce que nous
demandons a l'avenir, ce que nous voulons de lui, c'est la justice, ce
n'est pas la vengeance. D'ailleurs, de meme que pour avoir a jamais le
degout des orgies, il suffisait aux spartiates d'avoir vu des esclaves
ivres de vin, a nous republicains, pour avoir a jamais horreur des
echafauds, il nous suffit de voir les rois ivres de sang.
Oui, nous le declarons, et nous attestons cette mer qui lie Jersey
a la France, ces champs, cette calme nature qui nous entoure, cette
libre Angleterre qui nous ecoute, les hommes de la revolution, quoi
qu'en disent les abominables calomnies bonapartistes, rentreront en
France, non comme des exterminateurs, mais comme des freres! Nous
prenons a temoin de nos paroles ce ciel sacre qui rayonne au-dessus de
nos tetes et qui ne verse dans nos ames que des pensees de concorde et
de paix! nous attestons ce mort qui est la dans cette fosse et qui,
pendant que je parle, murmure a voix basse dans son suaire: Oui,
freres, repoussez la mort! je l'ai acceptee pour moi, je n'en veux pas
pour autrui!
La republique, c'est l'union, l'unite, l'harmonie, la lumiere, le
travail creant le bien-etre, la suppression des conflits d'homme a
homme et de nation a nation, la fin des exploitations inhumaines,
l'abolition de la loi de mort, et l'etablissement de la loi de vie.
Citoyens, cette pensee est dans vos esprits, et je n'en suis que
l'interprete; le temps des sanglantes et terribles necessites
revolutionnaires est passe; pour ce qui reste a faire, l'indomptable
loi du progres suffit. D'ailleurs, soyons tranquilles, tout combat
avec nous dans les grandes batailles qui nous restent a livrer;
batailles dont l'evidente necessite n'altere pas la serenite des
penseurs; batailles dans lesquelles l'energie revolutionnaire egalera
l'acharnement monarchique; batailles dans lesquelles la force unie
au droit terrassera la violence alliee a l'usurpation; batailles
superbes, glorieuses, enthousiastes, decisives, dont l'issue n'est pas
douteuse, et qui seront les Tolbiac, les Hastings et les Austerlitz de
la democratie. Citoyens, l'epoque de la dissolution du vieux monde
est arrivee. Les antiques despotismes sont condamnes par la loi
providentielle; le temps, ce fossoyeur courbe dans l'ombre, les
ensevelit; chaque jour qui tombe les enfouit plus avant dans le neant.
Dieu jette les annees sur les trones comme nous jetons les pelletees
de terre sur les cercueils.
Et maintenant, freres, au moment de nous separer, poussons le cri de
triomphe, poussons le cri du reveil; comme je vous le disais il y a
quelques mois a propos de la Pologne, c'est sur les tombes qu'il faut
parler de resurrection. Certes, l'avenir, un avenir prochain, je le
repete, nous promet en France la victoire de l'idee democratique,
l'avenir nous promet la victoire de l'idee sociale; mais il nous
promet plus encore, il nous promet sous tous les climats, sous tous
les soleils, dans tous les continents, en Amerique aussi bien qu'en
Europe, la fin de toutes les oppressions et de tous les esclavages.
Apres les rudes epreuves que nous subissons, ce qu'il nous faut, ce
n'est pas seulement l'emancipation de telle ou telle classe qui a
souffert trop longtemps, l'abolition de tel ou tel privilege, la
consecration de tel ou tel droit; cela, nous l'aurons; mais cela ne
nous suffit pas; ce qu'il nous faut, ce que nous obtiendrons, n'en
doutez pas, ce que pour ma part, du fond de cette nuit sombre de
l'exil, je contemple d'avance avec l'eblouissement de la joie,
citoyens, c'est la delivrance de tous les peuples, c'est
l'affranchissement de tous les hommes! Amis, nos souffrances
engagent Dieu. Il nous en doit le prix. Il est debiteur fidele, il
s'acquittera. Ayons donc une foi virile, et faisons avec transport
notre sacrifice. Opprimes de toutes les nations, offrez vos plaies;
polonais, offrez vos miseres; hongrois, offrez votre gibet; italiens,
offrez votre croix; heroiques deportes de Cayenne et d'Afrique, nos
freres, offrez votre chaine; proscrits, offrez votre proscription; et
toi, martyr, offre ta mort a la liberte du genre humain.
II
SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
CIMETIERE DE SAINT-JEAN
26 juillet 1853.
Citoyens,
Trois cercueils en quatre mois.
La mort se hate, et Dieu nous delivre un a un.
Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous
rouvres, a nous exiles, les portes de la patrie eternelle!
Cette fois, l'etre inanime et cher que nous apportons a la tombe,
c'est une femme.
Le 21 janvier dernier, une femme fut arretee chez elle par le sieur
Boudrot, commissaire de police a Paris. Cette femme, jeune encore,
elle avait trente-cinq ans; mais estropiee et infirme, fut envoyee
a la prefecture et enfermee dans la cellule no. 1, dite _cellule
d'essai_. Cette cellule, sorte de cage de sept a huit pieds carres a
peu pres, sans air et sans jour, la malheureuse prisonniere l'a peinte
d'un mot; elle l'appelle: _cellule-tombeau_; elle dit, je cite ses
propres paroles: " C'est dans cette cellule-tombeau, qu'estropiee,
malade, j'ai passe vingt et un jours, collant mes levres d'heure en
heure contre le treillage pour aspirer un peu d'air vital et ne pas
mourir." [Note: Voir _les Bagnes d'Afrique et la Transportation de
decembre_, par Ch. Ribeyrolles, p. 199.]--Au bout de ces vingt et un
jours, le 14 fevrier, le gouvernement de decembre mit cette femme
dehors et l'expulsa. Il la jeta a la fois hors de la prison et hors de
la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de
la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le denument
la forca de voyager toussant, crachant le sang, les poumons malades,
en plein hiver, dans le nord, sous la pluie et la neige, dans ces
affreux wagons decouverts qui deshonorent les riches entreprises des
chemins de fer. Elle arriva a Ostende; elle etait chassee de France,
la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine debarquee a
Londres, elle se mit au lit. La maladie contractee dans le cachot,
aggravee par le voyage force de l'exil, etait devenue menacante. La
proscrite, je devrais dire la condamnee a mort, resta gisante deux
mois et demi. Puis, esperant un peu de printemps et de soleil, elle
vint a Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une
froide matinee pluvieuse, a travers les brumes de la mer, ralant et
grelottant sous sa pauvre robe de toile toute mouillee. Peu de jours
apres son arrivee, elle se coucha; elle ne s'est plus relevee.
Il y a trois jours elle est morte.
Vous me demanderez ce qu'etait cette femme et ce qu'elle avait fait
pour etre traitee ainsi; je vais vous le dire.
Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et
cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu
celebre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien sous
lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvriere, elle avait
nourri sa mere malade; elle l'a soignee et soutenue dix ans. Dans les
jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et, boiteuse et se
trainant, elle allait dans les ambulances, et secourait les blesses de
tous les partis. Cette femme du peuple etait un poete, cette femme du
peuple etait un esprit; elle chantait la republique, elle aimait la
liberte, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les
nations et de tous les hommes; elle croyait a Dieu, au peuple, au
progres, a la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans
les esprits des proletaires, son grand coeur plein d'amour et de foi.
Voila ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tuee.
Ah! une telle tombe n'est pas muette; elle est pleine de sanglots, de
gemissements et de clameurs.
Citoyens, les peuples, dans le legitime orgueil de leur
toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le
marbre des edifices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades
sublimes, du haut desquelles parle leur genie, du haut desquelles se
repandent a flots dans les ames les eloquences saintes du patriotisme,
du progres et de la liberte; les peuples, s'imaginant qu'il suffit
d'etre souverains pour etre invincibles, croient inaccessibles et
imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacrees
de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent: la
tribune est indestructible. Ils se trompent; ces tribunes-la peuvent
etre renversees. Un traitre vient, des soldats arrivent, une bande
de brigands se concerte, se demasque, fait feu, et le sanctuaire est
envahi, et la pierre et le marbre sont disperses, et le palais, et le
temple, ou la grande nation parlait au monde, s'ecroule, et l'immonde
tyran vainqueur s'applaudit, bat des mains, et dit: C'est fini.
Personne ne parlera plus. Pas une voix ne s'elevera desormais. Le
silence est fait.--Citoyens! a son tour le tyran se trompe. Dieu ne
veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la liberte,
qui est son verbe, se taise. Citoyens! au moment ou les despotes
triomphants croient la leur avoir otee a jamais, Dieu redonne la
parole aux idees. Cette tribune detruite, il la reconstruit. Non au
milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en
a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit
avec l'herbe du cimetiere, avec l'ombre des cypres, avec le monticule
sinistre que font les cercueils caches sous terre; et de cette
solitude, de cette herbe, de ces cypres, de ces cercueils disparus,
savez-vous ce qui sort, citoyens? Il en sort le cri dechirant de
l'humanite, il en sort la denonciation et le temoignage, il en sort
l'accusation inexorable qui fait palir l'accuse couronne, il en sort
la formidable protestation des morts! Il en sort la voix vengeresse,
la voix inextinguible, la voix qu'on n'etouffe pas, la voix qu'on ne
baillonne pas!--Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien;
maintenant qu'il fasse donc taire le tombeau!
Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un
soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les yeux
augustes de la pitie.
Pitie! ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond
de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une femme, cercueil
d'une soeur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique, Louise
Julien a Jersey, Francesca Maderspach a Temeswar, Blanca Teleki a
Pesth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugenie Guillemot, Augustine
Pean, Blanche Clouart, Josephine Prabeil, Elisabeth Parles, Marie
Reviel, Claudine Hibruit, Anne Sangla, veuve Combescure, Armantine
Huet, et tant d'autres encore, soeurs, meres, filles, epouses,
proscrites, exilees, transportees, torturees, suppliciees,
crucifiees, o pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et
d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades,
arrachees a leurs familles, a leurs maris, a leurs parents, a leurs
soutiens, vieilles quelquefois et brisees par l'age, toutes ont ete
des heroines, plusieurs ont ete des heros! Oh! ma pensee en ce moment
se precipite dans ce sepulcre et baise les pieds froids de cette morte
dans son cercueil! Ce n'est pas une femme que je venere dans Louise
Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de
devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous,
dans tout son devouement, dans toute sa douceur, dans tout son
sacrifice, dans toute sa majeste! Amis, dans les temps futurs, dans
cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle republique sociale
de l'avenir, le role de la femme sera grand; mais quel magnifique
prelude a ce role que de tels martyres si vaillamment endures! Hommes
et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil:--Le
dix-huitieme siecle a proclame le droit de l'homme; le dix-neuvieme
proclamera le droit de la femme;--mais, il faut l'avouer, citoyens,
nous ne nous sommes point hates; beaucoup, de considerations, qui
etaient graves, j'en conviens, et qui voulaient etre murement
examinees, nous ont arretes; et a l'instant ou je parle, au point meme
ou le progres est parvenu, parmi les meilleurs republicains, parmi
les democrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits
excellents hesitent encore a admettre dans l'homme et dans la femme
l'egalite de l'ame humaine, et, par consequent, l'assimilation,
sinon l'identite complete, des droits civiques. Disons-le bien haut,
citoyens, tant que la prosperite a dure, tant que la republique a ete
debout, les femmes, oubliees par nous, se sont oubliees elles-memes;
elles se sont bornees a rayonner comme la lumiere; a echauffer les
esprits, a attendrir les coeurs, a eveiller les enthousiasmes, a
montrer du doigt a tous le bon, le juste, le grand et le vrai. Elles
n'ont rien ambitionne au dela. Elles qui, par moment, sont, l'image,
de la patrie vivante, elles qui pouvaient etre l'ame de la cite, elles
ont ete simplement l'ame de la famille. A l'heure de l'adversite,
leur attitude a change, elles ont cesse d'etre modestes; a l'heure de
l'adversite, elles nous ont dit:--Nous ne savons pas si nous, avons
droit a votre puissance, a votre liberte, a votre grandeur; mais ce
que nous savons, c'est que nous avons droit a votre misere. Partager
vos souffrances, vos accablements, vos denuments, vos detresses, vos
renoncements, vos exils, votre abandon si vous etes sans asile, votre
faim si vous etes sans pain, c'est la le droit de la femme, et nous
le reclamons.--O mes freres! et les voila qui nous suivent dans le
combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous
devancent dans le tombeau!
Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse
en votre nom, puisque votre mandat donne a ma voix l'autorite qui
manquerait a une parole isolee; sur la tombe de Louise Julien, comme
il y a trois mois, sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que
je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'esperance!
Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est la
signifient et predisent la chute prochaine des bourreaux, l'inevitable
ecroulement des despotismes et des despotes. Les proscrits meurent
l'un apres l'autre; le tyran creuse leur fosse; mais a un jour venu,
citoyens, la fosse tout a coup attire et engloutit le fossoyeur!
O morts qui m'entourez et qui m'ecoutez, malediction a Louis
Bonaparte! O morts, execration a cet homme! Pas d'echafauds quand
viendra la victoire, mais une longue et infamante expiation a ce
miserable! Malediction sous tous les cieux, sous tous les climats, en
France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile, a Rome, en Pologne,
en Hongrie, malediction aux violateurs du droit humain et de la loi
divine! Malediction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs des
gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples!
Malediction aux proscripteurs des peres, des meres et des enfants!
Malediction aux fouetteurs de femmes! Proscrits! soyons implacables
dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de
l'humanite. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la
conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la
pitie. Execrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les
tyrans, c'est benir les nations.
III
VINGT-TROISIEME ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION POLONAISE
29 novembre 1853, a Jersey.
Proscrits, mes freres!
Tout marche, tout avance, tout approche, et, je vous le dis avec une
joie profonde, deja se font jour et deviennent visibles les symptomes
precurseurs du grand avenement. Oui, rejouissez-vous, proscrits de
toutes les nations, ou, pour mieux dire, proscrits de la grande nation
unique, de cette nation qui sera le genre humain et qui s'appellera
Republique universelle.--Rejouissez-vous! l'an dernier, nous ne
pouvions qu'invoquer l'esperance; cette annee, nous pouvons presque
attester la realite. L'an dernier, a pareille epoque, a pareil jour,
nous nous bornions a dire: l'Idee ressuscitera. Cette annee, nous
pouvons dire: l'Idee ressuscite!
Et comment ressuscite-t-elle? de quelle facon? par qui? c'est la ce
qu'il faut admirer.
Citoyens, il y a en Europe un homme qui pese sur l'Europe; qui est
tout ensemble prince spirituel, seigneur temporel, despote, autocrate,
obei dans la caserne, adore dans le monastere, chef de la consigne et
du dogme, et qui met en mouvement, pour l'ecrasement des libertes du
continent, un empire de la force de soixante millions d'hommes. Ces
soixante millions d'hommes, il les tient dans sa main, non comme des
hommes, mais comme des brutes, non comme des esprits, mais comme des
outils. En sa double qualite ecclesiastique et militaire, il met un
uniforme a leurs ames comme a leurs corps; il dit: marchez! et il faut
marcher; il dit: croyez! et il faut croire. Cet homme s'appelle en
politique l'Absolu, et en religion l'Orthodoxe; il est l'expression
supreme de la toute-puissance humaine; il torture, comme bon lui
semble, des peuples entiers; il n'a qu'a faire un signe, et il le
fait, pour vider la Pologne dans la Siberie; il croise, mele et noue
tous les fils de la grande conspiration des princes contre les hommes;
il a ete a Rome, et lui, pape grec, il a donne le baiser d'alliance
au pape latin; il regne a Berlin, a Munich, a Dresde, a Stuttgart,
a Vienne, comme a Saint-Petersbourg; il est l'ame de l'empereur
d'Autriche et la volonte du roi de Prusse; la vieille Allemagne n'est
plus que sa remorque. Cet homme est quelque chose qui ressemble a
l'ancien roi des rois; c'est l'Agamemnon de cette guerre de Troie
que les hommes du passe font aux hommes de l'avenir; c'est la menace
sauvage de l'ombre a la lumiere, du nord au midi. Je viens de vous
le dire, et je resume d'un mot ce monstre de l'omnipotence: empereur
comme Charles-Quint, pape comme Gregoire VII, il tient dans ses mains
une croix qui se termine en glaive et un sceptre qui se termine en
knout.
Ce prince, ce souverain, puisque les peuples permettent a des hommes
de prendre ce nom, ce Nicolas de Russie est a cette heure l'homme
veritable du despotisme. Il en est la tete; Louis Bonaparte n'en est
que le masque.
Dans ce dilemme qui a toute la rigueur d'un decret du destin, _Europe
republicaine ou Europe cosaque_, c'est Nicolas de Russie qui incarne
l'Europe cosaque. Nicolas de Russie est le vis-a-vis de la Revolution.
Citoyens, c'est ici qu'il faut se recueillir. Les choses necessaires
arrivent toujours; mais par quelle voie? c'est la ce qui est
admirable, et j'appelle sur ceci votre attention.
Nicolas de Russie semblait avoir triomphe; le despotisme, vieil
edifice restaure, dominait de nouveau l'Europe, plus solide en
apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le
crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand poete
anglais, que Shakespeare appelle le "soldat de Dieu ", la France etait
a terre, desarmee, garrottee, vaincue. Il paraissait qu'il n'y avait
plus qu'a jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont
deux pensees, l'absolutisme et la conquete. La premiere satisfaite,
Nicolas a songe a la seconde. Il avait a cote de lui, a son ombre,
j'ai presque dit a ses pieds, un prince amoindri, un empire
vieillissant, un peuple affaibli par son peu d'adherence a la
civilisation europeenne. Il s'est dit: c'est le moment; et il a etendu
son bras vers Constantinople, et il a allonge sa serre vers cette
proie. Oubliant toute dignite, toute pudeur, tout respect de lui-meme
et d'autrui, il a montre brusquement a l'Europe les plus cyniques
nudites de l'ambition. Lui, colosse, il s'est acharne sur une ruine;
il s'est rue sur ce qui tombait, et il s'est dit avec joie: Prenons
Constantinople; c'est facile, injuste et utile.
Citoyens, qu'est-il arrive?
Le sultan s'est dresse.
Nicolas, par sa ruse et sa violence, s'est donne pour adversaire le
desespoir, cette grande force. La revolution, foudre endormie, etait
la. Or,--ecoutez ceci, car c'est grand:--il s'est trouve que, froisse,
humilie, navre, pousse a bout, ce turc, ce prince chetif, ce prince
debile, ce moribond, ce fantome sur lequel le czar n'avait qu'a
souffler, ce petit sultan, soufflete par Mentschikoff et cravache par
Gortschakoff, s'est jete sur la foudre et l'a saisie.
Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tete, et les
roles sont changes, et voici Nicolas qui tremble!--et voici les trones
qui s'emeuvent, et voici les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse qui
s'en vont de Constantinople, et voici les legions polonaise, hongroise
et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie,
la Hongrie qui fremissent, voici la Circassie qui se leve, voici la
Pologne qui frissonne; car tous, peuples et rois, ont reconnu cette
chose eclatante qui flamboie et qui rayonne a l'orient, et ils savent
bien que ce qui brille en ce moment dans la main desesperee de la
Turquie, ce n'est pas le vieux sabre ebreche d'Othman, c'est l'eclair
splendide des revolutions!
Oui, citoyens, c'est la revolution qui vient de passer le Danube!
Le Rhin, le Tibre, la Vistule et la Seine en ont tressailli.
Proscrits, combattants de toutes les dates, martyrs de toutes les
luttes, battez des mains a cet ebranlement immense qui commence a
peine, et que rien maintenant n'arretera. Toutes les nations qu'on
croyait mortes dressent la tete en ce moment. Reveil des peuples,
reveil de lions.
Cette guerre a eclate au sujet d'un sepulcre dont tout le monde
voulait les clefs. Quel sepulcre et quelles clefs? C'est la ce que les
rois ignorent. Citoyens, ce sepulcre, c'est la grande tombe ou est
enfermee la Republique, deja debout dans les tenebres et toute prete
a sortir. Et ces clefs qui ouvriront ce sepulcre, dans quelles mains
tomberont-elles? Amis, ce sont les rois qui se les disputent, mais
c'est le peuple qui les aura.
C'est fini, j'y insiste, desormais les negociations, les notes, les
protocoles, les ultimatum, les armistices, les platrages de paix
eux-memes n'y peuvent rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui est
entame s'achevera. Le sultan, dans son desespoir, a saisi la
revolution, et la revolution le tient. Il ne depend plus de lui-meme a
present de se delivrer de l'aide redoutable qu'il s'est donnee. Il le
voudrait qu'il ne le pourrait. Quand un homme prend un archange pour
auxiliaire, l'archange l'emporte sur ses ailes.
Chose frappante! il est peut-etre dans la destinee du sultan de faire
crouler tous les trones. (_Une voix_: Y compris le sien.)
Et cette oeuvre a laquelle on contraint le sultan, ce sera le czar
qui l'aura provoquee! Cet ecroulement des trones, d'ou sortira la
confederation des Peuples-Unis, ce sera le czar, je ne dirai pas qui
l'aura voulu, mais qui l'aura cause. L'Europe cosaque aura fait
surgir l'Europe republicaine. A l'heure qu'il est, citoyens, le grand
revolutionnaire de l'Europe,--c'est Nicolas de Russie.