J'ai vu en Belgique l'admirable spectacle de la souffrance doucement

et fermement supportee. Tous prennent part aux amertumes de l'epreuve

comme a un banquet commun. Ils s'aiment et ils croient. Oh! vous qui

etes leurs freres, laissez-moi, par une derniere illusion, prolonger

ici l'adieu que je leur ai fait! Laissez-moi glorifier ces hommes qui

souffrent si bien! ces ouvriers arraches a la ville qui nourrissait

leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans deracines du

champ natal; et les autres non moins meritants, lettres, professeurs,

artistes, avocats, notaires, medecins, car toutes les professions ont

eu tous les courages; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chasses,

ces persecutes, et, au milieu de tous, ces representants du peuple

qui, apres avoir lutte trois ans a la tribune contre une coalition de

reactions, de trahisons et de haines, ont lutte quatre jours dans la

rue contre une armee! Ces representants, je les ai connus, ils sont

mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions,

je les ai vus dans les melees; je les ai vus sur le penchant des

catastrophes; j'ai vu leur calme dans les barricades; j'ai vu, ce qui

est plus rare que le courage militaire, leur front intrepide dans les

luttes parlementaires, pendant que l'avenir mysterieux les menacait,

pendant que les fureurs de la majorite s'acharnaient sur eux, pendant

que la presse monarchique, c'est-a-dire anarchique, les insultait, que

les journaux bonapartistes, complices des premeditations sinistres de

l'Elysee, leur prodiguaient a dessein la boue et l'injure, et que la

calomnie les faisait bons pour la proscription.

Je les ai vus ensuite apres l'ecroulement, dans la peine, dans la

grande epreuve, conduisant au desert de l'exil la lugubre colonne des

sacrifies, et, moi qui les aimais, je les ai admires.

Voila ce que j'ai vu en Belgique, voila, je le sais, ce que je vais

revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la

France a besoin, ce beau spectacle de la fraternite pratiquee devant

lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n'est point la

seule a le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la

Meduse, sur tous les autres points ou les naufrages de la proscription

se sont groupes; il se retrouve particulierement a Jersey. Je vous en

remercie, amis, au nom de notre malheur!

Oh! scellons, consolidons, cimentons cette concorde! abjurons toute

dissidence et tout desaccord! puisque nous n'avons plus qu'une couleur

a notre drapeau, la pourpre, n'ayons plus qu'un sentiment dans nos

ames, la fraternite! La France, je le repete, a besoin de nous savoir

unis. Divises, nous la troublons; unis, nous la rassurons. Soyons unis

pour etre forts, et soyons unis pour etre heureux!

Heureux! quel mot! Et peut-on le prononcer, helas, quand la patrie

est loin, quand la liberte est morte? Oui, si l'on aime. S'aimer dans

l'affliction, c'est le bonheur du malheur.

Et comment ne nous aimerions-nous pas? Y a-t-il quelque douleur qui

n'ait pas ete egalement partagee a tous? Nous avons le meme malheur

et la meme esperance. Nous avons sur la tete le meme ciel et le meme

exil. Ce que vous pleurez, je le pleure; ce que vous regrettez, je

le regrette; ce que vous esperez, je l'attends. Etant pareils par le

sort, comment ne serions-nous pas freres par l'esprit? La larme que

nous avons dans les yeux s'appelle France, le rayon que nous avons

dans la pensee s'appelle republique. Aimons-nous! Souffrir ensemble,

c'est deja s'aimer. L'adversite, en percant nos coeurs du meme glaive,

les a traverses du meme amour.

Aimons-nous pour la patrie absente! aimons-nous pour la republique

egorgee! aimons-nous contre l'ennemi commun!

Notre but, c'est un seul peuple; notre point de depart, ce doit etre

une seule ame. Ebauchons l'unite par l'union.

Citoyens, vive la republique! Proscrits, vive la France!

III

DECLARATION A PROPOS DE L'EMPIRE

Jersey, 31 octobre 1852.

AU PEUPLE

Citoyens,

L'empire va se faire. Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir?

Telle est la question qu'on nous adresse.

Dans le departement de la Seine, un certain nombre de republicains, de

ceux qui, jusqu'a ce jour, se sont abstenus, comme ils le devaient, de

prendre part, sous quelque forme que ce fut, aux actes du gouvernement

de M. Bonaparte, sembleraient aujourd'hui ne pas etre eloignes de

penser qu'a l'occasion de l'empire une manifestation opposante de la

ville de Paris, par la voie du scrutin, pourrait etre utile, et que le

moment serait peut-etre venu d'intervenir dans le vote. Ils ajoutent

que, dans tous les cas, le vote pourrait etre un moyen de recensement

pour le parti republicain; grace au vote, on se compterait.

Ils nous demandent conseil.

Notre reponse sera simple; et ce que nous dirons pour Paris, peut etre

dit pour tous les departements.

Nous ne nous arreterons point a faire remarquer que M. Bonaparte ne

s'est pas decide a se declarer empereur sans avoir au prealable arrete

avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de depasser

les 7,500,000 de son 20 decembre. A l'heure qu'il est, huit millions,

neuf millions, dix millions, son chiffre est fait. Le scrutin n'y

changera rien. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que

c'est que le "suffrage universel" de M. Bonaparte, ce que c'est que

les scrutins de M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de

la ville de Lyon, recensement du parti republicain, est-ce que cela

est possible? Ou sont les garanties du scrutin? ou est le controle?

ou sont les scrutateurs? ou est la liberte? Songez a toutes ces

derisions. Qu'est-ce qui sort de l'urne? la volonte de M. Bonaparte.

Pas autre chose. M. Bonaparte a les clefs des boites dans sa main, les

Oui et les Non dans sa main, le vote dans sa main. Apres le travail

des prefets et des maires termine, ce gouvernant de grands chemins

s'enferme tete-a-tete avec le scrutin, et le depouille. Pour lui,

ajouter ou retrancher des voix, alterer un proces-verbal, inventer

un total, fabriquer un chiffre, qu'est-ce que c'est? un mensonge,

c'est-a-dire peu de chose; un faux, c'est-a-dire rien.

Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons a vous dire,

le voici:

M. Bonaparte trouve que l'instant est venu de s'appeler majeste. Il

n'a pas restaure un pape pour le laisser a rien faire; il entend etre

sacre et couronne. Depuis le 2 decembre, il a le fait, le despotisme;

maintenant il veut le mot, l'empire. Soit.

Nous, republicains, quelle est notre fonction? quelle doit etre notre

attitude?

Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi; Louis Bonaparte est hors

l'humanite. Depuis dix mois que ce malfaiteur regne, le droit a

l'insurrection est en permanence et domine toute la situation. A

l'heure ou nous sommes, un perpetuel appel aux armes est au fond des

consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se revolte dans toutes les

consciences arrive bien vite a armer tous les bras.

Amis et freres! en presence de ce gouvernement infame, negation de

toute morale, obstacle a tout progres social, en presence de ce

gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la republique et

violateur des lois, de ce gouvernement ne de la force et qui doit

perir par la force, de ce gouvernement eleve par le crime et qui doit

etre terrasse par le droit, le francais digne du nom de citoyen ne

sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de

scrutin, des comedies de suffrage universel et des parodies d'appel a

la nation; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des

hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on appelle le senat

et qui delibere et un autre troupeau qu'on appelle le peuple et qui

obeit; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au maitre-autel

de Notre-Dame l'homme qui,--n'en doutez pas, ceci est l'avenir

inevitable,--sera ferre au poteau par le bourreau;--en presence de M.

Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne

fait qu'une chose et n'a qu'une chose a faire: charger son fusil et

attendre l'heure.

IV

BANQUET POLONAIS

ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION DE POLOGNE

29 novembre 1852.

Proscrits de Pologne,

Vous prononcez mon nom au milieu de cette fete, destinee a honorer vos

grandes luttes. Vous me faites appel. Je me leve.

Cette solennite m'est chere. Elle m'est chere doublement, et

savez-vous pourquoi, citoyens? ce n'est pas seulement parce qu'elle

rappelle a nos memoires votre heroique reveil de 1830, c'est aussi,

c'est surtout parce qu'elle glorifie une revolution, au jour, presqu'a

l'heure ou la servitude vote l'empire.

Oui, ceci me plait, ceci me convient. Cette communion, a laquelle

j'assiste, cette communion de la France exilee et de la Pologne

proscrite dans un illustre souvenir, dans une date memorable, a le

haut caractere d'un acte de foi. Oui, citoyens, c'est au moment ou il

semble que les cercueils se ferment qu'il faut affirmer la vie.

Qu'aujourd'hui, ici, dans cette ile, a l'instant ou, en France, on

salue empereur le bandit du 2 decembre, que vos voix genereuses, que

vos paroles inspirees, que vos chants patriotiques repondent, comme un

echo de la conscience humaine, a ces acclamations infames!

Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en presence de la date

qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.

La Pologne! le 29 novembre 1830! quelle nation! quel anniversaire!

Citoyens, aujourd'hui, tout au travers de cet amas enorme de contrats

execrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le

droit public actuel de l'Europe, au milieu de ces brocantages de

territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au

milieu de ce tas odieux de parchemins scelles de tous les sceaux

imperiaux et royaux qui a pour premiere page le traite de partage, de

1772 et pour derniere page le traite de partage de 1815, on voit un

trou, un trou profond, terrible, menacant, une plaie beante qui perce

la liasse de part en part. Et ce trou, qui l'a fait? le sabre de la

Pologne. En combien de coups? en un seul. Et quel jour? le 29 novembre

1830.

Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment etait venu

d'empecher la prescription de sa nationalite, et ce jour-la, elle a

donne ce coup de sabre effrayant.

Depuis, ce sabre a ete brise. _L'ordre_, on a dit ce mot hideux,

_l'ordre a regne a Varsovie!_ Ce peuple, qui etait un heros, est

redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galerien. Des

princes dignes du bagne ont remis a la chaine ce forcat digne de

l'aureole.

O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils

de l'Europe, avec amertume. Mon coeur se serre en songeant a vous. Le

traite de 1772, perpetre et commis a la face de la France, en pleine

lumiere de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi

que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traite de 1772

est la grande tache du dix-huitieme siecle comme le 2 decembre est

la grande honte du dix-neuvieme. Pendant toute une longue periode

historique,--et je n'ai pas attendu ce jour pour le dire, je le

rappelais le 19 mars 1846 a l'assemblee politique dont je faisais

partie,--depuis les premieres annees de Henri II jusqu'aux dernieres

annees de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, periodiquement

epouvante par la crue formidable des turcs. L'Europe a vecu, a grandi,

a pense, s'est developpee, a ete heureuse, est devenue Europe derriere

ce boulevard. La barbarie, maree montante, ecumait sur la Pologne

comme l'ocean sur la falaise, et la Pologne disait a la barbarie comme

la falaise a l'ocean: tu n'iras pas plus loin. Cela a dure trois cents

ans.

Quelle a ete la recompense? Un beau jour, l'Europe, que la Pologne

avait sauvee de la Turquie, a livre la Pologne a la Russie. Et,

aveuglement qui est un chatiment! en commettant un crime, l'Europe

ne s'est pas apercue qu'elle faisait une sottise. La situation

continentale avait change; la menace ne venait plus du meme cote. Le

dix-huitieme siecle, preparation en toute chose du dix-neuvieme, est

marque par la decroissance du sultan et par la croissance du czar.

L'Europe ne s'etait pas rendu compte de ce phenomene. Pierre Ier, et

son rude precepteur Charles XII, avaient change la Moscovie en Russie.

Dans la seconde moitie du dix-huitieme siecle, la Turquie s'en allait,

la Russie arrivait. La gueule ouverte desormais, ce n'etait plus la

Turquie, c'etait la Russie. Le rugissement sourd qu'on entendait ne

venait plus de Stamboul, il venait de Petersbourg. Le peril s'etait

deplace, mais la Pologne etait restee. Chose frappante, elle etait

providentiellement placee aussi bien pour resister aux russes que pour

repousser les turcs. Cette situation etant donnee, en 1772, qu'a fait

l'Europe? La Pologne etait la sentinelle. L'Europe l'a livree. A qui?

a l'ennemi.

Et qui a fait cette chose sans nom? les diplomates, les cervelles

politiques du temps, les hommes d'etat de profession. Or, ce n'est pas

seulement ingrat, c'est inepte. Ce n'est pas seulement infame, c'est

bete.

Aujourd'hui, l'Europe porte la peine du crime. A son tour, le cadavre

de la Pologne livre l'Europe a la Russie.

Et la Russie, citoyens, est un bien autre peril que n'etait la

Turquie. Toutes deux sont l'Asie; mais la Turquie etait l'Asie chaude,

coloree, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut feconder; la

Russie est l'Asie froide, l'Asie pale et glacee, l'Asie morte, la

pierre du sepulcre qui tombe et ne se releve plus. La Turquie, ce

n'etait que l'islamisme; c'etait feroce, mais cela n'avait pas de

systeme. La Russie est quelque chose d'autrement redoutable, c'est le

passe debout, qui s'obstine a vivre et a epouser le present. Mieux

vaut la morsure d'un leopard que l'etreinte d'un spectre. La Turquie

n'attaquait qu'une forme de civilisation, le christianisme, forme dont

la face catholique est deja morte; la Russie, elle, veut etouffer

toute la civilisation d'un coup et a la fois dans la democratie.

Ce qu'elle veut tuer, c'est la revolution, c'est le progres, c'est

l'avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit: j'ai un

ennemi, l'esprit humain.

Je resume ceci d'un mot. Apres les turcs, la Grece a survecu; l'Europe

ne survivrait pas apres les russes.

O polonais, je vous le dis du fond de l'ame, je vous admire. Vous etes

les aines de la persecution. Cette coupe d'amertume ou nous buvons

aujourd'hui, nous y trouvons la trace de vos levres. Vous portez les

chevrons de l'exil. Vos freres sont en Siberie comme les notres sont

en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.

Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple! Leve la tete

dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job

des nations, tes plaies, sont des gloires.

Nous saluons ton histoire et l'histoire de tous les peuples qui ont

souffert et qui ont lutte.

Cette reunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, evoquent a nos

yeux tous les grands souvenirs revolutionnaires, tous les grands

hommes liberateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et

profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris,

tous les vaillants lutteurs du progres, tous les glorieux martyrs

de l'idee, a ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette

salle, est-ce qu'il ne vous semble pas comme a moi les voir au-dessus

de nos tetes? Est-ce qu'il n'y a pas la, autour de cette date

splendide, comme une nuee lumineuse ou ces triomphateurs, nos

vrais ancetres, nous apparaissent et nous sourient? Regardez-les,

contemplez-les comme moi, ces transfigures! Eux aussi ont souffert.

Au jour mysterieux qui sort de la tombe, ceux qui n'etaient que des

hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d'epines qui

faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de

lauriers et font rayonner le front des fantomes.

Citoyens, cinq nations sont ici representees, la Pologne, la Hongrie,

l'Allemagne, l'Italie et la France, cinq nations illustres devant le

genre humain, aujourd'hui couchees dans la fosse.

Les hommes de despotisme en fremissent de joie. Leur joie a tort. Je

ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassinees, ces grandes

nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n'ont pas d'ame, ne savent

pas que les peuples en ont une.

Quand les tyrans ont scelle sur un peuple la pierre du tombeau,

qu'est-ce qu'ils ont fait? Ils croient avoir enferme une nation dans

la tombe, ils y ont enferme une idee. Or, la tombe ne fait rien a qui

ne meurt pas, et l'idee est immortelle. Citoyens, un peuple n'est pas

une chair; un peuple est une pensee! Qu'est-ce que la Pologne? c'est

l'independance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce

que la Hongrie? c'est l'heroisme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la

gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la liberte. Citoyens, le jour

ou l'independance, la vertu, l'heroisme, la gloire et la liberte

mourront, ce jour-la, ce jour-la seulement, la Pologne, l'Allemagne,

la Hongrie, l'Italie et la France seront mortes.

Ce jour-la, citoyens, l'ame du monde aurait disparu.

Or, l'ame du monde, c'est Dieu.

Citoyens, buvons a l'idee qui ne meurt pas! buvons aux peuples qui

ressuscitent!

1853

_Les proscrits meurent.--La guerre eclate. Paroles d'esperance sur les

tombeaux et sur les peuples_.

I

SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIERE SAINT-JEAN, A JERSEY

20 avril 1853.

Victor Hugo a Jersey habitait une solitude, une maison appelee

Marine-Terrace, isolee au bord de la mer.

Cependant les proscrits commencaient a mourir. Un homme ne doit pas

etre mis dans la tombe sans qu'une parole soit dite qui aille de lui a

Dieu.

Les proscrits vinrent trouver Victor Hugo, et lui demanderent de dire,

au nom de tous, cette parole.

Citoyens,

L'homme auquel nous sommes venus dire l'adieu supreme, Jean Bousquet,

de Tarn-et-Garonne, fut un energique soldat de la democratie. Nous

l'avons vu, proscrit inflexible, deperir douloureusement au milieu de

nous. Le mal le rongeait; il se sentait lentement empoisonne par le

souvenir de tout ce qu'on laisse derriere soi; il pouvait revoir les

etres absents, les lieux aimes, sa ville, sa maison; il pouvait revoir

la France, il n'avait qu'un mot a dire, cette humiliation execrable

que M. Bonaparte appelle amnistie ou grace s'offrait a lui, il l'a

chastement repoussee, et il est mort. Il avait trente-quatre ans.

Maintenant le voila! (_L'orateur montre la fosse._)

Je n'ajouterai pas un eloge a cette simple vie, a cette grande mort.

Qu'il repose en paix, dans cette fosse obscure ou la terre va le

couvrir, et ou son ame est allee retrouver les esperances eternelles

du tombeau!

Qu'il dorme ici, ce republicain, et que le peuple sache qu'il y a

encore des coeurs fiers et purs, devoues a sa cause! Que la republique

sache qu'on meurt plutot que de l'abandonner! Que la France sache

qu'on meurt parce qu'on ne la voit plus!

Qu'il dorme, ce patriote, au pays de l'etranger! Et nous, ses

compagnons de lutte et d'adversite, nous qui lui avons ferme les yeux,

a sa ville natale, a sa famille, a ses amis, s'ils nous demandent:

Ou est-il? nous repondrons: Mort dans l'exil! comme les soldats

repondaient au nom de Latour d'Auvergne: Mort au champ d'honneur!

Citoyens! aujourd'hui, en France, les apostasies sont en joie. La

vieille terre du 14 juillet et du 10 aout assiste a l'epanouissement

hideux des turpitudes et a la marche triomphale des traitres. Pas une

indignite qui ne recoive immediatement une recompense. Ce maire a

viole la loi, on le fait prefet; ce soldat a deshonore le drapeau, on

le fait general; ce pretre a vendu la religion, on le fait eveque; ce

juge a prostitue la justice, on le fait senateur; cet aventurier, ce

prince a commis tous les crimes, depuis les vilenies devant lesquelles

reculerait un filou jusqu'aux horreurs devant lesquelles reculerait un

assassin, il passe empereur. Autour de ces hommes, tout est fanfares,

banquets, danses, harangues, applaudissements, genuflexions. Les

servilites viennent feliciter les ignominies. Citoyens, ces hommes ont

leurs fetes; eh bien! nous aussi nous avons les notres. Quand un de

nos compagnons de bannissement, devore par la nostalgie, epuise par la

fievre lente des habitudes rompues et des affections brisees, apres

avoir bu jusqu'a la lie toutes les agonies de la proscription,

succombe enfin et meurt, nous suivons sa biere couverte d'un drap

noir; nous venons au bord de la fosse; nous nous mettons a genoux,

nous aussi, non devant le succes, mais devant le tombeau; nous nous

penchons sur notre frere enseveli et nous lui disons:--Ami! nous

te felicitons d'avoir ete vaillant, nous te felicitons d'avoir ete

genereux et intrepide, nous te felicitons d'avoir ete fidele, nous

te felicitons d'avoir donne a ta foi jusqu'au dernier souffle de ta

bouche, jusqu'au dernier battement de ton coeur, nous te felicitons

d'avoir souffert, nous te felicitons d'etre mort!--Puis nous relevons

la tete, et nous nous en allons le coeur plein d'une sombre joie. Ce

sont la les fetes de l'exil.

Telle est la pensee austere et sereine qui est au fond de toutes

nos ames; et devant ce sepulcre, devant ce gouffre ou il semble que

l'homme s'engloutit, devant cette sinistre apparence du neant, nous

nous sentons consolides dans nos principes et dans nos certitudes;

l'homme convaincu n'a jamais le pied plus ferme que sur la terre,

mouvante du tombeau; et, l'oeil fixe sur ce mort, sur cet etre

evanoui, sur cette ombre qui a passe, croyants inebranlables, nous

glorifions celle qui est immortelle et celui qui est eternel, la

liberte et Dieu!

Oui, Dieu! Jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot,

sans que ce mot vivant y soit tombe. Les morts le reclament, et ce

n'est pas nous qui le leur refuserons. Que le peuple religieux et

libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du

progres, les hommes de la democratie, les hommes de la revolution

savent que la destinee de l'ame est double, et l'abnegation qu'ils

montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondement sur

l'autre. Leur foi dans ce grand et mysterieux avenir resiste meme au

spectacle repoussant que nous donne depuis le 2 decembre le clerge

catholique asservi. Le papisme romain en ce moment epouvante la

conscience humaine. Ah! je le dis, et j'ai le coeur plein d'amertume,

en songeant a tant d'abjection et de honte, ces pretres, qui, pour de

l'argent, pour des palais, des mitres et des crosses, pour l'amour des

biens temporels, benissent et glorifient le parjure, le meurtre et la

trahison, ces eglises ou l'on chante _Te Deum_ au crime couronne,

oui, ces eglises, oui, ces pretres suffiraient pour ebranler les

plus fermes convictions dans les ames les plus profondes, si l'on

n'apercevait, au-dessus de l'eglise, le ciel, et, au-dessus du pretre,

Dieu!

Et ici, citoyens, sur le seuil de cette tombe ouverte, au milieu de

cette foule recueillie qui environne cette fosse, le moment est venu

de semer, pour qu'elle germe dans toutes les consciences, une grave et

solennelle parole.

Citoyens, a l'heure ou nous sommes, heure fatale et qui sera comptee

dans les siecles, le principe absolutiste, le vieux principe du passe,

triomphe par toute l'Europe; il triomphe comme il lui convient de

triompher, par le glaive, par la hache, par la corde et le billot,

par les massacres, par les fusillades, par les tortures, par les

supplices. Le despotisme, ce Moloch entoure d'ossements, celebre a la

face du soleil ses effroyables mysteres sous le pontificat sanglant

des Haynau, des Bonaparte et des Radetzky. Potences en Hongrie,

potences en Lombardie, potences en Sicile; en France, la guillotine,

la deportation et l'exil. Rien que dans les etats du pape, et je cite

le pape qui s'intitule _le roi de douceur_, rien que dans les etats du

pape, dis-je, depuis trois ans, seize cent quarante-quatre patriotes,

le chiffre est authentique, sont morts fusilles ou pendus, sans

compter les innombrables morts ensevelis vivants dans les cachots et

les oubliettes. Au moment ou je parle, le continent, comme aux plus

odieux temps de l'histoire, est encombre d'echafauds et de cadavres;

et, le jour ou la revolution voudrait se faire un drapeau des linceuls

de toutes les victimes, l'ombre de ce drapeau noir couvrirait

l'Europe.

Ce sang, tout ce sang qui coule, de toutes parts, a ruisseaux, a

torrents, democrates, c'est le votre.

Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870 · 第 3 / 28 段