ecroulements; il suffit que l'homme ecroule soit un homme juste;
insistons-y, si cet homme a raison, il est bon qu'il soit accable,
ruine, spolie, expatrie, bafoue, insulte, renie, calomnie et qu'il
resume en lui toutes les formes de la defaite et de la faiblesse;
alors il est tout-puissant. Il est indomptable ayant en lui la
droiture; il est invincible ayant pour lui la realite. Quelle force
que ceci: n'etre rien! N'avoir plus rien a soi, n'avoir plus rien sur
soi, c'est la meilleure condition de combat. Cette absence d'armure
prouve l'invulnerable. Pas de situation plus haute que celle-la, etre
tombe pour la justice. En face de l'empereur se dresse le proscrit.
L'empereur damne, le proscrit condamne. L'un dispose des codes et des
juges; l'autre dispose des verites. Oui, il est bon d'etre tombe. La
chute de ce qui a ete la prosperite fait l'autorite d'un homme; votre
pouvoir et votre richesse sont souvent votre obstacle; quand cela vous
quitte, vous etes debarrasse, et vous vous sentez libre et maitre;
rien ne vous gene desormais; en vous retirant tout on vous a tout
donne; tout est permis a qui tout est defendu; vous n'etes plus
contraint d'etre academique et parlementaire; vous avez la redoutable
aisance du vrai, sauvagement superbe. La puissance du proscrit se
compose de deux elements; l'un qui est l'injustice de sa
destinee, l'autre qui est la justice de sa cause. Ces deux forces
contradictoires s'appuient l'une sur l'autre; situation formidable et
qui peut se resumer en deux mots:
Hors la loi, dans le droit.
Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier adversaire sa propre
iniquite, c'est-a-dire lui-meme, et pour deuxieme adversaire votre
conscience, c'est-a-dire Dieu.
Combat, certes, inegal. Defaite certaine du tyran. Allez devant vous,
justicier.
Ce sont ces realites que, dans les premieres pages de cette
introduction, nous avons essaye d'exprimer en cette ligne:
L'exil, c'est la nudite du droit.
XIV
C'est pourquoi celui qui ecrit ceci a ete pendant ces dix-neuf annees
content et triste; content de lui-meme, triste d'autrui; content de se
sentir honnete, triste du crime a extension indefinie qui d'ame en
ame gagnait la conscience publique et avait fini par s'appeler la
satisfaction des interets. Il etait indigne et accable de ce malheur
national qu'on appelait la prosperite de l'empire. Les joies d'orgie
sont miseres. Une prosperite qui est la dorure d'un forfait ment et
couve une calamite. L'oeuf du Deux-Decembre est Sedan.
C'etaient la les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs.
Il pressentait l'avenir et denoncait dans l'etourdissement des fetes
l'approche des catastrophes. Il entendait le pas des evenements auquel
sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrivees, ayant en
elles la double force d'impulsion qui leur venait de Bonaparte et de
Bismarck, d'un guet-apens punissant l'autre. En somme, l'empire est
tombe et la France se relevera. Dix milliards et deux provinces, c'est
notre rancon. C'est cher, et nous avons droit au remboursement. En
attendant, soyons calmes; l'empire de moins, c'est l'honneur de plus.
La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutilee par une
voie de fait qu'amoindrie par un deshonneur. C'est la difference d'une
plaie a un virus. On guerit de la plaie, on meurt de la peste. La
France eut agonise par l'empire. La honte bue, c'est la France morte.
Aujourd'hui la honte est vomie, la France vivra. Le peuple n'a plus
rien en lui que de sain et de robuste, a present que le 18 brumaire et
le 2 decembre sont recraches.
Dans la solitude ou il meditait l'avenir, les preoccupations de
l'exile etaient severes, mais sereines; ses desespoirs etaient meles
d'esperances. Il avait, on vient de le voir, la melancolie du malheur
public, et en meme temps la joie altiere de se sentir proscrit. L'exil
etait pour cet homme une joie, parce qu'il etait une puissance. Une
bulle dit de Luther excommunie, mais indompte: _Stat coram pontifice
sicut Satanas coram Jehovah_. La comparaison est juste, et le proscrit
qui parle ici le reconnait. Par-dessus le silence fait en France,
par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse baillonnee, le
proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le Jehovah du faux,
pouvait prendre la parole et la prenait. Il defendait le suffrage
universel contre le plebiscite, le peuple contre la foule, la gloire
contre le reitre, la justice contre le juge, le flambeau contre le
bucher, et Dieu contre le pretre. De la ce long cri qui remplit ce
livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le
verra, les detresses s'adressaient a lui, sachant qu'il ne reculait
devant aucun devoir. Les opprimes voyaient en lui l'accusateur public
du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, d'etre une
ame, et, pour remplir cette fonction, d'etre une voix. Une ame probe
et une voix libre, il a ete cela. Il entendait des appels a l'horizon,
et du fond de son isolement il y repondait. C'est la ce qu'on va lire.
Toutes les persecutions des maitres se dechainaient sur lui, et il y
avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation
de haine; mais qu'est-ce que cela fait, et qu'importe? Il n'en a pas
moins eu le fier bonheur d'etre proscrit vingt ans, et de tenir tete,
lui solitaire a toutes les multitudes, lui desarme a toutes les
legions, lui reveur a tous les meurtriers, lui banni a tous les
despotes, lui atome a tous les colosses, n'ayant en lui que cette
seule force, un rayon de lumiere.
Cette lumiere, c'etait, nous l'avons dit, le droit, l'eternel droit.
Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu'il faut a un front de
quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vecu de cette
vie hautaine. Il a ete l'expulse, le traque, le chasse. Il a ete
abandonne de tous et n'a abandonne personne. Il a connu l'excellence
du desert; c'est au desert qu'est l'echo. La on entend la clameur des
peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la
fixite de son regard, il a tache de travailler au bien. Il a laisse
tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tete,
n'ayant, lui, d'autre souci que la calamite publique. Il a habite un
ecueil, il a reve, medite, songe, tranquille sous une nuee de colere
et de menaces; et il se declare satisfait; car de quoi peut-on se
plaindre quand on a eu vingt ans aupres de soi et avec soi, la
justice, la raison, la conscience, la verite, le droit, et la mer aux
bruits immenses?
Et dans toute cette ombre il a ete aime. La haine n'a pas ete seule
sur lui; un sombre amour rayonnait jusqu'a sa solitude; il a senti
la profonde chaleur du peuple doux et triste, l'ouverture des coeurs
s'est faite de son cote, il remercie l'immense ame humaine. Il a ete
aime de loin et de pres. Il a eu autour de lui d'intrepides compagnons
d'epreuve, obstines au devoir, opiniatres au juste et au vrai,
combattants indignes et souriants; cet illustre Vacquerie, cet
admirable Paul Meurice, ce stoique Schoelcher, et Ribeyrolles, et
Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi,
mon Victor....--Je m'arrete. Laissez-moi me souvenir.
XV
Il ne finira pas ces pages, pourtant, sans dire que, durant cette
longue nuit faite par l'exil, il n'a pas perdu de vue Paris un seul
instant.
Il le constate, et, lui qui a ete si longtemps l'habitant
de l'obscurite, il a le droit de le constater, meme dans
l'assombrissement de l'Europe, meme dans l'occultation de la France,
Paris ne s'eclipse pas. Cela tient a ce que Paris est la frontiere de
l'avenir.
Frontiere visible de l'inconnu. Toute la quantite de Demain qui peut
etre entrevue dans Aujourd'hui. C'est la Paris.
Qui cherche des yeux le Progres, apercoit Paris.
Il y a des villes noires; Paris est la ville de lumiere.
Le philosophe la distingue au fond de ses songes.
XVI
Voir vivre cette ville, assister a cette grandeur, c'est la pour
l'esprit une emotion poignante. Aucun milieu n'est plus vaste; aucune
perspective n'est plus inquietante et plus sublime. Ceux qui, par les
hasards quelconques de la vie, ont quitte la vision de Paris pour la
vision de l'ocean, n'ont eprouve, en changeant de spectacle, aucune
hausse d'infini. D'ailleurs, passer de l'horizon des hommes a
l'horizon des choses, cela n'efface rien. Ce reve en arriere, auquel
s'opiniatre la memoire, est flottant comme le nuage, mais plus tenace.
L'espace n'en fait pas ce qu'il veut. Le vent en marche jour et
nuit, les quatre ouragans qui alternent a jamais, les bises, les
bourrasques, les rafales, n'emportent pas la silhouette des deux tours
jumelles, et ne dispersent pas l'arc de triomphe, le gothique beffroi
aux tocsins, et la haute colonnade roulee autour du dome souverain;
et, derriere les derniers lointains de l'abime, au-dessus du
bouleversement des ecumes et des navires, au milieu des rayons, des
nuees et des souffles, s'ebauche au fond des brumes l'immense fantome
de la cite immobile. Auguste apparition au banni. Paris, etant une
idee autant qu'une ville, a l'ubiquite. Les parisiens ont Paris, et
le monde l'a. On voudrait en sortir qu'on ne pourrait; Paris est
respirable. Quiconque vit, meme sans le connaitre, l'a en soi. A plus
forte raison ceux qui l'ont connu. La distraction sauvage de l'ocean
se complique de ce souvenir, egal aux tempetes. Quelque orage que
fasse la mer, Paris a 93. L'evocation se fait d'elle-meme, les toits
semblent surgir parmi les flots, la ville se recomposee dans toute
cette onde, et ce tremblement infini s'y ajoute. Dans la cohue des
Koules on croit entendre bruire la fourmiliere des rues. Charme
farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que
comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis
qui vous environnent n'y font rien; la pensee arrive au calme, mais a
un calme qui admet ce trouble; l'epaisse enveloppe des tenebres laisse
passer la lueur qui vient de derriere l'horizon, et qui est Paris. On
y pense, donc on le possede. Il se mele, indistinct, aux diffusions
muettes de la meditation. L'apaisement sublime du ciel constelle ne
suffit pas a dissoudre au fond d'un esprit cette grande figure de la
cite supreme. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail,
ces femmes qui sont des deesses, ces enfants qui sont des heros,
ces revolutions commencant par la colere et finissant par le
chef-d'oeuvre, cette toute-puissance sacree d'un tourbillon
d'intelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse;
tout cela est present a l'absent; et Paris reste inoubliable, et Paris
demeure ineffacable et insubmersible, meme pour l'homme abime dans
l'ombre qui passe ses nuits en contemplation devant la serenite
eternelle, et qui a dans l'ame la stupeur profonde des etoiles.
Novembre 1875.
PENDANT L'EXIL
1852
_Commencement de l'exil. Belgique.--Depart de Belgique.--Angleterre.
Arrivee a Jersey. Declaration de guerre des proscrits a l'empire.
Fraternite des vaincus de France et des vaincus de Pologne._
I
EN QUITTANT LA BELGIQUE
A Anvers, le 1er aout 1852.
En decembre 1851, Victor Hugo fut un des cinq representants du peuple
elus par la gauche pour diriger la resistance et combattre le coup
d'etat. Ce comite des Cinq lutta depuis le 2 decembre jusqu'au 6, et
dut changer vingt-sept fois d'asile. Le massacre des boulevards, le
jeudi 4, assura la victoire du crime et ota toute chance de succes
aux defenseurs de la loi. Victor Hugo, cache dans Paris, et en
communication avec les principaux hommes des faubourgs, voulut rester
le plus longtemps possible a la disposition du peuple et epuiser
jusqu'a la derniere chance de resistance. Le 11, tout espoir etait
evanoui. Victor Hugo ne quitta Paris que ce jour-la. Il alla a
Bruxelles. La il ecrivit _l'Histoire d'un crime_ et _Napoleon le
Petit_. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider.
Cette loi, faite expres pour Victor Hugo, decretait des penalites
contre la pensee libre et declarait sacres et inviolables en Belgique
tous les princes, crimes compris. Elle s'appela du nom de son
inventeur, un nomme Faider. Ce Faider etait, a ce qu'il parait,
magistrat. Victor Hugo dut chercher un autre asile. Le 1er aout,
il s'embarqua a Anvers pour l'Angleterre. Les proscrits francais,
refugies en Belgique, vinrent l'accompagner jusqu'a l'embarquement.
L'elite des liberaux belges se joignit aux proscrits francais. Il
y eut une sorte de separation solennelle entre ces hommes, dont
plusieurs devaient mourir dans l'exil. On adressa a Victor Hugo des
paroles d'adieu, auxquelles il repondit:
Freres proscrits, amis belges,
En repondant a tant de cordiales paroles qui s'adressent a moi,
souffrez que je ne parle pas de moi et trouvez bon que je m'oublie.
Qu'importe ce qui m'arrive! J'ai ete exile de France pour avoir
combattu le guet-apens de decembre et m'etre collete avec la trahison;
je suis exile de Belgique pour avoir fait _Napoleon le Petit_. Eh
bien! je suis banni deux fois, voila tout. M. Bonaparte m'a traque
a Paris, il me traque a Bruxelles; le crime se defend; c'est tout
simple. J'ai fait mon devoir, et je continuerai de faire mon devoir.
N'en parlons plus. Certes, je souffre de vous quitter, mais est-ce que
nous ne sommes pas faits pour souffrir? Mon coeur saigne; laissons-le
saigner. Ne nous appelons-nous pas les sacrifies?
Permettez donc que je laisse de cote, ce qui me touche, pour remercier
Madier-Montjau de ses genereuses effusions, Charras de ses grandes et
belles paroles, Deschanel de sa noble et charmante eloquence, Dussoubs
et Agricol Perdiguier de leur adieu touchant, et vous-memes, nos amis
de Belgique, de vos fraternelles sympathies si fermement exprimees; je
ne sache rien de mieux, au moment de quitter cette terre hospitaliere,
au moment de nous separer peut-etre pour ne plus nous revoir, qu'une
derniere malediction a Louis Bonaparte et une derniere acclamation a
la republique.
Vive la republique, amis!
(_On crie de toutes parts_: Vive la republique! _L'orateur reprend_:)
Il y a des gens qui disent: La republique est morte. Eh bien! si elle
est morte, que le monde, absorbe a cette heure dans l'assouvissement
joyeux et brutal des interets materiels, detourne un moment la tete,
et qu'il regarde l'exil saluer le tombeau!
Proscrits, si la republique est morte, veillons le cadavre! allumons
nos ames, et laissons-les se consumer comme des cierges autour du
cercueil; restons inclines devant l'idee morte, et, apres avoir ete
ses soldats pour la defendre, soyons ses pretres pour l'ensevelir.
Mais non, la republique n'est pas morte!
Citoyens, je le declare, elle n'a jamais ete plus vivante. Elle est
dans les catacombes, ce qui est bon. Ceux-la seuls la croient morte
qui prennent les catacombes pour le tombeau. Amis, les catacombes ne
sont pas le sepulcre, les catacombes sont le berceau. Le christianisme
en est sorti la tiare en tete; la republique en sortira l'aureole au
front. La republique morte, grand Dieu! mais elle est immortelle! Mais
a quel moment dit-on cela! au moment ou elle a, en France seulement,
deux mille massacres, douze cents supplicies, dix mille deportes,
quarante mille proscrits! La republique morte! mais regardez donc
autour de vous. La terre d'exil, les pontons, les bagnes, Bellisle,
Mazas, l'Afrique, Cayenne, les fosses du Champ de Mars, le cimetiere
Montmartre, sont pleins de sa vie! Citoyens, la democratie, la
liberte, la republique est notre religion a nous. Eh bien! passez-moi
cette expression, les martyrs sont le combustible des religions. Plus
il y en a dans le brasier, plus la flamme monte, plus l'idee grandit,
plus, la verite illumine. A cette heure, proscrits, je le repete, la
republique est plus vivante et plus eblouissante que jamais, ayant
pour splendeur toutes vos miseres.
Et, au besoin, je n'en voudrais pas d'autre preuve que ce reflet d'on
ne sait quelle aurore qui eclaire en ce moment tous vos visages, a
vous, bannis, qui m'entourez. Qu'y a-t-il en effet dans vos yeux et
sur vos fronts? La joie. La sainte joie des victimes. Sans compter la
ville natale evanouie, la fortune perdue, le travail brise, le pain
qui manque, les habitudes rompues, le foyer detruit, chacun de vous a
au coeur un pere, une mere, des freres, des enfants, dont il a fallu
se separer, une femme aimee et quittee, quelque amour meurtri et
saignant; vous souffrez, vous vous tordez sur ces charbons ardents;
mais vous levez la tete, et votre oeil dit: nous sommes contents.
C'est que vous savez que la republique, votre foi, votre idee-patrie,
puise une vie nouvelle dans vos tortures. Vos douleurs sont une
affirmation. Le bucher flamboie; le martyr rayonne.
Vive la republique, citoyens!
(_On crie_: Vive la republique! _Une voix dit_: Un mot aux amis
belges! _Victor Hugo continue_:)
Je viens d'entendre une voix me crier: un mot aux amis belges! Est-ce
que vous croyez par hasard que je vais les oublier? (_Non! non!_) Les
oublier dans cet adieu! eux qui nous ont suivis jusqu'ici, eux qui
nous entourent a cette heure de leur foule intelligente et cordiale,
eux qui blament si energiquement les faiblesses de leur gouvernement,
les oublier! jamais! Petite nation, ils se sont conduits comme un
grand peuple. Ils sont accourus au-devant de nous,--vous vous en
souvenez, bannis!--quand nous arrivions a leur frontiere apres le 2
decembre, proscrits, chasses, poursuivis, la sueur au front, l'oreille
encore pleine de la rumeur du combat, la glorieuse boue des barricades
a nos habits! ils n'ont pas repousse notre adversite; ils n'ont pas
eu peur de notre contagion; gloire a eux! ils ont fait, grandement
et simplement, asseoir a leur foyer cette espece de pestiferes qu'on
appelle les vaincus.
Amis belges, j'arrive donc a vous sans transition. Vous etes nos
hotes, c'est-a-dire nos freres. On n'a pas besoin de transition pour
tendre la main a des freres.
L'un de vous, tout a l'heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant a M.
Bonaparte, attestait en termes eloquents votre nationalite, et jurait
de mourir pour la defendre. C'est bien; je l'approuve. Nous tous
francais qui sommes ici, nous l'approuvons.
Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s'il vient
une nuit,--c'est son heure,--heurter vos frontieres, trainant a sa
suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,--marcher en
tete n'est pas sa maniere,--poussant devant lui ce qu'il appelle
aujourd'hui la France, cette armee maintenant denationalisee, ces
regiments dont il a fait des hordes, ces pretoriens qui ont viole
l'assemblee nationale, ces janissaires qui ont sabre la constitution,
ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu etre des heros et
dont il a fait des brigands; s'il arrive a vos frontieres, cet homme,
declarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte a vous qui
etes l'honneur, vous apportant l'esclavage a vous qui etes la liberte,
vous apportant le vol a vous qui etes la probite, oh! levez-vous,
belges, levez-vous tous! recevez Louis Bonaparte comme vos aieux les
nerviens ont recu Caligula! courez aux fourches, aux pierres, aux
faulx, aux socs de vos charrues; prenez vos couteaux, prenez vos
fusils, prenez vos carabines; sautez sur la vieille epee d'Arteveld,
sautez sur le vieux baton ferre de Coppenole, remettez, s'il le faut,
des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand; vous en
trouverez a Notre-Dame de Hal! criez aux armes! ce n'est pas Annibal
qui est aux portes, c'est Schinderhannes! Sonnez le tocsin, battez le
rappel; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles,
faites la guerre des buissons; luttez pied a pied, defendez-vous,
frappez, mourez; souvenez-vous de vos peres qui ont voulu vous leguer
la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez leguer la
liberte! Empruntez a Waterloo son cri funebre: la Belgique meurt et ne
se rend pas!
Si le Bonaparte vient, faites cela!
Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumiere, agitant au vent
joyeux des revolutions un drapeau d'une seule couleur sur lequel, vous
lirez: _Fraternite des Peuples. Etats-Unis d'Europe_,--grande, libre,
fiere, tendre, sereine, des epis et des lauriers dans les mains, la
France, la vraie France vient a vous, oh! levez-vous encore cette
fois, belges, mais pour remplacer le baton ferre par le rameau fleuri!
levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire:
Salut!
Levez-vous pour lui tendre la main, a notre mere, comme nous, ses
fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous
vous les ouvrons. Car cette France-la, ce ne sera pas la conquerante,
ce sera l'initiatrice; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera
la France qui delivre; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce
sera la France des nations!
Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse,
comme, proscrite, vous l'avez accueillie. Car c'est elle que vous
acclamez en ce moment; car c'est la France qui est ici. C'est elle
qui, a cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours
relevee et consolee par vous, pleure a la porte de vos villes sous la
blouse de l'ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exile.
Amis, la persecution et la douleur, c'est aujourd'hui; les Etats-Unis
d'Europe, les Peuples-Freres, c'est demain. Lendemain inevitable pour
nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les
angoisses et les duretes du moment qui passe, fixons notre pensee sur
ce lendemain splendide, deja visible pour elle, sur cette immense
echeance de la liberte et de la fraternite. C'est dans cette
contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France.
Quelquefois, comme je vous le rappelais tout a l'heure, dans la nuit
lugubre ou vous etes, on s'etonne de voir dans vos yeux tant de
lumiere. Cette lumiere, c'est la clarte de l'avenir dont vous etes
pleins.
Citoyens francais et belges, en face des tyrans, levons haut les
nationalites; en presence de la democratie, inclinons-les. La
democratie, c'est la grande patrie. Republique universelle,
c'est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les
nationalites et les patries devront pousser le cri de guerre; l'oeuvre
faite, l'unite, la sainte unite humaine deposera au front de toutes
les nations le baiser de paix. Montons d'echelon en echelon,
d'initiation en initiation, de douleur en douleur, de misere en
misere, aux grandes formules. Que chaque degre franchi elargisse
l'horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l'allemand, du
belge, de l'italien, de l'anglais, du francais, c'est le citoyen; il
y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c'est l'homme. La fin
des nations, c'est l'unite, comme la fin des racines, c'est l'arbre,
comme la fin des vents, c'est le ciel, comme la fin des fleuves,
c'est la mer. Peuples! il n'y a qu'un peuple. Vive la republique
universelle!
II
EN ARRIVANT A JERSEY
Le 5 aout 1852.
Victor Hugo ne fit que traverser l'Angleterre. Le 5 aout, il debarqua
a Jersey. Il fut recu a son arrivee par le groupe des proscrits
francais, qui l'attendaient sur le quai de Saint-Helier.
Citoyens,
Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec
attendrissement de l'adieu de nos amis de Belgique. J'ai quitte
la France sur le quai d'Anvers, je la retrouve sur la jetee de
Saint-Helier.
Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle: toutes les
divisions oubliees, toutes les nuances republicaines reconciliees; une
concorde profonde, tous les systemes rallies au drapeau de l'Idee,
le rapprochement des proscrits dans les bras de l'affliction; chacun
cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en
faire son frere; toutes les rancunes evanouies dans le doux et fier
sourire du malheur; j'ai vu cela, j'en viens, j'en ai le coeur plein,
c'est beau. Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des
autres, tous les democrates et tous les socialistes ne faisant plus
qu'un seul republicain; pas un regard farouche, pas un front a
l'ecart; nulle exclusion; tous les passes honnetes s'acceptant, toutes
les dates de l'epreuve fraternisant, toutes les natures les plus
diverses mises d'accord, toutes, depuis les militants jusqu'aux
philosophes, depuis Charras, l'homme de guerre, jusqu'a Agricol
Perdiguier, l'homme de paix; depuis ceux qui, enfants de troupe
de l'Idee, ont eu le bonheur de naitre et de grandir dans la foi
republicaine, jusqu'a ceux qui, comme moi, nes dans d'autres rangs,
ont monte de progres en progres, d'horizon en horizon, de sacrifice en
sacrifice, a la democratie pure.
J'ai vu cela, je le repete, et c'est a nous, les nouveaux venus, d'en
feliciter la republique.
Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les republicains d'apres
Fevrier, nous sommes, je le sais et j'y insiste, les ouvriers de la
derniere heure; mais on peut s'en vanter, quand cette derniere heure
a ete l'heure de la persecution, l'heure des larmes, l'heure du sang,
l'heure du combat, l'heure de l'exil.