Un an s'était écoulé depuis le passage de Laurence à Saint-Front, et
l'on y parlait encore de la mémorable soirée où la célèbre actrice
avait reparu avec tant d'éclat parmi ses concitoyens; car on se
tromperait grandement si l'on supposait que les préventions de la
province sont difficiles à vaincre. Quoi qu'on dise à cet égard, il
n'est point de séjour où la bienveillance soit plus aisée à conquérir,
de même qu'il n'en est pas où elle soit plus facile à perdre. On dit
ailleurs que le temps est un grand maître; il faut dire en province
que c'est l'ennui qui modifie, qui justifie tout. Le premier choc
d'une nouveauté quelconque contre les habitudes d'une petite ville est
certainement terrible, si l'on y songe la veille; mais le lendemain on
reconnaît que ce n'était rien, et que mille curiosités inquiètes
n'attendaient qu'un premier exemple pour se lancer dans la carrière
des innovations. Je connais certains chefs-lieux de canton où la
première femme qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut
traitée de cosaque en jupon, et où, l'année suivante, toutes les dames
de l'endroit voulurent avoir équipage d'amazone jusqu'à la cravache
inclusivement.
À peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle
réaction s'opéra dans les esprits. Chacun voulait justifier
l'empressement qu'il avait mis à la voir en grandissant la réputation
de l'actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son
mérite réel. Peu à peu on en vint à se disputer l'honneur de lui avoir
parlé le premier, et ceux qui n'avaient pu se résoudre à l'aller voir
prétendirent qu'ils y avaient fortement poussé les autres. Cette
année-là, une diligence fut établie de Saint-Front à Mont-Laurent, et
plusieurs personnages importants de la ville (de ces gens qui
possèdent 15,000 fr. de rentes au soleil, et qui ne se déplacent pas
aisément, parce que, sans eux, à les entendre, le pays retomberait
dans la barbarie), se risquèrent enfin à faire le voyage de la
capitale. Ils revinrent tous remplis de la gloire de Laurence, et
fiers d'avoir pu dire à leurs voisins du balcon ou de la première
galerie, au moment où la salle _croulait_, comme on dit, sous les
applaudissements: -- Monsieur, cette grande actrice a longtemps habité
la ville que j'habite. C'était l'amie intime de ma femme. Elle dînait
quasi tous les jours _à la maison_. Oh! nous avions bien deviné son
talent! Je vous assure que, quand elle nous récitait des vers, nous
nous disions entre nous: «Voilà une jeune personne qui peut aller
loin!» Puis, quand ces personnes furent de retour à Saint-Front, elles
racontèrent avec orgueil qu'elles avaient été rendre leurs devoirs à
la grande actrice, qu'elles avaient dîné à sa table, qu'elles avaient
passé la soirée dans son magnifique salon... Ah! quel salon! quels
meubles! quelles peintures! et quelle société amusante et honorable!
des artistes, des députés; monsieur un tel, le peintre de portraits;
madame une telle, la cantatrice; et puis des glaces, et puis de la
musique... Que sais-je? la tête en tournait à tous ceux qui
entendaient ces beaux récits, et chacun de s'écrier: Je l'avais
toujours dit qu'elle réussirait! Nul autre que moi ne l'avait devinée.
Toutes ces puérilités eurent un seul résultat sérieux, ce fut de
bouleverser l'esprit de la pauvre Pauline, et d'augmenter son ennui
jusqu'au désespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n'eussent
pas empiré son état au point de lui faire négliger sa mère. Mais
celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses
devoirs. Elle recouvra tout à coup sa force morale et physique, et
soigna la triste aveugle avec un admirable dévouement. Son amour et
son zèle ne purent la sauver. Madame D... expira dans ses bras environ
quinze mois après l'époque où Laurence était passée à Saint-Front.
Depuis ce temps, les deux amies avaient entretenu une correspondance
assidue de part et d'autre. Tandis qu'au milieu de sa vie active et
agitée, Laurence aimait à songer à Pauline, à pénétrer en esprit dans
sa paisible et sombre demeure, à s'y reposer du bruit de la foule
auprès du fauteuil de l'aveugle et des géraniums de la fenêtre;
Pauline, effrayée de la monotonie de ses habitudes, éprouvait
l'invincible besoin de secouer cette mort lente qui s'étendait sur
elle, et de s'élancer en rêve dans le tourbillon qui emportait
Laurence. Peu à peu le ton de supériorité morale que, par un noble
orgueil, la jeune provinciale avait gardé dans ses premières lettres
avec la comédienne, fit place à un ton de résignation douloureuse qui,
loin de diminuer l'estime de son amie, la toucha profondément. Enfin
les plaintes s'exhalèrent du coeur de Pauline, et Laurence fut forcée
de se dire, avec une sorte de consternation, que l'exercice de
certaines vertus paralyse l'âme des femmes, au lieu de la fortifier.
-- Qui donc est heureux, demanda-t-elle un soir à sa mère en posant
sur son bureau une lettre qui portait la trace des larmes de Pauline;
et où faut-il aller chercher le repos de l'âme? Celle qui me plaignait
tant au début de ma vie d'artiste se plaint aujourd'hui de sa
réclusion d'une manière déchirante, et me trace un si horrible tableau
des ennuis de la solitude, que je suis presque tentée de me croire
heureuse sous le poids du travail et des émotions.
Lorsque Laurence reçut la nouvelle de la mort de l'aveugle, elle tint
conseil avec sa mère, qui était une personne fort sensée, fort
aimante, et qui avait eu le bon esprit de demeurer la meilleure amie
de sa fille. Elle voulut la détourner d'un projet qu'elle caressait
depuis quelque temps: celui de se charger de l'existence de Pauline en
lui faisant partager la sienne aussitôt qu'elle serait libre. -- Que
deviendra cette pauvre enfant désormais? disait Laurence. Le devoir
qui l'attachait à sa mère est accompli. Aucun mérite religieux ne
viendra plus ennoblir et poétiser sa vie. Cet odieux séjour d'une
petite ville n'est pas fait pour elle. Elle sent vivement toutes
choses, son intelligence cherche à se développer. Qu'elle vienne donc
près de nous; puisqu'elle a besoin de vivre, elle vivra.
-- Oui, elle vivra par les yeux, répondit madame S..., la mère de
Laurence; elle verra les merveilles de l'art, mais son âme n'en sera
que plus inquiète et plus avide.
-- Eh bien! reprit l'actrice, vivre par les yeux lorsqu'on arrive à
comprendre ce qu'on voit, n'est-ce pas vivre par l'intelligence? et
n'est-ce pas de cette vie que Pauline est altérée?
-- Elle le dit, repartit madame S..., elle te trompe, elle se trompe
elle-même. C'est par le coeur qu'elle demande à vivre, la pauvre
fille!
-- Eh bien! s'écria Laurence, son coeur ne trouvera-t-il pas un
aliment dans l'affection du mien? Qui l'aimerait dans sa petite ville
comme je l'aime? Et si l'amitié ne suffit pas à son bonheur,
croyez-vous qu'elle ne trouvera pas autour de nous un homme digne de
son amour?
La bonne madame S... secoua la tête. -- Elle ne voudra pas être aimée
en artiste, dit-elle avec un sourire dont sa fille comprit la
mélancolie.
L'entretien fut repris le lendemain. Une nouvelle lettre de Pauline
annonçait que la modique fortune de sa mère allait être absorbée par
d'anciennes dettes que son père avait laissées, et qu'elle voulait
payer à tout prix et sans retard. La patience des créanciers avait
fait grâce à la vieillesse et aux infirmités de madame D...; mais sa
fille, jeune et capable de travailler pour vivre, n'avait pas droit
aux mêmes égards. On pouvait, sans trop rougir, la dépouiller de son
mince héritage. Pauline ne voulait ni attendre la menace, ni implorer
la pitié; elle renonçait à la succession de ses parents et allait
essayer de monter un petit atelier de broderie.
Ces nouvelles levèrent tous les scrupules de Laurence et imposèrent
silence aux sages prévisions de sa mère. Toutes deux montèrent en
voiture, et huit jours après elles revinrent à Paris avec Pauline.
Ce n'était pas sans quelque embarras que Laurence avait offert à son
amie de l'emmener et de se charger d'elle à jamais. Elle s'attendait
bien à trouver chez elle un reste de préjugés et de dévotion; mais la
vérité est que Pauline n'était pas réellement pieuse. C'était une âme
fière et jalouse de sa propre dignité. Elle trouvait dans le
catholicisme la nuance qui convenait à son caractère, car toutes les
nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de
siècles les ont modifiées, tant d'hommes ont mis la main à l'édifice,
tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apporté leurs
trésors, leurs erreurs ou leurs lumières, que mille doctrines se
trouvent à la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses
y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par
là que ces religions s'élèvent, c'est aussi par là qu'elles
s'écroulent.
Pauline n'était pas douée des instincts de douceur, d'amour et
d'humilité qui caractérisent les natures vraiment évangéliques. Elle
était si peu portée à l'abnégation, qu'elle s'était toujours trouvée
malheureuse, immolée qu'elle était à ses devoirs. Elle avait besoin de
sa propre estime, et peut-être aussi de celle d'autrui, bien plus que
de l'amour de Dieu et du bonheur du prochain. Tandis que Laurence,
moins forte et moins orgueilleuse, se consolait de toute privation et
de tout sacrifice en voyant sourire sa mère, Pauline reprochait à la
sienne, malgré elle et dans le fond de son coeur, cette longue
satisfaction conquise à ses dépens. Ce ne fut donc pas un sentiment
d'austérité religieuse qui la fit hésiter à accepter l'offre de son
amie, ce fut la crainte de n'être pas assez dignement placée auprès
d'elle.
D'abord Laurence ne la comprit pas, et crut que la peur d'être blâmée
par les esprits rigides la retenait encore. Mais ce n'était pas là non
plus le motif de Pauline. L'opinion avait changé autour d'elle;
l'amitié de la grande actrice n'était plus une honte, c'était un
honneur. Il y avait désormais une sorte de gloire à se vanter de son
attention et de son souvenir. La nouvelle apparition qu'elle fit à
Saint-Front fut un triomphe bien supérieur au premier. Elle fut
obligée de se défendre des hommages importuns que chacun aspirait à
lui rendre, et la préférence exclusive qu'elle montrait à Pauline
excita mille jalousies dont Pauline put s'enorgueillir.
Au bout de quelques heures d'entretien, Laurence vit qu'un scrupule de
délicatesse empêchait Pauline d'accepter ses bienfaits. Laurence ne
comprit pas trop cet excès de fierté qui craint d'accepter le poids de
la reconnaissance; mais elle le respecta, et se fit humble jusqu'à la
prière, jusqu'aux larmes, pour vaincre cet orgueil de la pauvreté, qui
serait la plus laide chose du monde si tant d'insolences protectrices
n'étaient là pour le justifier. Pauline devait-elle craindre cette
insolence de la part de Laurence? Non; mais elle ne pouvait s'empêcher
de trembler un peu, et Laurence, quoiqu'un peu blessée de cette
méfiance, se promit et se flatta de la vaincre bientôt. Elle en
triompha du moins momentanément, grâce à cette éloquence du coeur dont
elle avait le don; et Pauline, touchée, curieuse, entraînée, posa un
pied tremblant sur le seuil de cette vie nouvelle, se promettant de
revenir sur ses pas au premier mécompte qu'elle y rencontrerait.
Les premières semaines que Pauline passa à Paris furent calmes et
charmantes. Laurence avait été assez gravement malade pour obtenir, il
y avait déjà deux mois, un congé qu'elle consacrait à des études
consciencieuses. Elle occupait avec sa mère un joli petit hôtel au
milieu de jardins où le bruit de la ville n'arrivait qu'à peine, et où
elle recevait peu de monde. C'était la saison où chacun est à la
campagne, où les théâtres sont peu brillants, où les vrais artistes
aiment à méditer et à se recueillir. Cette jolie maison, simple, mais
décorée avec un goût parfait, ces habitudes élégantes, cette vie
paisible et intelligente que Laurence avait su se faire au milieu d'un
monde d'intrigue et de corruption, donnaient un généreux démenti à
toutes les terreurs que Pauline avait éprouvées autrefois sur le
compte de son amie. Il est vrai que Laurence n'avait pas toujours été
aussi prudente, aussi bien entourée, aussi sagement posée dans sa
propre vie qu'elle l'était désormais. Elle avait acquis à ses dépens
de l'expérience et du discernement, et, quoique bien jeune encore,
elle avait été fort éprouvée par l'ingratitude et la méchanceté. Après
avoir beaucoup souffert, beaucoup pleuré ses illusions et beaucoup
regretté les courageux élans de sa jeunesse, elle s'était résignée à
subir la vie telle qu'elle est faite ici-bas, à ne rien craindre comme
à ne rien provoquer de la part de l'opinion, à sacrifier souvent
l'enivrement des rêves à la douceur de suivre un bon conseil,
l'irritation d'une juste colère à la sainte joie de pardonner. En un
mot, elle commençait à résoudre, dans l'exercice de son art comme dans
sa vie privée, un problème difficile. Elle s'était apaisée sans se
refroidir, elle se contenait sans s'effacer.
Sa mère, dont la raison l'avait quelquefois irritée, mais dont la
bonté la subjuguait toujours, lui avait été une providence. Si elle
n'avait pas été assez forte pour la préserver de quelques erreurs,
elle avait été assez sage pour l'en retirer à temps. Laurence s'était
parfois égarée, et jamais perdue. Madame S... avait su à propos lui
faire le sacrifice apparent de ses principes, et, quoi qu'on en dise,
quoi qu'on en pense, ce sacrifice est le plus sublime que puisse
suggérer l'amour maternel. Honte à la mère qui abandonne sa fille par
la crainte d'être réputée sa complaisante ou sa complice! Madame S...
avait affronté cette horrible accusation, et on ne la lui avait pas
épargnée. Le grand coeur de Laurence l'avait compris, et, désormais
sauvée par elle, arrachée au vertige qui l'avait un instant suspendue
au bord des abîmes, elle eût sacrifié tout, même une passion ardente,
même un espoir légitime, à la crainte d'attirer sur sa mère un outrage
nouveau.
Ce qui se passait à cet égard dans l'âme de ces deux femmes était si
délicat, si exquis et entouré d'un si chaste mystère, que Pauline,
ignorante et inexpérimentée à vingt-cinq ans comme une fille de
quinze, ne pouvait ni le comprendre, ni le pressentir. D'abord, elle
ne songea pas à le pénétrer; elle ne fut frappée que du bonheur et de
l'harmonie parfaite qui régnaient dans cette famille: la mère, la
fille artiste et les deux jeunes soeurs, ses élèves, ses filles aussi,
car elle assurait leur bien-être à la sueur de son noble front, et
consacrait à leur éducation ses plus douces heures de liberté. Leur
intimité, leur enjouement à toutes, faisaient un contraste bien
étrange avec l'espèce de haine et de crainte qui avait cimenté
l'attachement réciproque de Pauline et de sa mère. Pauline en fit la
remarque avec une souffrance intérieure qui n'était pas du remords
(elle avait vaincu cent fois la tentation d'abandonner ses devoirs),
mais qui ressemblait à de la honte. Pouvait-elle ne pas se sentir
humiliée de trouver plus de dévouement et de véritables vertus
domestiques dans la demeure élégante d'une comédienne, qu'elle n'avait
pu en pratiquer au sein de ses austères foyers? Que de pensées
brûlantes lui avaient fait monter la rougeur au front, lorsqu'elle
veillait seule la nuit, à la clarté de sa lampe, dans sa pudique
cellule! et maintenant, elle voyait Laurence couchée sur un divan de
sultane, dans son boudoir d'actrice, lisant tout haut des vers de
Shakspeare à ses petites soeurs attentives et recueillies pendant que
la mère, alerte encore, fraîche et mise avec goût, préparait leur
toilette du lendemain et reposait à la dérobée sur ce beau groupe, si
cher à ses entrailles, un regard de béatitude. Là étaient réunis
l'enthousiasme d'artiste, la bonté, la poésie, l'affection, et
au-dessus planait encore la sagesse, c'est-à-dire le sentiment du beau
moral, le respect de soi-même, le courage du coeur. Pauline pensait
rêver, elle ne pouvait se décider à croire ce qu'elle voyait;
peut-être y répugnait-elle par la crainte de se trouver inférieure à
Laurence.
Malgré ces doutes et ces angoisses secrètes, Pauline fut admirable
dans ses premiers rapports avec de nouvelles existences. Toujours
fière dans son indigence, elle eut la noblesse de savoir se rendre
utile plus que dispendieuse. Elle refusa avec un stoïcisme
extraordinaire chez une jeune provinciale les jolies toilettes que
Laurence lui voulait faire adopter. Elle s'en tint strictement à son
deuil habituel, à sa petite robe noire, à sa petite collerette
blanche, à ses cheveux sans rubans et sans joyaux. Elle s'immisça
volontairement dans le gouvernement de la maison, dont Laurence
n'entendait, comme elle le disait, que la synthèse, et dont le détail
devenait un peu lourd pour la bonne madame S... Elle y apporta des
réformes d'économie, sans en diminuer l'élégance et le confortable.
Puis, reprenant à de certaines heures ses travaux d'aiguille, elle
consacra toutes ses jolies broderies à la toilette des deux petites
filles. Elle se fit encore leur sous-maîtresse et leur répétiteur dans
l'intervalle des leçons de Laurence. Elle aida celle-ci à apprendre
ses rôles en les lui faisant réciter; enfin elle sut se faire une
place à la fois humble et grande au sein de cette famille, et son
juste orgueil fut satisfait de la déférence et de la tendresse qu'elle
reçut en échange.
Cette vie fut sans nuage jusqu'à l'entrée de l'hiver. Tous les jours
Laurence avait à dîner deux ou trois vieux amis; tous les soirs, six à
huit personnes intimes venaient prendre le thé dans son petit salon et
causer agréablement sur les arts, sur la littérature, voire un peu sur
la politique et la philosophie sociale. Ces causeries, pleines de
charme et d'intérêt entre des personnes distinguées, pouvaient
rappeler, pour le bon goût, l'esprit et la politesse, celles qu'on
avait, au siècle dernier, chez mademoiselle Verrière, dans le pavillon
qui fait le coin de la rue Caumartin et du boulevard. Mais elles
avaient plus d'animation véritable; car l'esprit de notre époque est
plus profond, et d'assez graves questions peuvent être agitées, même
entre les deux sexes, sans ridicule et sans pédantisme. Le véritable
esprit des femmes pourra encore consister pendant longtemps à savoir
interroger et écouter; mais il leur est déjà permis de comprendre ce
qu'elles écoutent et de vouloir une réponse sérieuse à ce qu'elles
demandent.
Le hasard fit que durant toute cette fin d'automne la société intime
de Laurence ne se composa que de femmes ou d'hommes d'un certain âge,
étrangers à toute prétention. Disons, en passant, que ce ne fut pas
seulement le hasard qui fit ce choix, mais le goût que Laurence
éprouvait et manifestait de plus en plus pour les choses et partant
pour les personnes sérieuses. Autour d'une femme remarquable, tout
tend à s'harmoniser et à prendre la teinte de ses pensées et de ses
sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion de voir une seule
personne qui pût déranger le calme de son esprit; et ce qui fut
étrange, même à ses propres yeux, c'est qu'elle commençait déjà à
trouver cette vie monotone, cette société un peu pâle, et à se
demander si le rêve qu'elle avait fait du _tourbillon_ de Laurence
devait n'avoir pas une plus saisissante réalisation. Elle s'étonna de
retomber dans l'affaissement qu'elle avait si longtemps combattu dans
la solitude; et, pour justifier vis-à-vis d'elle-même cette singulière
inquiétude, elle se persuada qu'elle avait pris dans sa retraite une
tendance au spleen que rien ne pourrait guérir.
Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque répugnance que
l'actrice éprouvât à rentrer dans le bruit du monde, quelque soin
qu'elle prît d'écarter de son intimité tout caractère léger, toute
assiduité dangereuse, l'hiver arriva. Les châteaux cédèrent leurs
hôtes aux salons de Paris, les théâtres ravivèrent leur répertoire, le
public réclama ses artistes privilégiés. Le mouvement, le travail
hâté, l'inquiétude et l'attrait du succès envahirent le paisible
intérieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du
sanctuaire à d'autres hommes qu'aux vieux amis. Des gens de lettres,
des camarades de théâtre, des hommes d'État, en rapport par les
subventions avec les grandes académies dramatiques, les uns
remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'élégance,
d'autres encore par le crédit et la fortune, passèrent peu à peu
d'abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans
images où Pauline brûlait de voir le monde de ses rêves se dessiner
enfin à ses yeux. Laurence, habituée à ce cortège de la célébrité, ne
sentit pas son coeur s'émouvoir. Seulement sa vie changea forcément de
cours, ses heures furent plus remplies, son cerveau plus absorbé par
l'étude, ses fibres d'artiste plus excitées par le contact du public.
Sa mère et ses soeurs la suivirent, paisibles et fidèles satellites,
dans son orbe éblouissant. Mais Pauline!... Ici commença enfin à
poindre la vie de son âme, et à s'agiter dans son âme le drame de sa
vie.