III.

Un an s'était écoulé depuis le passage de Laurence à Saint-Front, et

l'on y parlait encore de la mémorable soirée où la célèbre actrice

avait reparu avec tant d'éclat parmi ses concitoyens; car on se

tromperait grandement si l'on supposait que les préventions de la

province sont difficiles à vaincre. Quoi qu'on dise à cet égard, il

n'est point de séjour où la bienveillance soit plus aisée à conquérir,

de même qu'il n'en est pas où elle soit plus facile à perdre. On dit

ailleurs que le temps est un grand maître; il faut dire en province

que c'est l'ennui qui modifie, qui justifie tout. Le premier choc

d'une nouveauté quelconque contre les habitudes d'une petite ville est

certainement terrible, si l'on y songe la veille; mais le lendemain on

reconnaît que ce n'était rien, et que mille curiosités inquiètes

n'attendaient qu'un premier exemple pour se lancer dans la carrière

des innovations. Je connais certains chefs-lieux de canton où la

première femme qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut

traitée de cosaque en jupon, et où, l'année suivante, toutes les dames

de l'endroit voulurent avoir équipage d'amazone jusqu'à la cravache

inclusivement.

À peine Laurence fut-elle partie qu'une prompte et universelle

réaction s'opéra dans les esprits. Chacun voulait justifier

l'empressement qu'il avait mis à la voir en grandissant la réputation

de l'actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son

mérite réel. Peu à peu on en vint à se disputer l'honneur de lui avoir

parlé le premier, et ceux qui n'avaient pu se résoudre à l'aller voir

prétendirent qu'ils y avaient fortement poussé les autres. Cette

année-là, une diligence fut établie de Saint-Front à Mont-Laurent, et

plusieurs personnages importants de la ville (de ces gens qui

possèdent 15,000 fr. de rentes au soleil, et qui ne se déplacent pas

aisément, parce que, sans eux, à les entendre, le pays retomberait

dans la barbarie), se risquèrent enfin à faire le voyage de la

capitale. Ils revinrent tous remplis de la gloire de Laurence, et

fiers d'avoir pu dire à leurs voisins du balcon ou de la première

galerie, au moment où la salle _croulait_, comme on dit, sous les

applaudissements: -- Monsieur, cette grande actrice a longtemps habité

la ville que j'habite. C'était l'amie intime de ma femme. Elle dînait

quasi tous les jours _à la maison_. Oh! nous avions bien deviné son

talent! Je vous assure que, quand elle nous récitait des vers, nous

nous disions entre nous: «Voilà une jeune personne qui peut aller

loin!» Puis, quand ces personnes furent de retour à Saint-Front, elles

racontèrent avec orgueil qu'elles avaient été rendre leurs devoirs à

la grande actrice, qu'elles avaient dîné à sa table, qu'elles avaient

passé la soirée dans son magnifique salon... Ah! quel salon! quels

meubles! quelles peintures! et quelle société amusante et honorable!

des artistes, des députés; monsieur un tel, le peintre de portraits;

madame une telle, la cantatrice; et puis des glaces, et puis de la

musique... Que sais-je? la tête en tournait à tous ceux qui

entendaient ces beaux récits, et chacun de s'écrier: Je l'avais

toujours dit qu'elle réussirait! Nul autre que moi ne l'avait devinée.

Toutes ces puérilités eurent un seul résultat sérieux, ce fut de

bouleverser l'esprit de la pauvre Pauline, et d'augmenter son ennui

jusqu'au désespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n'eussent

pas empiré son état au point de lui faire négliger sa mère. Mais

celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses

devoirs. Elle recouvra tout à coup sa force morale et physique, et

soigna la triste aveugle avec un admirable dévouement. Son amour et

son zèle ne purent la sauver. Madame D... expira dans ses bras environ

quinze mois après l'époque où Laurence était passée à Saint-Front.

Depuis ce temps, les deux amies avaient entretenu une correspondance

assidue de part et d'autre. Tandis qu'au milieu de sa vie active et

agitée, Laurence aimait à songer à Pauline, à pénétrer en esprit dans

sa paisible et sombre demeure, à s'y reposer du bruit de la foule

auprès du fauteuil de l'aveugle et des géraniums de la fenêtre;

Pauline, effrayée de la monotonie de ses habitudes, éprouvait

l'invincible besoin de secouer cette mort lente qui s'étendait sur

elle, et de s'élancer en rêve dans le tourbillon qui emportait

Laurence. Peu à peu le ton de supériorité morale que, par un noble

orgueil, la jeune provinciale avait gardé dans ses premières lettres

avec la comédienne, fit place à un ton de résignation douloureuse qui,

loin de diminuer l'estime de son amie, la toucha profondément. Enfin

les plaintes s'exhalèrent du coeur de Pauline, et Laurence fut forcée

de se dire, avec une sorte de consternation, que l'exercice de

certaines vertus paralyse l'âme des femmes, au lieu de la fortifier.

-- Qui donc est heureux, demanda-t-elle un soir à sa mère en posant

sur son bureau une lettre qui portait la trace des larmes de Pauline;

et où faut-il aller chercher le repos de l'âme? Celle qui me plaignait

tant au début de ma vie d'artiste se plaint aujourd'hui de sa

réclusion d'une manière déchirante, et me trace un si horrible tableau

des ennuis de la solitude, que je suis presque tentée de me croire

heureuse sous le poids du travail et des émotions.

Lorsque Laurence reçut la nouvelle de la mort de l'aveugle, elle tint

conseil avec sa mère, qui était une personne fort sensée, fort

aimante, et qui avait eu le bon esprit de demeurer la meilleure amie

de sa fille. Elle voulut la détourner d'un projet qu'elle caressait

depuis quelque temps: celui de se charger de l'existence de Pauline en

lui faisant partager la sienne aussitôt qu'elle serait libre. -- Que

deviendra cette pauvre enfant désormais? disait Laurence. Le devoir

qui l'attachait à sa mère est accompli. Aucun mérite religieux ne

viendra plus ennoblir et poétiser sa vie. Cet odieux séjour d'une

petite ville n'est pas fait pour elle. Elle sent vivement toutes

choses, son intelligence cherche à se développer. Qu'elle vienne donc

près de nous; puisqu'elle a besoin de vivre, elle vivra.

-- Oui, elle vivra par les yeux, répondit madame S..., la mère de

Laurence; elle verra les merveilles de l'art, mais son âme n'en sera

que plus inquiète et plus avide.

-- Eh bien! reprit l'actrice, vivre par les yeux lorsqu'on arrive à

comprendre ce qu'on voit, n'est-ce pas vivre par l'intelligence? et

n'est-ce pas de cette vie que Pauline est altérée?

-- Elle le dit, repartit madame S..., elle te trompe, elle se trompe

elle-même. C'est par le coeur qu'elle demande à vivre, la pauvre

fille!

-- Eh bien! s'écria Laurence, son coeur ne trouvera-t-il pas un

aliment dans l'affection du mien? Qui l'aimerait dans sa petite ville

comme je l'aime? Et si l'amitié ne suffit pas à son bonheur,

croyez-vous qu'elle ne trouvera pas autour de nous un homme digne de

son amour?

La bonne madame S... secoua la tête. -- Elle ne voudra pas être aimée

en artiste, dit-elle avec un sourire dont sa fille comprit la

mélancolie.

L'entretien fut repris le lendemain. Une nouvelle lettre de Pauline

annonçait que la modique fortune de sa mère allait être absorbée par

d'anciennes dettes que son père avait laissées, et qu'elle voulait

payer à tout prix et sans retard. La patience des créanciers avait

fait grâce à la vieillesse et aux infirmités de madame D...; mais sa

fille, jeune et capable de travailler pour vivre, n'avait pas droit

aux mêmes égards. On pouvait, sans trop rougir, la dépouiller de son

mince héritage. Pauline ne voulait ni attendre la menace, ni implorer

la pitié; elle renonçait à la succession de ses parents et allait

essayer de monter un petit atelier de broderie.

Ces nouvelles levèrent tous les scrupules de Laurence et imposèrent

silence aux sages prévisions de sa mère. Toutes deux montèrent en

voiture, et huit jours après elles revinrent à Paris avec Pauline.

Ce n'était pas sans quelque embarras que Laurence avait offert à son

amie de l'emmener et de se charger d'elle à jamais. Elle s'attendait

bien à trouver chez elle un reste de préjugés et de dévotion; mais la

vérité est que Pauline n'était pas réellement pieuse. C'était une âme

fière et jalouse de sa propre dignité. Elle trouvait dans le

catholicisme la nuance qui convenait à son caractère, car toutes les

nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de

siècles les ont modifiées, tant d'hommes ont mis la main à l'édifice,

tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apporté leurs

trésors, leurs erreurs ou leurs lumières, que mille doctrines se

trouvent à la fin contenues dans une seule, et mille natures diverses

y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par

là que ces religions s'élèvent, c'est aussi par là qu'elles

s'écroulent.

Pauline n'était pas douée des instincts de douceur, d'amour et

d'humilité qui caractérisent les natures vraiment évangéliques. Elle

était si peu portée à l'abnégation, qu'elle s'était toujours trouvée

malheureuse, immolée qu'elle était à ses devoirs. Elle avait besoin de

sa propre estime, et peut-être aussi de celle d'autrui, bien plus que

de l'amour de Dieu et du bonheur du prochain. Tandis que Laurence,

moins forte et moins orgueilleuse, se consolait de toute privation et

de tout sacrifice en voyant sourire sa mère, Pauline reprochait à la

sienne, malgré elle et dans le fond de son coeur, cette longue

satisfaction conquise à ses dépens. Ce ne fut donc pas un sentiment

d'austérité religieuse qui la fit hésiter à accepter l'offre de son

amie, ce fut la crainte de n'être pas assez dignement placée auprès

d'elle.

D'abord Laurence ne la comprit pas, et crut que la peur d'être blâmée

par les esprits rigides la retenait encore. Mais ce n'était pas là non

plus le motif de Pauline. L'opinion avait changé autour d'elle;

l'amitié de la grande actrice n'était plus une honte, c'était un

honneur. Il y avait désormais une sorte de gloire à se vanter de son

attention et de son souvenir. La nouvelle apparition qu'elle fit à

Saint-Front fut un triomphe bien supérieur au premier. Elle fut

obligée de se défendre des hommages importuns que chacun aspirait à

lui rendre, et la préférence exclusive qu'elle montrait à Pauline

excita mille jalousies dont Pauline put s'enorgueillir.

Au bout de quelques heures d'entretien, Laurence vit qu'un scrupule de

délicatesse empêchait Pauline d'accepter ses bienfaits. Laurence ne

comprit pas trop cet excès de fierté qui craint d'accepter le poids de

la reconnaissance; mais elle le respecta, et se fit humble jusqu'à la

prière, jusqu'aux larmes, pour vaincre cet orgueil de la pauvreté, qui

serait la plus laide chose du monde si tant d'insolences protectrices

n'étaient là pour le justifier. Pauline devait-elle craindre cette

insolence de la part de Laurence? Non; mais elle ne pouvait s'empêcher

de trembler un peu, et Laurence, quoiqu'un peu blessée de cette

méfiance, se promit et se flatta de la vaincre bientôt. Elle en

triompha du moins momentanément, grâce à cette éloquence du coeur dont

elle avait le don; et Pauline, touchée, curieuse, entraînée, posa un

pied tremblant sur le seuil de cette vie nouvelle, se promettant de

revenir sur ses pas au premier mécompte qu'elle y rencontrerait.

Les premières semaines que Pauline passa à Paris furent calmes et

charmantes. Laurence avait été assez gravement malade pour obtenir, il

y avait déjà deux mois, un congé qu'elle consacrait à des études

consciencieuses. Elle occupait avec sa mère un joli petit hôtel au

milieu de jardins où le bruit de la ville n'arrivait qu'à peine, et où

elle recevait peu de monde. C'était la saison où chacun est à la

campagne, où les théâtres sont peu brillants, où les vrais artistes

aiment à méditer et à se recueillir. Cette jolie maison, simple, mais

décorée avec un goût parfait, ces habitudes élégantes, cette vie

paisible et intelligente que Laurence avait su se faire au milieu d'un

monde d'intrigue et de corruption, donnaient un généreux démenti à

toutes les terreurs que Pauline avait éprouvées autrefois sur le

compte de son amie. Il est vrai que Laurence n'avait pas toujours été

aussi prudente, aussi bien entourée, aussi sagement posée dans sa

propre vie qu'elle l'était désormais. Elle avait acquis à ses dépens

de l'expérience et du discernement, et, quoique bien jeune encore,

elle avait été fort éprouvée par l'ingratitude et la méchanceté. Après

avoir beaucoup souffert, beaucoup pleuré ses illusions et beaucoup

regretté les courageux élans de sa jeunesse, elle s'était résignée à

subir la vie telle qu'elle est faite ici-bas, à ne rien craindre comme

à ne rien provoquer de la part de l'opinion, à sacrifier souvent

l'enivrement des rêves à la douceur de suivre un bon conseil,

l'irritation d'une juste colère à la sainte joie de pardonner. En un

mot, elle commençait à résoudre, dans l'exercice de son art comme dans

sa vie privée, un problème difficile. Elle s'était apaisée sans se

refroidir, elle se contenait sans s'effacer.

Sa mère, dont la raison l'avait quelquefois irritée, mais dont la

bonté la subjuguait toujours, lui avait été une providence. Si elle

n'avait pas été assez forte pour la préserver de quelques erreurs,

elle avait été assez sage pour l'en retirer à temps. Laurence s'était

parfois égarée, et jamais perdue. Madame S... avait su à propos lui

faire le sacrifice apparent de ses principes, et, quoi qu'on en dise,

quoi qu'on en pense, ce sacrifice est le plus sublime que puisse

suggérer l'amour maternel. Honte à la mère qui abandonne sa fille par

la crainte d'être réputée sa complaisante ou sa complice! Madame S...

avait affronté cette horrible accusation, et on ne la lui avait pas

épargnée. Le grand coeur de Laurence l'avait compris, et, désormais

sauvée par elle, arrachée au vertige qui l'avait un instant suspendue

au bord des abîmes, elle eût sacrifié tout, même une passion ardente,

même un espoir légitime, à la crainte d'attirer sur sa mère un outrage

nouveau.

Ce qui se passait à cet égard dans l'âme de ces deux femmes était si

délicat, si exquis et entouré d'un si chaste mystère, que Pauline,

ignorante et inexpérimentée à vingt-cinq ans comme une fille de

quinze, ne pouvait ni le comprendre, ni le pressentir. D'abord, elle

ne songea pas à le pénétrer; elle ne fut frappée que du bonheur et de

l'harmonie parfaite qui régnaient dans cette famille: la mère, la

fille artiste et les deux jeunes soeurs, ses élèves, ses filles aussi,

car elle assurait leur bien-être à la sueur de son noble front, et

consacrait à leur éducation ses plus douces heures de liberté. Leur

intimité, leur enjouement à toutes, faisaient un contraste bien

étrange avec l'espèce de haine et de crainte qui avait cimenté

l'attachement réciproque de Pauline et de sa mère. Pauline en fit la

remarque avec une souffrance intérieure qui n'était pas du remords

(elle avait vaincu cent fois la tentation d'abandonner ses devoirs),

mais qui ressemblait à de la honte. Pouvait-elle ne pas se sentir

humiliée de trouver plus de dévouement et de véritables vertus

domestiques dans la demeure élégante d'une comédienne, qu'elle n'avait

pu en pratiquer au sein de ses austères foyers? Que de pensées

brûlantes lui avaient fait monter la rougeur au front, lorsqu'elle

veillait seule la nuit, à la clarté de sa lampe, dans sa pudique

cellule! et maintenant, elle voyait Laurence couchée sur un divan de

sultane, dans son boudoir d'actrice, lisant tout haut des vers de

Shakspeare à ses petites soeurs attentives et recueillies pendant que

la mère, alerte encore, fraîche et mise avec goût, préparait leur

toilette du lendemain et reposait à la dérobée sur ce beau groupe, si

cher à ses entrailles, un regard de béatitude. Là étaient réunis

l'enthousiasme d'artiste, la bonté, la poésie, l'affection, et

au-dessus planait encore la sagesse, c'est-à-dire le sentiment du beau

moral, le respect de soi-même, le courage du coeur. Pauline pensait

rêver, elle ne pouvait se décider à croire ce qu'elle voyait;

peut-être y répugnait-elle par la crainte de se trouver inférieure à

Laurence.

Malgré ces doutes et ces angoisses secrètes, Pauline fut admirable

dans ses premiers rapports avec de nouvelles existences. Toujours

fière dans son indigence, elle eut la noblesse de savoir se rendre

utile plus que dispendieuse. Elle refusa avec un stoïcisme

extraordinaire chez une jeune provinciale les jolies toilettes que

Laurence lui voulait faire adopter. Elle s'en tint strictement à son

deuil habituel, à sa petite robe noire, à sa petite collerette

blanche, à ses cheveux sans rubans et sans joyaux. Elle s'immisça

volontairement dans le gouvernement de la maison, dont Laurence

n'entendait, comme elle le disait, que la synthèse, et dont le détail

devenait un peu lourd pour la bonne madame S... Elle y apporta des

réformes d'économie, sans en diminuer l'élégance et le confortable.

Puis, reprenant à de certaines heures ses travaux d'aiguille, elle

consacra toutes ses jolies broderies à la toilette des deux petites

filles. Elle se fit encore leur sous-maîtresse et leur répétiteur dans

l'intervalle des leçons de Laurence. Elle aida celle-ci à apprendre

ses rôles en les lui faisant réciter; enfin elle sut se faire une

place à la fois humble et grande au sein de cette famille, et son

juste orgueil fut satisfait de la déférence et de la tendresse qu'elle

reçut en échange.

Cette vie fut sans nuage jusqu'à l'entrée de l'hiver. Tous les jours

Laurence avait à dîner deux ou trois vieux amis; tous les soirs, six à

huit personnes intimes venaient prendre le thé dans son petit salon et

causer agréablement sur les arts, sur la littérature, voire un peu sur

la politique et la philosophie sociale. Ces causeries, pleines de

charme et d'intérêt entre des personnes distinguées, pouvaient

rappeler, pour le bon goût, l'esprit et la politesse, celles qu'on

avait, au siècle dernier, chez mademoiselle Verrière, dans le pavillon

qui fait le coin de la rue Caumartin et du boulevard. Mais elles

avaient plus d'animation véritable; car l'esprit de notre époque est

plus profond, et d'assez graves questions peuvent être agitées, même

entre les deux sexes, sans ridicule et sans pédantisme. Le véritable

esprit des femmes pourra encore consister pendant longtemps à savoir

interroger et écouter; mais il leur est déjà permis de comprendre ce

qu'elles écoutent et de vouloir une réponse sérieuse à ce qu'elles

demandent.

Le hasard fit que durant toute cette fin d'automne la société intime

de Laurence ne se composa que de femmes ou d'hommes d'un certain âge,

étrangers à toute prétention. Disons, en passant, que ce ne fut pas

seulement le hasard qui fit ce choix, mais le goût que Laurence

éprouvait et manifestait de plus en plus pour les choses et partant

pour les personnes sérieuses. Autour d'une femme remarquable, tout

tend à s'harmoniser et à prendre la teinte de ses pensées et de ses

sentiments. Pauline n'eut donc pas l'occasion de voir une seule

personne qui pût déranger le calme de son esprit; et ce qui fut

étrange, même à ses propres yeux, c'est qu'elle commençait déjà à

trouver cette vie monotone, cette société un peu pâle, et à se

demander si le rêve qu'elle avait fait du _tourbillon_ de Laurence

devait n'avoir pas une plus saisissante réalisation. Elle s'étonna de

retomber dans l'affaissement qu'elle avait si longtemps combattu dans

la solitude; et, pour justifier vis-à-vis d'elle-même cette singulière

inquiétude, elle se persuada qu'elle avait pris dans sa retraite une

tendance au spleen que rien ne pourrait guérir.

Mais les choses ne devaient pas durer ainsi. Quelque répugnance que

l'actrice éprouvât à rentrer dans le bruit du monde, quelque soin

qu'elle prît d'écarter de son intimité tout caractère léger, toute

assiduité dangereuse, l'hiver arriva. Les châteaux cédèrent leurs

hôtes aux salons de Paris, les théâtres ravivèrent leur répertoire, le

public réclama ses artistes privilégiés. Le mouvement, le travail

hâté, l'inquiétude et l'attrait du succès envahirent le paisible

intérieur de Laurence. Il fallut laisser franchir le seuil du

sanctuaire à d'autres hommes qu'aux vieux amis. Des gens de lettres,

des camarades de théâtre, des hommes d'État, en rapport par les

subventions avec les grandes académies dramatiques, les uns

remarquables par le talent, d'autres par la figure et l'élégance,

d'autres encore par le crédit et la fortune, passèrent peu à peu

d'abord, et puis en foule, devant le rideau sans couleur et sans

images où Pauline brûlait de voir le monde de ses rêves se dessiner

enfin à ses yeux. Laurence, habituée à ce cortège de la célébrité, ne

sentit pas son coeur s'émouvoir. Seulement sa vie changea forcément de

cours, ses heures furent plus remplies, son cerveau plus absorbé par

l'étude, ses fibres d'artiste plus excitées par le contact du public.

Sa mère et ses soeurs la suivirent, paisibles et fidèles satellites,

dans son orbe éblouissant. Mais Pauline!... Ici commença enfin à

poindre la vie de son âme, et à s'agiter dans son âme le drame de sa

vie.

Pauline · 第 9 / 13 题