Parmi les jeunes gens qui se posaient en adorateurs de Laurence, il y
avait un certain Montgenays, qui faisait des vers et de la prose pour
son plaisir, mais qui, soit modestie, soit dédain, ne s'avouait point
homme de lettres. Il avait de l'esprit, beaucoup d'usage du monde,
quelque instruction et une sorte de talent. Fils d'un banquier, il
avait hérité d'une fortune considérable, et ne songeait point à
l'augmenter, mais ne se mettait guère en peine d'en faire un usage
plus noble que d'acheter des chevaux, d'avoir des loges aux théâtres,
de bons dîners chez lui, de beaux meubles, des tableaux et des dettes.
Quoique ce ne fût ni un grand esprit ni un grand coeur, il faut dire à
son excuse qu'il était beaucoup moins frivole et moins ignare que ne
le sont pour la plupart les jeunes gens riches de ce temps-ci. C'était
un homme sans principes, mais par convenance ennemi du scandale;
passablement corrompu, mais élégant dans ses moeurs, toutes mauvaises
qu'elles fussent; capable de faire le mal par occasion et non par
goût; sceptique par éducation, par habitude et par ton; porté aux
vices du monde par manque de bons principes et de bons exemples, plus
que par nature et par choix; du reste, critique intelligent, écrivain
pur, causeur agréable, connaisseur et dilettante dans toutes les
branches des beaux-arts, protecteur avec grâce, sachant et faisant un
peu de tout; voyant la meilleure compagnie sans ostentation, et
fréquentant la mauvaise sans effronterie; consacrant une grande partie
de sa fortune, non à secourir les artistes malheureux, mais à recevoir
avec luxe les célébrités. Il était bien venu partout, et partout il
était parfaitement convenable. Il passait pour un grand homme auprès
des ignorants, et pour un homme éclairé chez les gens ordinaires. Les
personnes d'un esprit élevé estimaient sa conversation par comparaison
avec celle des autres riches, et les orgueilleux la toléraient parce
qu'il savait les flatter en les raillant. Enfin, ce Montgenays était
précisément ce que les gens du monde appellent un homme d'esprit; les
artistes, un homme de goût. Pauvre, il eût été confondu dans la foule
des intelligences vulgaires; riche, on devait lui savoir gré de n'être
ni un juif, ni un sot, ni un maniaque.
Il était de ces gens qu'on rencontre partout, que tout le monde
connaît au moins de vue, et qui connaissent chacun par son nom. Il
n'était point de société où il ne fût admis, point de théâtre où il
n'eût ses entrées dans les coulisses et dans le foyer des acteurs,
point d'entreprise où il n'eût quelques capitaux, point
d'administration où il n'eût quelque influence, point de cercle dont
il ne fût un des fondateurs et un des soutiens. Ce n'était pas le
dandysme qui lui avait servi de clef pour pénétrer ainsi à travers le
monde; c'était un certain savoir-faire, plein d'égoïsme, exempt de
passion, mêlé de vanité, et soutenu d'assez d'esprit pour faire
paraître son rôle plus généreux, plus intelligent et plus épris de
l'art qu'il ne l'était en effet.
Sa position l'avait, depuis quelques années déjà, mis en rapport avec
Laurence; mais ce furent d'abord des rapports éloignés, de pure
politesse; et si Montgenays y avait mis parfois de la galanterie,
c'était dans la mesure la plus parfaite et la plus convenable.
Laurence s'était un peu méfiée de lui d'abord, sachant fort bien qu'il
n'est point de société plus funeste à la réputation d'une jeune
actrice que celle de certains hommes du monde. Mais quand elle vit que
Montgenays ne lui faisait pas la cour, qu'il venait chez elle assez
souvent pour manifester quelque prétention, et qu'il n'en manifestait
cependant aucune, elle lui sut gré de cette manière d'être, la prit
pour un témoignage d'estime de très-bon goût; et, craignant de se
montrer prude ou coquette en se tenant sur ses gardes, elle le laissa
pénétrer dans son intimité, en reçut avec confiance mille petits
services insignifiants qu'il lui rendit avec un empressement
respectueux, et ne craignit pas de le nommer parmi ses amis
véritables, lui faisant un grand mérite d'être beau, riche, jeune,
influent, et de n'avoir aucune fatuité.
La conduite extérieure de Montgenays autorisait cette confiance. Chose
étrange cependant, cette confiance le blessait en même temps qu'elle
le flattait. Soit qu'on le prît pour l'amant ou pour l'ami de
Laurence, son amour-propre était caressé. Mais lorsqu'il se disait
qu'elle le traitait en réalité comme un homme sans conséquence, il en
éprouvait un secret dépit, et il lui passait par l'esprit de s'en
venger quelque jour.
Le fait est qu'il n'était point épris d'elle. Du moins, depuis trois
ans qu'il la voyait de plus en plus intimement, le calme apathique de
son coeur n'en avait reçu aucune atteinte. Il était de ces hommes déjà
blasés par de secrets désordres, qui ne peuvent plus éprouver de
désirs violents que ceux où la vanité est en cause. Lorsqu'il avait
connu Laurence, sa réputation et son talent étaient en marche
ascendante; mais ni l'un ni l'autre n'étaient assez constatés pour
qu'il attachât un grand prix à sa conquête. D'ailleurs, il avait bien
assez d'esprit pour savoir que les avantages du monde n'assurent point
aujourd'hui de succès infaillibles. Il apprit et il vit que Laurence
avait une âme trop élevée pour céder jamais à d'autres entraînements
que ceux du coeur. Il sut en outre que, trop insouciante peut-être de
l'opinion publique alors que son âme était envahie par un sentiment
généreux, elle redoutait néanmoins et repoussait l'imputation d'être
protégée et assistée par un amant. Il s'enquit de son passé, de sa vie
intime: il s'assura que tout autre cadeau que celui d'un bouquet
serait repoussé d'elle comme un sanglant affront; et en même temps que
ces découvertes lui donnèrent de l'estime pour Laurence, elles
éveillèrent en lui la pensée de vaincre cette fierté, parce que cela
était difficile et aurait du retentissement. C'était donc dans ce but
qu'il s'était glissé dans son intimité, mais avec adresse, et pensant
bien que le premier point était de lui ôter toute crainte sur ses
intentions.
Pendant ces trois ans le temps avait marché, et l'occasion de risquer
une tentative ne s'était pas présentée. Le talent de Laurence était
devenu incontestable, sa célébrité avait grandi, son existence était
assurée, et, ce qu'il y avait de plus remarquable, son coeur ne
s'était point donné. Elle vivait repliée sur elle-même, ferme, calme,
triste parfois, mais résolue de ne plus se risquer à la légère sur
l'aile des orages. Peut-être ses réflexions l'avaient-elle rendue plus
difficile, peut-être ne trouvait-elle aucun homme digne de son
choix... Était-ce dédain, était-ce courage? Montgenays se le demandait
avec anxiété. Quelques-uns se persuadaient qu'il était aimé en secret,
et lui demandaient compte, à lui, de son indifférence apparente. Trop
adroit pour se laisser pénétrer, Montgenays répondait que le respect
enchaînerait toujours en lui la pensée d'être autre chose pour
Laurence qu'un ami et un frère. On redisait ces paroles à Laurence, et
on lui demandait si sa fierté ne dispenserait jamais ce pauvre
Montgenays d'une déclaration qu'il n'aurait jamais l'audace de lui
faire. -- Je le crois modeste, répondait-elle, mais pas au point de ne
pas savoir dire qu'il aime, si jamais il vient à aimer. Cette réponse
revenait à Montgenays, et il ne savait s'il devait la prendre pour la
raillerie du dépit ou pour la douceur de l'indifférence. Sa vanité en
était parfois si tourmentée, qu'il était prêt à tout risquer pour le
savoir; mais la crainte de tout gâter et de tout perdre le retenait,
et le temps s'écoulait sans qu'il vît jour à sortir de ce cercle
vicieux où chaque semaine le transportait d'une phase d'espoir à une
phase de découragement, et d'une résolution d'hypocrisie à une
résolution d'impertinence, sans qu'il lui fût jamais possible de
trouver l'heure convenable pour une déclaration qui ne fût pas
insensée, ou pour une retraite qui ne fût pas ridicule. Ce qu'il
craignait le plus au monde, c'était de prêter à rire, lui qui mettait
son amour-propre à jouer un personnage sérieux. La présence de Pauline
lui vint en aide, et la beauté de cette jeune fille sans expérience
lui suggéra de nouveaux plans sans rien changer à son but.
Il imagina de se conformer à une tactique bien vulgaire, mais qui
manque rarement son effet, tant les femmes sont accessibles à une
sotte vanité. Il pensa qu'en feignant une velléité d'amour pour
Pauline il éveillerait chez son amie le désir de la supplanter. Absent
de Paris depuis plusieurs mois, il fit sa rentrée dans le salon de
Laurence un certain soir où Pauline, étonnée, effarouchée de voir le
cercle habituel s'agrandir d'heure en heure, commençait à souffrir du
peu d'ampleur de sa robe noire et de la roideur de sa collerette. Dans
ce cercle, elle remarquait plusieurs actrices toutes jolies ou du
moins attrayantes à force d'art; puis, en se comparant à elles, en se
comparant à Laurence même, elle se disait avec raison que sa beauté
était plus régulière, plus irréprochable, et qu'un peu de toilette
suffirait pour l'établir devant tous les yeux. En passant et repassant
dans le salon, selon sa coutume, pour préparer le thé, veiller à la
clarté des lampes et vaquer à tous ces petits soins qu'elle avait
assumés volontairement sur elle, son mélancolique regard plongeait
dans les glaces, et son petit costume de demi-béguine commençait à la
choquer. Dans un de ces moments-là elle rencontra précisément dans la
glace le regard de Montgenays, qui observait tous ses mouvements. Elle
ne l'avait pas entendu annoncer; elle l'avait rencontré dans
l'antichambre sans le voir lorsqu'il était arrivé. C'était le premier
homme d'une belle figure et d'une véritable élégance qu'elle eût
encore pu remarquer. Elle en fut frappée d'une sorte de terreur; elle
reporta ses yeux sur elle-même avec inquiétude, trouva sa robe
flétrie, ses mains rouges, ses souliers épais, sa démarche gauche.
Elle eût voulu se cacher pour échapper à ce regard qui la suivait
toujours, qui observait son trouble, et qui était assez pénétrant dans
les sentiments d'une donnée vulgaire pour comprendre d'emblée ce qui
se passait en elle. Quelques instants après, elle remarqua que
Montgenays parlait d'elle à Laurence; car, tout en s'entretenant à
voix basse, leurs regards se portaient sur elle. -- Est-ce une
première camériste ou une demoiselle de compagnie que vous avez là?
demandait Montgenays à Laurence, quoiqu'il sût fort bien le roman de
Pauline. -- Ni l'une ni l'autre, répondit Laurence. C'est mon amie de
province dont je vous ai souvent parlé. Comment vous plaît-elle?
-- Montgenays affecta de ne pas répondre d'abord, de regarder fixement
Pauline; puis il dit d'un ton étrange que Laurence ne lui connaissait
pas, car c'était une intonation mise en réserve depuis longtemps pour
faire son effet dans l'occasion: -- Admirablement belle,
délicieusement jolie! -- En vérité! s'écria Laurence toute surprise de
ce mouvement, vous me rendez bien heureuse de me dire cela! Venez, que
je vous présente à elle. -- Et, sans attendre sa réponse, elle le prit
par le bras et l'entraîna jusqu'au bout du salon, où Pauline essayait
de se faire une contenance on rangeant son métier de broderie.
-- Permets-moi, ma chère enfant, lui dit Laurence, de te présenter un
de mes amis que tu ne connais pas encore, et qui depuis longtemps
désire beaucoup te connaître. -- Puis, ayant nommé Montgenays à
Pauline, qui, dans son trouble, n'entendit rien, elle adressa la
parole à un de ses camarades qui entrait; et, changeant de groupe,
elle laissa Montgenays et Pauline face à face, pour ainsi dire tête à
tête, dans le coin du salon.
Jamais Pauline n'avait parlé à un homme aussi bien frisé, cravaté,
chaussé et parfumé. Hélas! on n'imagine pas quel prestige ces minuties
de la vie élégante exercent sur l'imagination d'une fille de province.
Une main blanche, un diamant à la chemise, un soulier verni, une fleur
à la boutonnière, sont des recherches qui ne brillent plus en quelque
sorte dans un salon que par leur absence; mais qu'un commis-voyageur
étale ces séductions inouïes dans une petite ville, et tous les
regards seront attachés sur lui. Je ne veux pas dire que tous les
coeurs voleront au-devant du sien, mais du moins je pense qu'il sera
bien sot s'il n'en accapare pas quelques-uns.
Cet engouement puéril ne dura qu'un instant chez Pauline. Intelligente
et fière, elle eut bientôt secoué ce reste de _provincialité_ mais
elle ne put se défendre de trouver une grande distinction et un grand
charme dans les paroles que Montgenays lui adressa. Elle avait rougi
d'être troublée par le seul extérieur d'un homme. Elle se réconcilia
avec sa première impression en croyant trouver dans l'esprit de cet
homme le même cachet d'élégance dont toute sa personne portait
l'empreinte. Puis cette attention particulière qu'il lui accordait, le
soin qu'il semblait avoir pris de se faire présenter à elle retirée
dans un coin parmi les tasses de Chine et les vases de fleurs, le
plaisir timide qu'il paraissait goûter à la questionner sur ses goûts,
sur ses impressions et ses sympathies, la traitant de prime abord
comme une personne éclairée, capable de tout comprendre et de tout
juger; toutes ces coquetteries de la politesse du monde, dont Pauline
ne connaissait pas la banalité et la perfidie, la réveillèrent de sa
langueur habituelle. Elle s'excusa un instant sur son ignorance de
toutes choses; Montgenays parut prendre cette timidité pour une
admirable modestie ou pour une méfiance dont il se plaignait d'une
façon cafarde. Peu à peu Pauline s'enhardit jusqu'à vouloir montrer
qu'elle aussi avait de l'esprit, du goût, de l'instruction. Le fait
est qu'elle en avait extraordinairement eu égard à son existence
passée, mais qu'au milieu de tous ces artistes brisés à une causerie
étincelante elle ne pouvait éviter de tomber parfois dans le lieu
commun. Quoique sa nature distinguée la préservât de toute expression
triviale, il était facile de voir que son esprit n'était pas encore
sorti tout à fait de l'état de chrysalide. Un homme supérieur à
Montgenays n'en eût été que plus intéressé à ce développement; mais le
vaniteux en conçut un secret mépris pour l'intelligence de Pauline, et
il décida avec lui-même, dès cet instant, qu'elle ne lui servirait
jamais que de jouet, de moyen, de victime, s'il le fallait.
Qui eût pu supposer dans un homme froid et nonchalant en apparence une
résolution si sèche et si cruelle? Personne, à coup sûr. Laurence,
malgré tout son jugement, ne pouvait le soupçonner, et Pauline, moins
que personne, devait en concevoir l'idée.
Lorsque Laurence se rapprocha d'elle, se souvenant avec sollicitude
qu'elle l'avait laissée auprès de Montgenays troublée jusqu'à la
fièvre, confuse jusqu'à l'angoisse, elle fut fort surprise de la
retrouver brillante, enjouée, animée d'une beauté inconnue, et presque
aussi à l'aise que si elle eût passé sa vie dans le monde.
-- Regarde donc ton amie de province, lui dit à l'oreille un vieux
comédien de ses amis; n'est-ce pas merveille de voir comme en un
instant l'esprit vient aux filles?
Laurence fit peu d'attention à cette plaisanterie. Elle ne remarqua
pas non plus, le lendemain, que Montgenays était venu lui rendre
visite une heure trop tôt, car il savait fort bien que Laurence
sortait de la répétition à quatre heures; et depuis trois jusqu'à
quatre heures il l'avait attendue au salon, non pas seul, mais penché
sur le métier de Pauline.
Au grand jour, Pauline l'avait trouvé fort vieux. Quoiqu'il n'eût que
trente ans, son visage portait la flétrissure de quelques excès; l'on
sait que la beauté est inséparable, dans les idées de province, de la
fraîcheur et de la santé. Pauline ne comprenait pas encore, et ceci
faisait son éloge, que les traces de la débauche pussent imprimer au
front une apparence de poésie et de grandeur. Combien d'hommes dans
notre époque de romantisme ont été réputés penseurs et poëtes, rien
que pour avoir l'orbite creusé et le front dévasté avant l'âge!
Combien ont paru hommes de génie qui n'étaient que malades!
Mais le charme des paroles captiva Pauline encore plus que la veille.
Toutes ces insinuantes flatteries que la femme du monde la plus bornée
sait apprécier à leur valeur, tombaient dans l'âme aride et flétrie de
la pauvre recluse comme une pluie bienfaisante. Son orgueil, trop
longtemps privé de satisfactions légitimes, s'épanouissait au souffle
dangereux de la séduction, et quelle séduction déplorable! celle d'un
homme parfaitement froid, qui méprisait sa crédulité, et qui voulait
en faire un marchepied pour s'élever jusqu'à Laurence.