II.

Cependant, lorsqu'au coup de midi l'aveugle s'éveilla, Pauline savait

toute la vie de Laurence, même ce qui ne lui avait pas été raconté, et

cela plus que tout le reste peut-être; car les personnes qui ont vécu

dans le calme et la retraite ont un merveilleux instinct pour se

représenter la vie d'autrui pleine d'orages et de désastres qu'elles

s'applaudissent en secret d'avoir évités. C'est une consolation

intérieure qu'il leur faut laisser, car l'amour-propre y trouve bien

un peu son compte, et la vertu seule ne suffit pas toujours à

dédommager des longs ennuis de la solitude.

-- Eh bien! dit la mère aveugle en s'asseyant sur le bord de son lit,

appuyée sur sa fille, qui est donc là près de nous? Je sens le parfum

d'une belle dame. Je parie que c'est madame Ducornay, qui est revenue

de Paris avec toutes sortes de belles toilettes que je ne pourrai pas

voir, et de bonnes senteurs qui nous donnent la migraine.

-- Non, maman, répondit Pauline, ce n'est pas madame Ducornay.

-- Qui donc? reprit l'aveugle en étendant le bras. -- Devinez, dit

Pauline en faisant signe à Laurence de toucher la main de sa mère.

-- Que cette main est douce et petite! s'écria l'aveugle en passant

ses doigts noueux sur ceux de l'actrice. Oh! ce n'est pas madame

Ducornay, certainement. Ce n'est aucune de _nos dames_, car, quoi

qu'elles fassent, à la patte on reconnaît toujours le lièvre. Pourtant

je connais cette main-là. Mais c'est quelqu'un que je n'ai pas vu

depuis longtemps. Ne saurait-elle parler? -- Ma voix a changé comme ma

main, répondit Laurence, dont l'organe clair et frais avait pris, dans

les études théâtrales, un timbre plus grave et plus sonore.

-- Je connais aussi cette voix, dit l'aveugle, et pourtant je ne la

reconnais pas. Elle garda quelques instants le silence sans quitter la

main de Laurence, en levant sur elle ses yeux ternes et vitreux, dont

la fixité était effrayante. -- Me voit-elle? demanda Laurence bas à

Pauline. -- Nullement, répondit celle-ci, mais elle a toute sa

mémoire; et d'ailleurs, notre vie compte si peu d'événements, qu'il

est impossible qu'elle ne te reconnaisse pas tout à l'heure. À peine

Pauline eut-elle prononcé ces mots, que l'aveugle, repoussant la main

de Laurence avec un sentiment de dégoût qui allait jusqu'à l'horreur,

dit de sa voix sèche et cassée: -- Ah! c'est cette malheureuse _qui

joue la comédie!_ Que vient-elle chercher ici? Vous ne deviez pas la

recevoir, Pauline!

-- Ô ma mère! s'écria Pauline en rougissant de honte et de chagrin, et

en pressant sa mère dans ses bras, pour lui faire comprendre ce

qu'elle éprouvait. Laurence pâlit, puis se remettant aussitôt: -- Je

m'attendais à cela, dit-elle à Pauline avec un sourire dont la douceur

et la dignité l'étonnèrent et la troublèrent un peu.

-- Allons, reprit l'aveugle, qui craignait instinctivement de déplaire

à sa fille, en raison du besoin qu'elle avait de son dévouement,

laissez-moi le temps de me remettre un peu; je suis si surprise! et

comme cela, au réveil, on ne sait trop ce qu'on dit... Je ne voudrais

pas vous faire de chagrin, Mademoiselle... ou Madame... Comment vous

appelle-t-on maintenant? -- Toujours Laurence, répondit l'actrice avec

calme. -- Et elle est toujours Laurence, dit avec chaleur la bonne

Pauline en l'embrassant, toujours la même âme généreuse, le même noble

coeur... -- Allons, arrange-moi, ma fille, dit l'aveugle, qui voulait

changer de propos, ne pouvant se résoudre ni à contredire sa fille ni

à réparer sa dureté envers Laurence; coiffe-moi donc, Pauline;

j'oublie, moi, que les autres ne sont point aveugles, et qu'ils voient

en moi quelque chose d'affreux. Donne-moi mon voile, mon mantelet...

C'est bien, et maintenant apporte-moi mon chocolat de santé, et

offres-en aussi à... cette dame.

Pauline jeta à son amie un regard suppliant auquel celle-ci répondit

par un baiser. Quand la vieille dame, enveloppée dans sa mante

d'indienne brune à grandes fleurs rouges, et coiffée de son bonnet

blanc surmonté d'un voile de crêpe noir qui lui cachait la moitié du

visage, se fut assise vis-à-vis de son frugal déjeuner, elle s'adoucit

peu à peu. L'âge, l'ennui et les infirmités l'avaient amenée à ce

degré d'égoïsme qui fait tout sacrifier, même les préjugés les plus

enracinés, aux besoins du bien-être. L'aveugle vivait dans une telle

dépendance de sa fille, qu'une contrariété, une distraction de

celle-ci pouvait apporter le trouble dans cette suite d'innombrables

petites attentions dont la moindre était nécessaire pour lui rendre la

vie tolérable. Quand l'aveugle était commodément couchée, et qu'elle

ne craignait plus aucun danger, aucune privation pour quelques heures,

elle se donnait le cruel soulagement de blesser par des paroles aigres

et des murmures injustes les gens dont elle n'avait plus besoin; mais,

aux heures de sa dépendance, elle savait fort bien se contenir, et

enchaîner leur zèle par des manières plus affables. Laurence eut le

loisir de faire cette remarque dans le courant de la journée. Elle en

fit encore une autre qui l'attrista davantage: c'est que la mère avait

une peur réelle de sa fille. On eût dit qu'à travers cet admirable

sacrifice de tous les instants, Pauline laissait percer malgré elle un

muet mais éternel reproche, que sa mère comprenait fort bien et

redoutait affreusement. Il semblait que ces deux femmes craignissent

de s'éclairer mutuellement sur la lassitude qu'elles éprouvaient

d'être ainsi attachées l'une à l'autre, un être moribond et un être

vivant: l'un effrayé des mouvements de celui qui pouvait à chaque

instant lui enlever son dernier souffle, et l'autre épouvanté de cette

tombe où il craignait d'être entraîné à la suite d'un cadavre.

Laurence, qui était douée d'un esprit judicieux et d'un coeur noble,

se dit qu'il n'en pouvait pas être autrement; que d'ailleurs cette

souffrance invincible chez Pauline n'ôtait rien à sa patience et ne

faisait qu'ajouter à ses mérites. Mais, malgré cela, Laurence sentit

que l'effroi et l'ennui la gagnaient entre ces deux victimes. Un nuage

passa sur ses yeux et un frisson dans ses veines. Vers le soir, elle

était accablée de fatigue, quoiqu'elle n'eût pas fait un pas de la

journée. Déjà l'horreur de la vie réelle se montrait derrière cette

poésie, dont au premier moment elle avait, de ses yeux d'artiste,

enveloppé la sainte existence de Pauline. Elle eût voulu pouvoir

persister dans son illusion, la croire heureuse et rayonnante dans son

martyre comme une vierge catholique des anciens jours, voir la mère

heureuse aussi, oubliant sa misère pour ne songer qu'à la joie d'être

aimée et assistée ainsi; enfin elle eût voulu, puisque ce sombre

tableau d'intérieur était sous ses yeux, y contempler des anges de

lumière, et non de tristes figures chagrines et froides comme la

réalité. Le plus léger pli sur le front angélique de Pauline faisait

ombre à ce tableau; un mot prononcé sèchement par cette bouche si pure

détruisait la mansuétude mystérieuse que Laurence, au premier abord, y

avait vue régner. Et pourtant ce pli au front était une prière; ce mot

errant sur les lèvres, une parole de sollicitude ou de consolation;

mais tout cela était glacé comme l'égoïsme chrétien, qui nous fait

tout supporter en vue de la récompense, et désolé comme le renoncement

monastique, qui nous défend de trop adoucir la vie humaine à autrui

aussi bien qu'à nous-mêmes.

Tandis que le premier enthousiasme de l'admiration naïve

s'affaiblissait chez l'actrice, tout aussi naïvement et en dépit

d'elles-mêmes, une modification d'idées s'opérait en sens inverse chez

les deux bourgeoises. La fille, tout en frémissant à l'idée des pompes

mondaines où son amie s'était jetée, avait souvent ressenti, peut-être

à son insu, des élans de curiosité pour ce monde inconnu, plein de

terreurs et de prestiges, où ses principes lui défendaient de porter

un seul regard. En voyant Laurence, en admirant sa beauté, sa grâce,

ses manières tantôt nobles comme celles d'une reine de théâtre, tantôt

libres et enjouées comme celles d'un enfant (car l'artiste aimée du

public est comme un enfant à qui l'univers sert de famille), elle

sentait éclore en elle un sentiment à la fois enivrant et douloureux,

quelque chose qui tenait le milieu entre l'admiration et la crainte,

entre la tendresse et l'envie. Quant à l'aveugle, elle était

instinctivement captivée et comme vivifiée par le beau son de cette

voix, par la pureté de ce langage, par l'animation de cette causerie

intelligente, colorée et profondément naturelle, qui caractérise les

vrais artistes, et ceux du théâtre particulièrement. La mère de

Pauline, quoique remplie d'entêtement dévot et de morgue provinciale,

était une femme assez distinguée et assez instruite pour le monde où

elle avait vécu. Elle l'était du moins assez pour se sentir frappée et

charmée, malgré elle, d'entendre quelque chose de si différent de son

entourage habituel, et de si supérieur à tout ce qu'elle avait jamais

rencontré. Peut-être ne s'en rendait-elle pas bien compte à elle-même;

mais il est certain que les efforts de Laurence pour la faire revenir

de ses préventions réussissaient au delà de ses espérances. La vieille

femme commençait à s'amuser si réellement de la causerie de l'actrice,

qu'elle l'entendit avec regret, presque avec effroi, demander des

chevaux de poste. Elle fit alors un grand effort sur elle-même, et la

pria de rester jusqu'au lendemain. Laurence se fit un peu prier. Sa

mère, retenue à Paris par une indisposition de sa seconde fille,

n'avait pu partir avec elle. Les engagements de Laurence avec le

théâtre d'Orléans l'avaient forcée de les y devancer; mais elle leur

avait donné rendez-vous à Lyon, et Laurence voulait y arriver en même

temps qu'elles, sachant bien que sa mère et sa soeur, après quinze

jours de séparation (la première de leur vie), l'attendraient

impatiemment. Cependant l'aveugle insista tellement, et Pauline, à

l'idée de se séparer de nouveau, et pour jamais sans doute, de son

amie, versa des larmes si sincères, que Laurence céda, écrivit à sa

mère de ne pas être inquiète si elle retardait d'un jour son arrivée à

Lyon, et ne commanda ses chevaux que pour le lendemain soir.

L'aveugle, entraînée de plus en plus, poussa la gracieuseté jusqu'à

vouloir dicter une phrase amicale pour son ancienne connaissance, la

mère de Laurence.

-- Cette pauvre madame S..., ajouta-t-elle lorsqu'elle eut entendu

plier la lettre et pétiller la cire à cacheter, c'était une bien

excellente personne, spirituelle, gaie, confiante... et bien étourdie!

car enfin, ma pauvre enfant, c'est elle qui répondra devant Dieu du

malheur que tu as eu de monter sur les planches. Elle pouvait s'y

opposer, et elle ne l'a pas fait! Je lui ai écrit trois lettres à

cette occasion, et Dieu sait si elle les a lues! Ah! si elle m'eût

écoutée, tu n'en serais pas là!...

-- Nous serions dans la plus profonde misère, répondit Laurence avec

une douce vivacité, et nous souffririons de ne pouvoir rien faire

l'une pour l'autre, tandis qu'aujourd'hui j'ai la joie de voir ma

bonne mère rajeunir au sein d'une honnête aisance; et elle est plus

heureuse que moi, s'il est possible, de devoir son bien-être à mon

travail et à ma persévérance. Oh! c'est une excellente mère, ma bonne

madame D..., et, quoique je sois actrice, je vous assure que je l'aime

autant que Pauline vous aime.

-- Tu as toujours été une bonne fille, je le sais, dit l'aveugle. Mais

enfin comment cela finira-t-il? Vous voilà riches, et je comprends que

ta mère s'en trouve fort bien, car c'est une femme qui a toujours aimé

ses aises et ses plaisirs; mais l'autre vie, mon enfant, vous n'y

songez ni l'une ni l'autre!... Enfin, je me réfugie dans la pensée que

tu ne seras pas toujours au théâtre, et qu'un jour viendra où tu feras

pénitence.

Cependant le bruit de l'aventure qui avait amené à Saint-Front, route

de Paris, une dame en chaise de poste qui croyait aller à Villiers,

route de Lyon, s'était répandue dans la petite ville, et y donnait

lieu, depuis quelques heures, à d'étranges commentaires. Par quel

hasard, par quel prodige, cette dame de la chaise de poste, après être

arrivée là sans le vouloir, se décidait-elle à y rester toute la

journée? Et que faisait-elle, bon Dieu! chez les dames D...? Comment

pouvait-elle les connaître? Et que pouvaient-elles avoir à se dire

depuis si longtemps qu'elles étaient enfermées ensemble? Le secrétaire

de la mairie, qui faisait sa partie de billard au café situé justement

en face de la maison des dames D..., vit ou crut voir passer et

repasser derrière les vitres de cette maison la dame étrangère, vêtue

singulièrement, disait-il, et même magnifiquement. La toilette de

voyage de Laurence était pourtant d'une simplicité de bon goût; mais

la femme de Paris, et la femme artiste surtout, donne aux moindres

atours un prestige éblouissant pour la province. Toutes les dames des

maisons voisines se collèrent à leurs croisées, les entr'ouvrirent

même, et s'enrhumèrent toutes plus ou moins, dans l'espérance de

découvrir ce qui se passait chez la voisine. On appela la servante

comme elle allait au marché, on l'interrogea. Elle ne savait rien,

elle n'avait rien entendu, rien compris; mais la personne en question

était fort étrange, selon elle. Elle faisait de grands pas, parlait

avec une grosse voix, et portait une pelisse fourrée qui la faisait

ressembler aux animaux des ménageries ambulantes, soit à une lionne,

soit à une tigresse; la servante ne savait pas bien à laquelle des

deux. Le secrétaire de la mairie décida qu'elle était vêtue d'une peau

de panthère, et l'adjoint du maire trouva fort probable que ce fût la

duchesse de Berry. Il avait toujours soupçonné la vieille D... d'être

légitimiste au fond du coeur, car elle était dévote. Le maire,

assassiné de questions par les dames de sa famille, trouva un

expédient merveilleux pour satisfaire leur curiosité et la sienne

propre. Il ordonna au maître de poste de ne délivrer de chevaux à

l'étrangère que sur le _vu_ de son passe-port. L'étrangère, se

ravisant et remettant son départ au lendemain, fit répondre par son

domestique qu'elle montrerait son passe-port au moment où elle

redemanderait des chevaux. Le domestique, fin matois, véritable

Frontin de comédie, s'amusa de la curiosité des citadins de

Saint-Front, et leur fit à chacun un conte différent. Mille versions

circulèrent et se croisèrent dans la ville. Les esprits furent

très-agités, le maire craignit une émeute; le procureur du roi intima

à la gendarmerie l'ordre de se tenir sur pied, et les chevaux de

l'ordre public eurent la selle sur le dos tout le jour.

-- Que faire? disait le maire qui était un homme de moeurs douces et

un coeur sensible envers le beau sexe. Je ne puis envoyer un gendarme

pour examiner brutalement les papiers d'une dame! -- À votre place, je

ne m'en gênerais pas! disait le substitut, jeune magistrat farouche

qui aspirait à être procureur du roi, et qui travaillait à diminuer

son embonpoint pour ressembler tout à fait à Junius Brutus. -- Vous

voulez que je fasse de l'arbitraire! reprenait le magistrat pacifique.

La mairesse tint conseil avec les femmes des autres autorités, et il

fut décidé que M. le maire irait en personne, avec toute la politesse

possible, et s'excusant sur la nécessité d'obéir à des ordres

supérieurs, demander à l'inconnue son passeport.

Le maire obéit, et se garda bien de dire que ces ordres supérieurs

étaient ceux de sa femme. La mère D... fut un peu effrayée de cette

démarche; Pauline, qui la comprit fort bien, en fut inquiète et

blessée; Laurence ne fit qu'en rire, et, s'adressant au maire, elle

l'appela par son nom, lui demanda des nouvelles de toutes les

personnes de sa famille et de son intimité, lui nommant avec une

merveilleuse mémoire jusqu'au plus petit de ses enfants, l'intrigua

pendant un quart d'heure, et finit par s'en faire reconnaître. Elle

fut si aimable et si jolie dans ce badinage, que le bon maire en tomba

amoureux comme un fou, voulut lui baiser la main, et ne se retira que

lorsque madame D... et Pauline lui eurent promis de le faire dîner

chez elles ce même jour avec la belle actrice de _la capitale_. Le

dîner fut fort gai. Laurence essaya de se débarrasser des impressions

tristes qu'elle avait reçues, et voulut récompenser l'aveugle du

sacrifice qu'elle lui faisait de ses préjugés en lui donnant quelques

heures d'enjouement. Elle raconta mille historiettes plaisantes sur

ses voyages en province, et même, au dessert, elle consentit à réciter

à M. le maire des tirades de vers classiques qui le jetèrent dans un

délire d'enthousiasme dont madame la mairesse eût été sans doute fort

effrayée. Jamais l'aveugle ne s'était autant amusée; Pauline était

singulièrement agitée; elle s'étonnait de se sentir triste au milieu

de sa joie. Laurence, tout en voulant divertir les autres, avait fini

par se divertir elle-même. Elle se croyait rajeunie de dix ans en se

retrouvant dans ce monde de ses souvenirs, où elle croyait parfois

être encore en rêve.

On était passé de la salle à manger au salon, et on achevait de

prendre le café, lorsqu'un bruit de socques dans l'escalier annonça

l'approche d'une visite. C'était la femme du maire, qui, ne pouvant

résister plus longtemps à sa curiosité, venait _adroitement_ et comme

par hasard voir madame D... Elle se fût bien gardée d'amener ses

filles, elle eût craint de faire tort à leur mariage si elle leur eût

laissé entrevoir la comédienne. Ces demoiselles n'en dormirent pas de

la nuit, et jamais l'autorité maternelle ne leur sembla plus inique.

La plus jeune en pleura de dépit.

Madame la mairesse, quoique assez embarrassée de l'accueil qu'elle

ferait à Laurence (celle-ci avait autrefois donné des leçons à ses

filles), se garda bien d'être impolie. Elle fut même gracieuse en

voyant la dignité calme qui régnait dans ses manières. Mais quelques

minutes après, une seconde visite étant arrivée, _par hasard_ aussi,

la mairesse recula sa chaise et parla un peu moins à l'actrice. Elle

était observée par une de ses amies intimes, qui n'eût pas manqué de

critiquer beaucoup son _intimité_ avec une comédienne. Cette seconde

visiteuse s'était promis de satisfaire aussi sa curiosité en faisant

causer Laurence. Mais, outre que Laurence devint de plus en plus grave

et réservée, la présence de la mairesse contraignit et gêna les

curiosités subséquentes. La troisième visite gêna beaucoup les deux

premières, et fut à son tour encore plus gênée par l'arrivée de la

quatrième. Enfin, en moins d'une heure, le vieux salon de Pauline fut

rempli comme si elle eût invité toute la ville à une grande soirée.

Personne n'y pouvait résister; on voulait, au risque de faire une

chose étrange, impolie même, voir cette petite sous-maîtresse dont

personne n'avait soupçonné l'intelligence, et qui maintenant était

connue et applaudie dans toute la France. Pour légitimer la curiosité

présente, et pour excuser le peu de discernement qu'on avait eu dans

le passé, on affectait de douter encore du talent de Laurence, et on

se disait à l'oreille: -- Est-il bien vrai qu'elle soit l'amie et la

protégée de mademoiselle Mars? -- On dit qu'elle a un si grand succès

à Paris -- Croyez-vous bien que ce soit possible? -- Il paraît que les

plus célèbres auteurs font des pièces pour elle. -- Peut-être

exagère-t-on beaucoup tout cela! -- Lui avez-vous parlé? -- Lui

parlez-vous? etc.

Personne néanmoins ne pouvait diminuer par ses doutes la grâce et la

beauté de Laurence. Un instant avant le dîner, elle avait fait venir

sa femme de chambre, et, d'un tout petit carton qui ressemblait à ces

noix enchantées où les fées font tenir d'un coup de baguette tout le

trousseau d'une princesse, était sortie une parure très-simple, mais

d'un goût exquis et d'une fraîcheur merveilleuse. Pauline ne pouvait

comprendre qu'on pût avec si peu de temps et de soin se métamorphoser

ainsi en voyage, et l'élégance de son amie la frappait d'une sorte de

vertige. Les dames de la ville s'étaient flattées d'avoir à critiquer

cette toilette et cette tournure qu'on avait annoncées si étranges;

elles étaient forcées d'admirer et de dévorer du regard ces étoffes

moelleuses négligées dans leur richesse, ces coupes élégantes

d'ajustements sans roideur et sans étalage, nuance à laquelle

n'arrivera jamais l'élégante de petite ville, même lorsqu'elle copie

exactement l'élégante des grandes villes; enfin toutes ces recherches

de la chaussure, de la manchette et de la coiffure, que les femmes

sans goût exagèrent jusqu'à l'absurde, ou suppriment jusqu'à la

malpropreté. Ce qui frappait et intimidait plus que tout le reste,

c'était l'aisance parfaite de Laurence, ce ton de la meilleure

compagnie qu'on ne s'attend guère, en province, à trouver chez une

comédienne, et que, certes, on ne trouvait chez aucune femme à

Saint-Front. Laurence était imposante et prévenante à son gré. Elle

souriait en elle-même du trouble où elle jetait tous ces petits

esprits qui étaient venus à l'insu les uns des autres, chacun croyant

être le seul assez hardi pour s'amuser des inconvenances d'une

bohémienne, et qui se trouvaient là honteux et embarrassés chacun de

la présence des autres, et plus encore du désappointement d'avoir à

envier ce qu'il était venu persifler, humilier peut-être! Toutes ces

femmes se tenaient d'un côté du salon comme un régiment en déroute, et

de l'autre côté, entourée de Pauline, de sa mère et de quelques hommes

de bon sens qui ne craignaient pas de causer respectueusement avec

elle, Laurence siégeait comme une reine affable qui sourit à son

peuple et le tient à distance. Les rôles étaient bien changés, et le

malaise croissait d'un côté, tandis que la véritable dignité

triomphait de l'autre. On n'osait plus chuchoter, on n'osait même plus

regarder, si ce n'est à la dérobée. Enfin, quand le départ des plus

désappointées eut éclairci les rangs, on osa s'approcher, mendier une

parole, un regard, toucher la robe, demander l'adresse de la lingère,

le prix des bijoux, le nom des pièces de théâtre les plus à la mode à

Paris, et des billets de spectacle pour le premier voyage qu'on ferait

à la capitale.

À l'arrivée des premières visites, l'aveugle avait été confuse, puis

contrariée, puis blessée. Quand elle entendit tout ce monde remplir

son salon froid et abandonné depuis si longtemps, elle prit son parti,

et, cessant de rougir de l'amitié qu'elle avait témoignée à Laurence,

elle en affecta plus encore, et accueillit par des paroles aigres et

moqueuses tous ceux qui vinrent la saluer. -- Oui-da, Mesdames,

répondait-elle, je me porte mieux que je ne pensais, puisque mes

infirmités ne font plus peur à personne. Il y a deux ans que l'on

n'est venu me tenir compagnie le soir, et c'est un merveilleux hasard

qui m'amène toute la ville à la fois. Est-ce qu'on aurait dérangé le

calendrier, et ma fête, que je croyais passée il y a six mois,

tomberait-elle aujourd'hui? Puis, s'adressant à d'autres qui n'étaient

presque jamais venues chez elle, elle poussait la malice jusqu'à leur

dire en face et tout haut: -- Ah! vous faites comme moi, vous faites

taire vos scrupules de conscience, et vous venez, malgré vous, rendre

hommage au talent? C'est toujours ainsi, voyez-vous; l'esprit triomphe

toujours, et de tout. Vous avez bien blâmé mademoiselle S... de s'être

mise au théâtre; vous avez fait comme moi, vous dis-je, vous avez

trouvé cela révoltant, affreux! Eh bien, vous voilà toutes à ses

pieds! Vous ne direz pas le contraire, car enfin je ne crois pas être

devenue tout à coup assez aimable et assez jolie pour que l'on vienne

en foule jouir de ma société.

Quant à Pauline, elle fut du commencement à la fin admirable pour

son amie. Elle ne rougit point d'elle un seul instant, et bravant,

avec un courage héroïque en province, le blâme qu'on s'apprêtait à

déverser sur elle, elle prit franchement le parti d'être en public à

l'égard de Laurence ce qu'elle était en particulier. Elle l'accabla

de soins, de prévenances, de respects même; elle plaça elle-même un

tabouret sous ses pieds, elle lui présenta elle-même le plateau de

rafraîchissements; puis elle répondit par un baiser plein d'effusion

à son baiser de remerciement; et quand elle se rassit auprès d'elle,

elle tint sa main enlacée à la sienne toute la soirée sur le bras du

fauteuil.

Ce rôle était beau sans doute, et la présence de Laurence opérait des

miracles, car un tel courage eût épouvanté Pauline si on lui en eût

annoncé la nécessité la veille; et maintenant il lui coûtait si peu

qu'elle s'en étonnait elle-même. Si elle eût pu descendre au fond de

sa conscience, peut-être eût-elle découvert que ce rôle généreux était

le seul qui l'élevât au niveau de Laurence à ses propres yeux. Il est

certain que jusque-là la grâce, la noblesse et l'intelligence de

l'actrice l'avaient déconcertée un peu; mais, depuis qu'elle l'avait

posée auprès d'elle en protégée, Pauline ne s'apercevait plus de cette

supériorité, difficile à accepter de femme à femme aussi bien que

d'homme à homme.

Il est certain que, lorsque les deux amies et la mère aveugle se

retrouvèrent seules ensemble au coin du feu, Pauline fut surprise et

même un peu blessée de voir que Laurence reportait toute sa

reconnaissance sur la vieille femme. Ce fut avec une noble franchise

que l'actrice, baisant la main de madame D... et l'aidant à reprendre

le chemin de sa chambre, lui dit qu'elle sentait tout le prix de ce

qu'elle avait fait et de ce qu'elle avait été pour elle durant cette

petite épreuve. -- Quant à toi, ma Pauline, dit-elle à son amie

lorsqu'elles furent tête à tête, je te fâcherais, si je te faisais le

même remerciement. Tu n'as point de préjugés assez obstinés pour que

ton mépris de la sottise provinciale me semble un grand effort. Je te

connais, tu ne serais plus toi-même si tu n'avais pas trouvé un vrai

plaisir à t'élever de toute ta hauteur au-dessus de ces bégueules.

-- C'est à cause de toi que cela m'est devenu un plaisir, répondit

Pauline un peu déconcertée.

-- Allons donc, rusée! reprit Laurence en l'embrassant, c'est à cause

de vous-même!

Était-ce un instinct d'ingratitude qui faisait parler ainsi l'amie de

Pauline? Non. Laurence était la femme la plus droite avec les autres

et la plus sincère vis-à-vis d'elle-même. Si l'effort de son amie lui

eût paru sublime, elle ne se serait pas crue humiliée de lui montrer

de la reconnaissance; mais elle avait un sentiment si ferme et si

légitime de sa propre dignité, qu'elle croyait le courage de Pauline

aussi naturel, aussi facile que le sien. Elle ne se doutait nullement

de l'angoisse secrète qu'elle excitait dans cette âme troublée. Elle

ne pouvait la deviner; elle ne l'eût pas comprise.

Pauline, ne voulant pas la quitter d'un instant, exigea qu'elle dormît

dans son propre lit. Elle s'était fait arranger un grand canapé où

elle se coucha non loin d'elle, afin de pouvoir causer le plus

longtemps possible. Chaque moment augmentait l'inquiétude de la jeune

recluse, et son désir de comprendre la vie, les jouissances de l'art

et celles de la gloire, celles de l'activité et celles de

l'indépendance. Laurence éludait ses questions. Il lui semblait

imprudent de la part de Pauline de vouloir connaître les avantages

d'une position si différente de la sienne; il lui eût semblé peu

délicat à elle-même de lui en faire un tableau séduisant. Elle

s'efforça de répondre à ses questions par d'autres questions; elle

voulut lui faire dire les joies intimes de sa vie évangélique, et

tourner toute l'exaltation de leur entretien vers cette poésie du

devoir qui lui semblait devoir être le partage d'une âme pieuse et

résignée. Mais Pauline ne répondit que par des réticences. Dans leur

premier entretien de la matinée, elle avait épuisé tout ce que sa

vertu avait d'orgueil et de finesse pour dissimuler sa souffrance. Le

soir, elle ne songeait déjà plus à son rôle. La soif qu'elle éprouvait

de vivre et de s'épanouir, comme une fleur longtemps privée d'air et

de soleil, devenait de plus en plus ardente. Elle l'emporta, et força

Laurence à s'abandonner au plaisir le plus grand qu'elle connût, celui

d'épancher son âme avec confiance et naïveté. Laurence aimait son art,

non-seulement pour lui-même, mais aussi en raison de la liberté et de

l'élévation d'esprit et d'habitudes qu'il lui avait procurées. Elle

s'honorait de nobles amitiés; elle avait connu aussi des affections

passionnées, et, quoiqu'elle eût la délicatesse de n'en point parler à

Pauline, la présence de ces souvenirs encore palpitants donnait à son

éloquence naturelle une énergie pleine de charme et d'entraînement.

Pauline dévorait ses paroles. Elles tombaient dans son coeur et dans

son cerveau comme une pluie de feu; pâle, les cheveux épars, l'oeil

embrasé, le coude appuyé sur son chevet virginal, elle était belle

comme une nymphe antique à la lueur pâle de la lampe qui brûlait entre

les deux lits. Laurence la vit et fut frappée de l'expression de ses

traits. Elle craignit d'en avoir trop dit, et se le reprocha, quoique

pourtant toutes ses paroles eussent été pures comme celles d'une mère

à sa fille. Puis, involontairement, revenant à ses idées théâtrales,

et oubliant tout ce qu'elles venaient de se dire, elle s'écria,

frappée de plus en plus: -- Mon Dieu, que tu es belle, ma chère

enfant! Les classiques qui m'ont voulu enseigner le rôle de Phèdre ne

t'avaient pas vue ainsi. Voici une pose qui est toute l'école moderne;

mais c'est Phèdre tout entière... non pas la Phèdre de Racine

peut-être, mais celle d'Euripide, disant:

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!...

Si je ne te dis pas cela en grec, ajouta Laurence en étouffant un

léger bâillement, c'est que je ne sais pas le grec... Je parie que tu

le sais, toi...

-- Le grec! quelle folie! répondit Pauline en s'efforçant de sourire.

Que ferais-je de cela?

-- Oh! moi, si j'avais, comme toi, le temps d'étudier tout, s'écria

Laurence, je voudrais tout savoir!

Il se fit quelques instants de silence. Pauline fit un douloureux

retour sur elle-même; elle se demanda à quoi, en effet, servaient tous

ces merveilleux ouvrages de broderie qui remplissaient ses longues

heures de silence et de solitude, et qui n'occupaient ni sa pensée ni

son coeur. Elle fut effrayée de tant de belles années perdues, et il

lui sembla qu'elle avait fait de ses plus nobles facultés, comme de

son temps le plus précieux, un usage stupide, presque impie. Elle se

releva encore sur son coude, et dit à Laurence: -- Pourquoi donc me

comparais-tu à Phèdre? Sais-tu que c'est là un type affreux? Peux-tu

poétiser le vice et le crime?... -- Laurence ne répondit pas. Fatiguée

de l'insomnie de la nuit précédente, calme d'ailleurs au fond de

l'âme, comme on l'est, malgré tous les orages passagers, lorsqu'on a

trouvé au fond de soi le vrai but et le vrai moyen de son existence,

elle s'était endormie presque en parlant. Ce prompt et paisible

sommeil augmenta l'angoisse et l'amertume de Pauline. Elle est

heureuse, pensa-t-elle... heureuse et contente d'elle-même, sans

effort, sans combats, sans incertitude... Et moi!... Ô mon Dieu! cela

est injuste!

Pauline ne dormit pas de toute la nuit. Le lendemain, Laurence

s'éveilla aussi paisiblement qu'elle s'était endormie, et se montra au

jour fraîche et reposée. Sa femme de chambre arriva avec une jolie

robe blanche qui lui servait de peignoir pendant sa toilette. Tandis

que la soubrette lissait et tressait les magnifiques cheveux noirs de

Laurence, celle-ci repassait le rôle qu'elle devait jouer à Lyon, à

trois jours de là. C'était à son tour d'être belle avec ses cheveux

épars et l'expression tragique. De temps en temps, elle échappait

brusquement aux mains de la femme de chambre, et marchait dans

l'appartement en s'écriant: «Ce n'est pas cela!... je veux le dire

comme je le sens!» Et elle laissait échapper des exclamations, des

phrases de drame; elle cherchait des poses devant le vieux miroir de

Pauline. Le sang-froid de la femme de chambre, habituée à toutes ces

choses, et l'oubli complet où Laurence semblait être de tous les

objets extérieurs, étonnaient au dernier point la jeune provinciale.

Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'effrayer de ces airs de

pythonisse; puis elle était frappée de la beauté tragique de Laurence,

comme Laurence l'avait été de la sienne quelques heures auparavant.

Mais elle se disait: Elle fait toutes ces choses de sang-froid, avec

une impétuosité préparée, avec une douleur étudiée. Au fond, elle est

fort tranquille, fort heureuse; et moi, qui devrais avoir le calme de

Dieu sur le front, il se trouve que je ressemble à Phèdre!

Comme elle pensait cela, Laurence lui dit brusquement: -- Je fais tout

ce que je peux pour trouver ta pose d'hier soir quand tu étais là sur

ton coude... je ne peux pas en venir à bout! C'était magnifique.

Allons! c'est trop récent. Je trouverai cela plus tard, par

inspiration! Toute inspiration est une réminiscence, n'est-ce pas,

Pauline? Tu ne te coiffes pas bien, mon enfant; tresse donc tes

cheveux au lieu de les lisser ainsi en bandeau. Tiens, Susette va te

montrer.

Et tandis que la femme de chambre faisait une tresse, Laurence fit

l'autre, et en un instant Pauline se trouva si bien coiffée et si

embellie qu'elle fit un cri de surprise. -- Ah! mon Dieu, quelle

adresse! s'écria-t-elle; je ne me coiffais pas ainsi de peur d'y

perdre trop de temps, et j'en mettais le double.

-- Oh! c'est que nous autres, répondit Laurence, nous sommes forcées

de nous faire belles le plus possible et le plus vite possible.

-- Et à quoi cela me servirait-il, à moi? dit Pauline en laissant

tomber ses coudes sur la toilette, et en se regardant au miroir d'un

air sombre et désolé.

-- Tiens, s'écria Laurence, te voilà encore Phèdre! Reste comme cela,

j'étudie!

Pauline sentit ses yeux se remplir de larmes. Pour que Laurence ne

s'en aperçût pas (et c'est ce que Pauline craignait le plus au monde

en cet instant), elle s'enfuit dans une autre pièce et dévora d'amers

sanglots. Il y avait de la douleur et de la colère dans son âme, mais

elle ne savait pas elle-même pourquoi ces orages s'élevaient en elle.

Le soir, Laurence était partie. Pauline avait pleuré en la voyant

monter en voiture, et, cette fois, c'était de regret; car Laurence

venait de la faire vivre pendant trente-six heures, et elle pensait

avec effroi au lendemain. Elle tomba accablée de fatigue dans son lit,

et s'endormit brisée, désirant ne plus s'éveiller. Lorsqu'elle

s'éveilla, elle jeta un regard de morne épouvante sur ces murailles

qui ne gardaient aucune trace du rêve que Laurence y avait évoqué.

Elle se leva lentement, s'assit machinalement devant son miroir, et

essaya de refaire ses tresses de la veille. Tout à coup, rappelée à la

réalité par le chant de son serin qui s'éveillait dans sa cage,

toujours gai, toujours indifférent à la captivité, Pauline se leva,

ouvrit la cage, puis la fenêtre, et poussa dehors l'oiseau sédentaire,

qui ne voulait pas s'envoler. «Ah! tu n'es pas digne de la liberté!»

dit-elle en le voyant revenir vers elle aussitôt. Elle retourna à sa

toilette, défit ses tresses avec une sorte de rage, et tomba le visage

sur ses mains crispées. Elle resta ainsi jusqu'à l'heure où sa mère

s'éveillait. La fenêtre était restée ouverte, Pauline n'avait pas

senti le froid. Le serin était rentré dans sa cage et chantait de

toutes ses forces.

Pauline · 第 8 / 13 题