Il y a trois ans, il arriva à Saint-Front, petite ville fort laide qui
est située dans nos environs et que je ne vous engage pas à chercher
sur la carte, même sur celle de Cassini, une aventure qui fit beaucoup
jaser, quoiqu'elle n'eût rien de bien intéressant par elle-même, mais
dont les suites furent fort graves, quoiqu'on n'en ait rien su.
C'était par une nuit sombre et par une pluie froide. Une chaise de
poste entra dans la cour de l'auberge du _Lion couronné_. Une voix de
femme demanda des chevaux, _vite, vite!_... Le postillon vint lui
répondre fort lentement que cela était facile à dire; qu'il n'y avait
pas de chevaux, vu que l'épidémie (cette même épidémie qui est en
permanence dans certains relais sur les routes peu fréquentées) en
avait enlevé trente-sept la semaine dernière; qu'enfin on pourrait
partir dans la nuit, mais qu'il fallait attendre que l'attelage qui
venait de conduire la patache fût un peu rafraîchi. -- Cela sera-t-il
bien long? demanda le laquais empaqueté de fourrures qui était
installé sur le siège. -- C'est l'affaire d'une heure, répondit le
postillon à demi débotté; nous allons nous mettre tout de suite à
manger l'avoine.
Le domestique jura; une jeune et jolie femme de chambre qui avançait à
la portière sa tête entourée de foulards en désordre, murmura je ne
sais quelle plainte touchante sur l'ennui et la fatigue des voyages.
Quant à la personne qu'escortaient ces deux laquais, elle descendit
lentement sur le pavé humide et froid, secoua sa pelisse doublée de
martre, et prit le chemin de la cuisine sans proférer une seule
parole.
C'était une jeune femme d'une beauté vive et saisissante, mais pâlie
par la fatigue. Elle refusa l'offre d'une chambre, et, tandis que ses
valets préférèrent s'enfermer et dormir dans la berline, elle s'assit,
devant le foyer, sur la chaise classique, ingrat et revêche asile du
voyageur résigné. La servante, chargée de veiller son quart de nuit,
se remit à ronfler, le corps plié sur un banc et la face appuyée sur
la table. Le chat, qui s'était dérangé avec humeur pour faire place à
la voyageuse, se blottit de nouveau sur les cendres tièdes. Pendant
quelques instants il fixa sur elle des yeux verts et luisants pleins
de dépit et de méfiance; mais peu à peu sa prunelle se resserra et
s'amoindrit jusqu'à n'être plus qu'une mince raie noire sur un fond
d'émeraude. Il retomba dans le bien-être égoïste de sa condition, fit
le gros dos, ronfla sourdement en signe de béatitude, et finit par
s'endormir entre les pattes d'un gros chien qui avait trouvé moyen de
vivre en paix avec lui, grâce à ces perpétuelles concessions que, pour
le bonheur des sociétés, le plus faible impose toujours au plus fort.
La voyageuse essaya vainement de s'assoupir. Mille images confuses
passaient dans ses rêves et la réveillaient en sursaut. Tous ces
souvenirs puérils qui obsèdent parfois les imaginations actives se
pressèrent dans son cerveau et s'évertuèrent à le fatiguer sans but et
sans fruit, jusqu'à ce qu'enfin une pensée dominante s'établit à leur
place.
«Oui, c'était une triste ville, pensa la voyageuse, une ville aux rues
anguleuses et sombres, au pavé raboteux; une ville laide et pauvre
comme celle-ci m'est apparue à travers la vapeur qui couvrait les
glaces de ma voiture. Seulement il y a dans celle-ci un ou deux,
peut-être trois réverbères, et là-bas il n'y en avait pas un seul.
Chaque piéton marchait avec son falot après l'heure du couvre-feu.
C'était affreux, cette pauvre ville, et pourtant j'y ai passé des
années de jeunesse et de force! J'étais bien autre alors... J'étais
pauvre de condition, mais j'étais riche d'énergie et d'espoir. Je
souffrais bien! ma vie se consumait dans l'ombre et dans l'inaction;
mais qui me rendra ces souffrances d'une âme agitée par sa propre
puissance? Ô jeunesse du coeur! qu'êtes-vous devenue?...» Puis, après
ces apostrophes un peu emphatiques que les têtes exaltées prodiguent
parfois à la destinée, sans trop de sujet peut-être, mais par suite
d'un besoin inné qu'elles éprouvent de dramatiser leur existence à
leurs propres yeux, la jeune femme sourit involontairement, comme si
une voix intérieure lui eût répondu qu'elle était heureuse encore; et
elle essaya de s'endormir, en attendant que l'heure fût écoulée.
La cuisine de l'auberge n'était éclairée que par une lanterne de fer
suspendue au plafond. Le squelette de ce luminaire dessinait une large
étoile d'ombre tremblotante sur tout l'intérieur de la pièce, et
rejetait sa pâle clarté vers les solives enfumées du plafond.
L'étrangère était donc entrée sans rien distinguer autour d'elle, et
l'état de demi-sommeil où elle était l'avait d'ailleurs empêchée de
faire aucune remarque sur le lieu où elle se trouvait.
Tout à coup l'éboulement d'une petite avalanche de cendre dégagea deux
tisons mélancoliquement embrassés; un peu de flamme frissonna,
jaillit, pâlit, se ranima, et grandit enfin jusqu'à illuminer tout
l'intérieur de l'âtre. Les yeux distraits de la voyageuse, suivant
machinalement ces ondulations de lumière, s'arrêtèrent tout à coup sur
une inscription qui ressortait en blanc sur un des chambranles noircis
de la cheminée. Elle tressaillit alors, passa la main sur ses yeux
appesantis, ramassa un bout de branche embrasée pour examiner les
caractères, et la laissa retomber en s'écriant d'une voix émue: -- Ah
Dieu! où suis-je? est-ce un rêve que je fais?
À cette exclamation, la servante s'éveilla brusquement, et, se
tournant vers elle, lui demanda si elle l'avait appelée.
-- Oui, oui, s'écria l'étrangère; venez ici. Dites-moi, qui a écrit
ces deux noms sur le mur?
-- Deux noms? dit la servante ébahie; quels noms?
-- Oh! dit l'étrangère en se parlant avec une sorte d'exaltation, son
nom et le mien, Pauline, Laurence! Et cette date! _10 février 182..._!
Oh! dites-moi, dites-moi pourquoi ces noms et cette date sont ici?
-- Madame, répondit la servante, je n'y avais jamais fait attention,
et d'ailleurs je ne sais pas lire.
-- Mais où suis-je donc? comment nommez-vous cette ville? N'est-ce pas
Villiers, la première poste après L...?
-- Mais non pas, Madame; vous êtes à Saint-Front, route de Paris,
hôtel du _Lion couronné_.
-- Ah ciel! s'écria la voyageuse avec force en se levant tout à coup.
La servante épouvantée la crut folle et voulut s'enfuir; mais la jeune
femme l'arrêtant:
-- Oh! par grâce, restez, dit-elle, et parlez-moi! Comment se fait-il
que je sois ici? Dites-moi si je rêve? Si je rêve, éveillez-moi!
-- Mais, Madame, vous ne rêvez pas, ni moi non plus, je pense,
répondit la servante. Vous vouliez donc aller à Lyon? Eh bien! mon
Dieu, vous aurez oublié de l'expliquer au postillon, et tout
naturellement il aura cru que vous alliez à Paris. Dans ce temps-ci,
toutes les voitures de poste vont à Paris.
-- Mais je lui ai dit moi-même que j'allais à Lyon.
-- Oh dame! c'est que Baptiste est sourd à ne pas entendre le canon,
et avec cela qu'il dort sur son cheval la moitié du temps, et que ses
bêtes sont accoutumées à la route de Paris dans ce temps-ci...
-- À Saint-Front! répétait l'étrangère. Oh! singulière destinée qui me
ramène aux lieux que je voulais fuir! J'ai fait un détour pour ne
point passer ici, et, parce que je me suis endormie deux heures, le
hasard m'y conduit à mon insu! Eh bien! c'est Dieu peut-être qui le
veut. Sachons ce que je dois retrouver ici de joie ou de douleur.
Dites-moi, ma chère, ajouta-t-elle en s'adressant à la fille
d'auberge, connaissez-vous dans cette ville mademoiselle Pauline D...?
-- Je n'y connais personne, Madame, répondit la fille; je ne suis dans
ce pays que depuis huit jours.
-- Mais allez me chercher une autre servante, quelqu'un! je veux le
savoir! Puisque je suis ici, je veux tout savoir. Est-elle mariée?
est-elle morte? Allez, allez, informez-vous de cela; courez donc!
La servante objecta que toutes les servantes étaient couchées, que le
garçon d'écurie et les postillons ne connaissaient au monde que leurs
chevaux. Une prompte libéralité de la jeune dame la décida à aller
réveiller _le chef_, et, après un quart d'heure d'attente, qui parut
mortellement long à notre voyageuse, on vint enfin lui apprendre que
mademoiselle Pauline D... n'était point mariée, et qu'elle habitait
toujours la ville. Aussitôt l'étrangère ordonna qu'on mît sa voiture
sous la remise et qu'on lui préparât une chambre.
Elle se mit au lit en attendant le jour, mais elle ne put dormir. Ses
souvenirs, assoupis ou combattus longtemps, reprenaient alors toute
leur puissance; elle reconnaissait toutes les choses qui frappaient sa
vue dans l'auberge du _Lion couronné_. Quoique l'antique hôtellerie
eût subi de notables améliorations depuis dix ans, le mobilier était
resté à peu près le même; les murs étaient encore revêtus de
tapisseries qui représentaient les plus belles scènes de l'Astrée; les
bergères avaient des reprises de fil blanc sur le visage, et les
bergers en lambeaux flottaient suspendus à des clous qui leur
perçaient la poitrine. Il y avait une monstrueuse tête de guerrier
romain dessinée à l'estompe par la fille de l'aubergiste, et encadrée
dans quatre baguettes de bois peint en noir; sur la cheminée, un
groupe de cire, représentant Jésus à la crèche, jaunissait sous un
dais de verre filé.
-- Hélas! se disait la voyageuse, j'ai habité plusieurs jours cette
même chambre, il y a douze ans, lorsque je suis arrivée ici avec ma
bonne mère! C'est dans cette triste ville que je l'ai vue dépérir de
misère et que j'ai failli la perdre. J'ai couché dans ce même lit la
nuit de mon départ! Quelle nuit de douleur et d'espoir, de regret et
d'attente! Comme elle pleurait, ma pauvre amie, ma douce Pauline, en
m'embrassant sous cette cheminée où je sommeillais tout à l'heure sans
savoir où j'étais! Comme je pleurais, moi aussi, en écrivant sur le
mur son nom au-dessous du mien, avec la date de notre séparation!
Pauvre Pauline! quelle existence a été la sienne depuis ce temps-là?
l'existence d'une vieille fille de province! Cela doit être affreux!
Elle si aimante, si supérieure à tout ce qui l'entourait! Et pourtant
je voulais la fuir, je m'étais promis de ne la revoir jamais! -- Je
vais peut-être lui apporter un peu de consolation, mettre un jour de
bonheur dans sa triste vie! -- Si elle me repoussait pourtant! Si elle
était tombée sous l'empire des préjugés!... Ah! cela est évident,
ajouta tristement la voyageuse; comment puis-je en douter? N'a-t-elle
pas cessé tout à coup de m'écrire en apprenant le parti que j'ai pris?
Elle aura craint de se corrompre ou de se dégrader dans le contact
d'une vie comme la mienne! Ah! Pauline! elle m'aimait tant, et elle
aurait rougi de moi!... je ne sais plus que penser... À présent que je
me sens si près d'elle, à présent que je suis sûre de la retrouver
dans la situation où je l'ai connue, je ne peux plus résister au désir
de la voir. Oh! je la verrai, dût-elle me repousser! Si elle le fait,
que la honte en retombe sur elle! j'aurai vaincu les justes défiances
de mon orgueil, j'aurai été fidèle à la religion du passé; c'est elle
qui se sera parjurée!
Au milieu de ces agitations, elle vit monter le matin gris et froid
derrière les toits inégaux des maisons déjetées qui s'accoudaient
disgracieusement les unes aux autres. Elle reconnut le clocher qui
sonnait jadis ses heures de repos ou de rêverie; elle vit s'éveiller
les bourgeois en classiques bonnets de coton; et de vieilles figures
dont elle avait un confus souvenir, apparurent toutes renfrognées aux
fenêtres de la rue. Elle entendit l'enclume du forgeron retentir sous
les murs d'une maison décrépite; elle vit arriver au marché les
fermiers en manteau bleu et en coiffe de toile cirée; tout reprenait
sa place et conservait son allure comme aux jours du passé. Chacune de
ces circonstances insignifiantes faisait battre le coeur de la
voyageuse, quoique tout lui semblât horriblement laid et pauvre.
-- Eh quoi! disait-elle, j'ai pu vivre ici quatre ans, quatre ans
entiers sans mourir! j'ai respiré cet air, j'ai parlé à ces gens-là,
j'ai dormi sous ces toits couverts de mousse, j'ai marché dans ces
rues impraticables! et Pauline, ma pauvre Pauline vit encore au milieu
de tout cela, elle qui était si belle, si aimable, si instruite, elle
qui aurait régné et brillé comme moi sur un monde de luxe et d'éclat!
Aussitôt que l'horloge de la ville eut sonné sept heures, elle acheva
sa toillette à la hâte; et, laissant ses domestiques maudire l'auberge
et souffrir les incommodités du déplacement avec cette impatience et
cette hauteur qui caractérisent les laquais de bonne maison, elle
s'enfonça dans une des rues tortueuses qui s'ouvraient devant elle,
marchant sur la pointe du pied avec l'adresse d'une Parisienne, et
faisant ouvrir de gros yeux à tous les bourgeois de la ville, pour qui
une figure nouvelle était un grave événement.
La maison de Pauline n'avait rien de pittoresque, quoiqu'elle fût fort
ancienne. Elle n'avait conservé, de l'époque où elle fut bâtie, que le
froid et l'incommodité de la distribution; du reste, pas une tradition
romanesque, pas un ornement de sculpture élégante ou bizarre, pas le
moindre aspect de féodalité romantique. Tout y avait l'air sombre et
chagrin, depuis la figure de cuivre ciselée sur le marteau de la
porte, jusqu'à celle de la vieille servante non moins laide et
rechignée qui vint ouvrir, toisa l'étrangère avec dédain, et lui
tourna le dos après lui avoir répondu sèchement: _Elle y est_.
La voyageuse éprouva une émotion à la fois douce et déchirante en
montant l'escalier en vis auquel une corde luisante servait de rampe.
Cette maison lui rappelait les plus fraîches années de sa vie, les
plus pures scènes de sa jeunesse; mais, en comparant ces témoins de
son passé au luxe de son existence présente, elle ne pouvait
s'empêcher de plaindre Pauline, condamnée à végéter là comme la mousse
verdâtre qui se traînait sur les murs humides.
Elle monta sans bruit et poussa la porte, qui roula sur ses gonds en
silence. Rien n'était changé dans la grande pièce, décorée par les
hôtes du titré de salon. Le carreau de briques rougeâtres bien lavées,
les boiseries brunes soigneusement dégagées de poussière, la glace
dont le cadre avait été doré jadis, les meubles massifs brodés au
petit point par quelque aïeule de la famille, et deux ou trois
tableaux de dévotion légués par l'oncle, curé de la ville, tout était
précisément resté à la même place et dans le même état de vétusté
robuste depuis dix ans, dix ans pendant lesquels l'étrangère avait
vécu des siècles! Aussi tout ce qu'elle voyait la frappait comme un
rêve.
La salle, vaste et basse, offrait à l'oeil une profondeur terne qui
n'était pourtant pas sans charme. Il y avait, dans le vague de la
perspective, de l'austérité et de la méditation, comme dans ces
tableaux de Rembrandt où l'on ne distingue, sur le clair-obscur,
qu'une vieille figure de philosophe ou d'alchimiste brune et terreuse
comme les murs, terne et maladive comme le rayon habilement ménagé où
elle nage. Une fenêtre à carreaux étroits et montés en plomb, ornée de
pots de basilic et de géranium, éclairait seule cette vaste pièce;
mais une suave figure se dessinait dans la lumière de l'embrasure, et
semblait placée là, comme à dessein, pour ressortir seule et par sa
propre beauté dans le tableau: c'était Pauline.
Elle était bien changée, et, comme la voyageuse ne pouvait voir son
visage, elle douta longtemps que ce fût elle. Elle avait laissé
Pauline plus petite de toute la tête, et maintenant Pauline était
grande et d'une ténuité si excessive qu'on eût dit qu'elle allait se
briser en changeant d'attitude; elle était vêtue de brun, avec une
petite collerette d'un blanc scrupuleux et d'une égalité de plis
vraiment monastique. Ses beaux cheveux châtains étaient lissés sur ses
tempes avec un soin affecté; elle se livrait à un ouvrage classique,
ennuyeux, odieux à toute organisation pensante: elle faisait de
très-petits points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un
morceau de batiste dont elle comptait la trame fil par fil. La vie de
la grande moitié des femmes se consume, en France, à cette solennelle
occupation.
Quand la voyageuse eut fait quelques pas, elle distingua, dans la
clarté de la fenêtre, les lignes brillantes du beau profil de Pauline:
ses traits réguliers et calmes, ses grands yeux voilés et nonchalants,
son front pur et uni, plutôt découvert qu'élevé, sa bouche délicate
qui semblait incapable de sourire. Elle était toujours admirablement
belle et jolie! mais elle était maigre et d'une pâleur uniforme, qu'on
pouvait regarder comme passée à l'état chronique. Dans le premier
instant, son ancienne amie fut tentée de la plaindre; mais, en
admirant la sérénité profonde de ce front mélancolique doucement
penché sur son ouvrage, elle se sentit pénétrée de respect bien plus
que de pitié.
Elle resta donc immobile et muette à la regarder; mais, comme si sa
présence se fût révélée à Pauline par un mouvement instinctif du
coeur, celle-ci se tourna tout à coup vers elle et la regarda fixement
sans dire un mot et sans changer de visage.
-- Pauline! ne me reconnais-tu pas? s'écria l'étrangère; as-tu oublié
la figure de Laurence?
Alors Pauline jeta un cri, se leva, et retomba sans force sur un
siège. Laurence était déjà dans ses bras, et toutes deux pleuraient.
-- Tu ne me reconnaissais pas? dit enfin Laurence.
-- Oh! que dis-tu là! répondit Pauline. Je te reconnaissais bien, mais
je n'étais pas étonnée. Tu ne sais pas une chose, Laurence? C'est que
les personnes qui vivent dans la solitude ont parfois d'étranges
idées. Comment te dirai-je? Ce sont des souvenirs, des images qui se
logent dans leur esprit, et qui semblent passer devant leurs yeux. Ma
mère appelle cela des visions. Moi, je sais bien que je ne suis pas
folle; mais je pense que Dieu permet souvent, pour me consoler dans
mon isolement, que les personnes que j'aime m'apparaissent tout à coup
au milieu de mes rêveries. Va, bien souvent je t'ai vue là devant
cette porte, debout comme tu étais tout à l'heure, et me regardant
d'un air indécis. J'avais coutume de ne rien dire et de ne pas bouger,
pour que l'apparition ne s'envolât pas. Je n'ai été surprise que quand
je t'ai entendue parler. Oh! alors ta voix m'a réveillée! elle est
venue me frapper jusqu'au coeur! Chère Laurence! c'est donc toi
vraiment! dis-moi bien que c'est toi!
Quand Laurence eut timidement exprimé à son amie la crainte qui
l'avait empêchée depuis plusieurs années de lui donner des marques de
son souvenir, Pauline l'embrassa en pleurant.
-- Oh mon Dieu! dit-elle, tu as cru que je te méprisais, que je
rougissais de toi! moi qui t'ai conservé toujours une si haute estime,
moi qui savais si bien que dans aucune situation de la vie il n'était
possible à une âme comme la tienne de s'égarer!
Laurence rougit et pâlit en écoutant ces paroles; elle renferma un
soupir, et baisa la main de Pauline avec un sentiment de vénération.
-- Il est bien vrai, reprit Pauline, que ta condition présente révolte
les opinions étroites et intolérantes de toutes les personnes que je
vois. Une seule porte dans sa sévérité un reste d'affection et de
regret: c'est ma mère. Elle te blâme, il faut bien t'attendre à cela;
mais elle cherche à t'excuser, et l'on voit qu'elle lance sur toi
l'anathème avec douleur. Son esprit, n'est pas éclairé, tu le sais;
mais son coeur est bon, pauvre femme!
-- Comment ferai-je donc pour me faire accueillir? demanda Laurence.
-- Hélas! répondit Pauline, il serait bien facile de la tromper; elle
est aveugle.
-- Aveugle! ah! mon Dieu!
Laurence resta accablée à cette nouvelle; et, songeant à l'affreuse
existence de Pauline, elle la regardait fixement, avec l'expression
d'une compassion profonde et pourtant comprimée par le respect.
Pauline la comprit, et, lui pressant la main avec tendresse, elle lui
dit avec une naïveté touchante:
-- Il y a du bien dans tous les maux que Dieu nous envoie. J'ai failli
me marier il y a cinq ans; un an après, ma mère a perdu la vue. Vois,
comme il est heureux que je sois restée fille pour la soigner! si
j'avais été mariée, qui sait si je l'aurais pu?
Laurence, pénétrée d'admiration, sentit ses yeux se remplir de larmes.
-- Il est évident, dit-elle en souriant à son amie à travers ses
pleurs, que tu aurais été distraite par mille autres soins également
sacrés, et qu'elle eût été plus à plaindre qu'elle ne l'est.
-- Je l'entends remuer, dit Pauline; et elle passa vivement, mais avec
assez d'adresse pour ne pas faire le moindre bruit, dans la chambre
voisine.
Laurence la suivit sur la pointe du pied, et vit la vieille femme
aveugle étendue sur son lit en forme de corbillard. Elle était jaune
et luisante. Ses yeux hagards et sans vie lui donnaient absolument
l'aspect d'un cadavre. Laurence recula, saisie d'une terreur
involontaire. Pauline s'approcha de sa mère, pencha doucement son
visage vers ce visage affreux, et lui demanda bien bas si elle
dormait. L'aveugle ne répondit rien, et se tourna vers la ruelle du
lit. Pauline arrangea ses couvertures avec soin sur ses membres
étiques, referma doucement le rideau, et reconduisit son amie dans le
salon.
-- Causons, lui dit-elle; ma mère se lève tard ordinairement. Nous
avons quelques heures pour nous reconnaître; nous trouverons bien un
moyen de réveiller son ancienne amitié pour toi. Peut-être
suffira-t-il de lui dire que tu es là! Mais, dis-moi, Laurence, tu as
pu croire que je te... Oh! je ne dirai pas ce mot! Te mépriser! Quelle
insulte tu m'as faite là! Mais c'est ma faute après tout. J'aurais dû
prévoir que tu concevrais des doutes sur mon affection, j'aurais dû
t'expliquer mes motifs... Hélas! c'était bien difficile à te faire
comprendre! Tu m'aurais accusée de faiblesse, quand, au contraire, il
me fallait tant de force pour renoncer à t'écrire, à te suivre dans ce
monde inconnu où, malgré moi, mon coeur a été si souvent te chercher!
Et puis, je n'osais pas accuser ma mère; je ne pouvais pas me décider
à t'avouer les petitesses de son caractère et les préjugés de son
esprit. J'en étais victime; mais je rougissais de les raconter. Quand
on est si loin de toute amitié, si seule, si triste, toute démarche
difficile devient impossible. On s'observe, on se craint soi-même, et
l'on se suicide dans la peur de se laisser mourir. À présent que te
voilà près de moi, je retrouve toute ma confiance, tout mon abandon.
Je te dirai tout. Mais d'abord parlons de toi, car mon existence est
si monotone, si nulle, si pâle à côté de la tienne! Que de choses tu
dois avoir à me raconter!
Le lecteur doit présumer que Laurence ne raconta pas tout. Son récit
fut même beaucoup moins long que Pauline ne s'y attendait. Nous le
transcrirons en trois lignes, qui suffiront à l'intelligence de la
situation.
Et d'abord, il faut dire que Laurence était née à Paris dans une
position médiocre. Elle avait reçu une éducation simple, mais solide.
Elle avait quinze ans lorsque, sa famille étant tombée dans la misère,
il lui fallut quitter Paris et se retirer en province avec sa mère.
Elle vint habiter Saint-Front, où elle réussit à vivre quatre ans en
qualité de sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles, et où
elle contracta une étroite amitié avec l'aînée de ses élèves, Pauline,
âgée de quinze ans comme elle.
Et puis il arriva que Laurence dut à la protection de je ne sais
quelle douairière d'être rappelée à Paris, pour y faire l'éducation
des filles d'un banquier.
Si vous voulez savoir comment une jeune fille pressent et découvre sa
vocation, comment elle l'accomplit en dépit de toutes les remontrances
et de tous les obstacles, relisez les charmants Mémoires de
mademoiselle Hippolyte Clairon, célèbre comédienne du siècle dernier.
Laurence fit comme tous ces artistes prédestinés: elle passa par
toutes les misères, par toutes les souffrances du talent ignoré ou
méconnu; enfin, après avoir traversé les vicissitudes de la vie
pénible que l'artiste est forcé de créer lui-même, elle devint une
belle et intelligente actrice. Succès, richesse, hommages, renommée,
tout lui vint ensemble et tout à coup. Désormais elle jouissait d'une
position brillante et d'une considération justifiée aux yeux des gens
d'esprit par un noble talent et un caractère élevé. Ses erreurs, ses
passions, ses douleurs de femme, ses déceptions et ses repentirs, elle
ne les raconta point à Pauline. Il était encore trop tôt: Pauline
n'eût pas compris.