La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce

mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme

affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons

d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si

sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à

son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une

profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et

voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers

entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates

attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.

La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus

tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une

imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît

en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette

mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à

Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève.

«Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités

innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un

enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur

une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans

l'eau.»

Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît

répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec

cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau.

L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais

ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et

l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et

tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord

des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples

et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent

désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on

puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos

émotions.

[31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du

lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui

l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu

détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un

regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut

quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.

Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un

accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus

abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la

vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut

jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire

des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible

mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la

respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images

lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent.

L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une

riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les

sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la

vie champêtre.»

Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore

lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites,

et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur

de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus

d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon,

le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux

aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus

pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés

autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main

compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour

leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces

malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être

par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande

affection et d'une cordiale condescendance.

Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes

cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent

bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur

souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux

les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des

modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent

ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de

ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte

de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à

leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux

dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse

pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle

que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui

n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie

indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils

ont perdus.

Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément

dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire

sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui,

frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus

d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye

d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques

vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui

paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.

Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse

plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes

surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément

et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au

contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et

sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec

une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut

exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable

contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin

d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le

corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd

celui qu'elle doit protéger.

Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce

qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est

nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la

solitude.

Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces

préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule

de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens

infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de

vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce

qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques

d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer

à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre

d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les

seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.

Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut

retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question:

Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?

Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.

Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et

l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut

que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux:

on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade,

parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel

écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi:

«Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un

compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et

compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme

noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon

par vertu, et non par une des obligations de ma position?

Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut

faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans

les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare

qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les

mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les

prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.

On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la

solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de

vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus

de toutes les autres grandeurs.

La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le

monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour.

Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations,

que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de

commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne

intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa

conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être

encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur

libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons

point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus

sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi,

lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des

affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer

à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc

oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut

atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans

la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la

vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de

dangers, elle a par là moins de mérite.

Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le

bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à

la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il

vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou

les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les

entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison

de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la

tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence.

Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être

suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la

justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le

triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans

notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous

mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»

Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner

cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans

les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une

crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût

salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures

dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.

Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des

avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de

loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions

et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux

événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes

exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer

d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations

mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle

de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus

grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et

trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa

fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est

vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses

devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une

nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de

toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa

carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des

cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de

nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle

force dont il nous doue.

La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont

donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans

cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours

fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de

s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie

domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs

orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la

félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et

cette félicité il la répand autour de lui.

Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est

la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance

de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de

tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs,

avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la

cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et

c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.

Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et

qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge

dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne

trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches

prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule.

Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la

tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.

Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes

méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de

Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à

Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans

fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire?

Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours

la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me

poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma

femme et mes enfants?»

En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez

ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez

ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout.

Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir

chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs

du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y

cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites

vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer,

occupé à faire cuire ses navets.

La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur

qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté

des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été,

peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et

les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître

les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni

d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la

lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions

n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a

longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est

pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»

Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude.

Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau

dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour

s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille

innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.

[32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus

in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat

orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis

cibus.»

Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues

années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le

maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs,

tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil

en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais

un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les

mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je

le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»

Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style.

L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point

qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il

veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents,

qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir

radicalement.

Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le

plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait

pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre

temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi

heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant

d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant

ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde,

allait en exil.

Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction

aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à

l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le

défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la

persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit

seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui

des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent

de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être

nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que

c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur

eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état

d'anarchie et d'une république expirante.

Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs

corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une

classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie

contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même

laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses

accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se

défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect;

et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa

patrie, il s'en éloigna encore plus.

Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste

exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les

sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait

pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les

menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu

l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il

devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et

brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré

l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la

perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter

l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux

sous une ombre sinistre.

Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la

retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne

à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute

que dans sa prospérité.

Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse

approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de

courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder

comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le

dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous

avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces

dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.

Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de

s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays

lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre;

mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas

ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la

solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens,

d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse,

et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la

vieillesse!

Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et

d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr

est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est

affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de

songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier

les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude

que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que

l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en

soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont

réellement.

«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en

religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage

observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre

mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire

son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder

sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son

langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble

demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front

cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors,

au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait

un prosélyte.

Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître

dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial.

Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme

plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses

avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement

quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je

n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de

douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et

jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma

vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table

très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.

Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des

écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de

chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années.

La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre

cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de

son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que

comme de faibles productions de son esprit.

La solitude · 第 21 / 22 段