mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme
affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons
d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si
sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à
son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une
profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et
voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers
entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates
attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.
La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus
tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une
imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît
en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette
mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à
Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève.
«Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités
innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un
enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur
une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans
l'eau.»
Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît
répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec
cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau.
L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais
ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et
l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et
tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord
des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples
et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent
désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on
puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos
émotions.
[31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du
lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui
l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu
détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un
regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut
quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.
Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un
accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus
abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la
vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut
jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire
des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible
mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la
respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images
lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent.
L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une
riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les
sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la
vie champêtre.»
Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore
lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites,
et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur
de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus
d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon,
le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux
aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus
pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés
autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main
compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour
leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces
malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être
par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande
affection et d'une cordiale condescendance.
Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes
cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent
bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur
souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux
les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des
modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent
ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de
ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte
de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à
leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux
dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse
pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle
que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui
n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie
indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils
ont perdus.
Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément
dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire
sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui,
frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus
d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye
d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques
vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui
paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.
Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse
plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes
surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément
et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au
contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et
sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec
une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut
exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable
contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin
d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le
corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd
celui qu'elle doit protéger.
Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce
qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est
nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la
solitude.
Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces
préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule
de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens
infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de
vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce
qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques
d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer
à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre
d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les
seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.
Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut
retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question:
Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?
Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.
Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et
l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut
que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux:
on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade,
parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel
écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi:
«Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un
compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et
compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme
noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon
par vertu, et non par une des obligations de ma position?
Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut
faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans
les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare
qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les
mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les
prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.
On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la
solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de
vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus
de toutes les autres grandeurs.
La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le
monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour.
Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations,
que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de
commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne
intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa
conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être
encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur
libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons
point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus
sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi,
lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des
affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer
à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc
oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut
atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans
la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la
vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de
dangers, elle a par là moins de mérite.
Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le
bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à
la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il
vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou
les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les
entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison
de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la
tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence.
Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être
suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la
justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le
triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans
notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous
mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»
Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner
cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans
les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une
crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût
salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures
dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.
Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des
avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de
loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions
et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux
événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes
exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer
d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations
mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle
de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus
grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et
trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa
fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est
vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses
devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une
nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de
toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa
carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des
cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de
nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle
force dont il nous doue.
La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont
donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans
cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours
fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de
s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie
domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs
orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la
félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et
cette félicité il la répand autour de lui.
Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est
la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance
de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de
tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs,
avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la
cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et
c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.
Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et
qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge
dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne
trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches
prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule.
Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la
tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.
Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes
méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de
Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à
Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans
fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire?
Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours
la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me
poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma
femme et mes enfants?»
En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez
ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez
ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout.
Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir
chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs
du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y
cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites
vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer,
occupé à faire cuire ses navets.
La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur
qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté
des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été,
peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et
les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître
les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni
d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la
lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions
n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a
longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est
pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»
Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude.
Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau
dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour
s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille
innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.
[32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus
in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat
orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis
cibus.»
Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues
années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le
maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs,
tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil
en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais
un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les
mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je
le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»
Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style.
L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point
qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il
veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents,
qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir
radicalement.
Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le
plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait
pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre
temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi
heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant
d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant
ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde,
allait en exil.
Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction
aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à
l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le
défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la
persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit
seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui
des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent
de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être
nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que
c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur
eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état
d'anarchie et d'une république expirante.
Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs
corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une
classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie
contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même
laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses
accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se
défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect;
et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa
patrie, il s'en éloigna encore plus.
Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste
exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les
sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait
pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les
menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu
l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il
devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et
brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré
l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la
perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter
l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux
sous une ombre sinistre.
Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la
retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne
à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute
que dans sa prospérité.
Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse
approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de
courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder
comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le
dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous
avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces
dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.
Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de
s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays
lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre;
mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas
ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la
solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens,
d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse,
et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la
vieillesse!
Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et
d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr
est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est
affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de
songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier
les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude
que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que
l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en
soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont
réellement.
«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en
religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage
observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre
mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire
son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder
sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son
langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble
demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front
cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors,
au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait
un prosélyte.
Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître
dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial.
Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme
plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses
avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement
quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je
n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de
douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et
jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma
vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table
très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.
Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des
écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de
chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années.
La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre
cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de
son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que
comme de faibles productions de son esprit.