L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie
est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme
rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les
derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les
sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque
repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la
perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on
se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on
n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination
est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être,
répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que
j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme
dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière
activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.
Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait
animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années
s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le
voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à
Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je
double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis,
j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille
et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de
difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les
obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est
incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est
lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse,
et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins,
mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si
bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge,
les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent
vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je
n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé
plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne
les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre
ses plus cruels ennemis.»
Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a
acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge.
«C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de
mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand
éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs
lumières.»
«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple
de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on
n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa
retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose
d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent
misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant
au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite.
Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»
Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce
monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions
de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement
ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue,
et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau.
L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle
s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à
ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà
le dernier asile qui reste aux empereurs.»
Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du
monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les
moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les
pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui
présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la
vie que comme le soir d'un beau jour.
Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent
souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple,
paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature
nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes
effets, nous donne la tranquillité.
Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au
monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de
l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on
entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le
célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il
fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément
attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui
dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai
religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme
un chrétien meurt tranquillement.»
S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui
s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les
circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée
de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme
ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre
situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni
le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence
des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que,
dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux
jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute
la piété que nous devrions avoir.
Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une
partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines
distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en
fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées
lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut
pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse
renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre
force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.
Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le
calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les
meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à
l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous
examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la
résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que
dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons
porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à
reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement
au terme et au but de notre existence.
Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner
le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à
quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager?
N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour
du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers
Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature
et le motif réel de ces actions.
La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à
la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde
d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de
retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous
devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de
nous dans les ombres de la nuit.
Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes
choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas
dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous
devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que
dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour
accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous
devons tous ambitionner.
La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude
a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans
ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux
désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.
Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la
liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels
chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire
à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil
bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne
se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du
matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité
d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement
sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette
terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un
sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans
l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité
pour la vie future.
Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude
présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées
salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre
parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est
tout ce que je désire.
CONCLUSION
Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé
d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la
seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats
avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop
sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un
véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et
une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On
me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à
la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur
des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre
selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop
libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de
la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que
l'on doit avoir pour les relations sociales.
Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances
du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir
du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous
inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de
penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore
moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile
à la société.
On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés
par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas
dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul
peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands
inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.
S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable,
car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous
soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui
naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque
instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du
genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du
Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de
ses semblables.
Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare
entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur
faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie.
Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon
caractère m'y ramène.»
Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être
connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous
priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos
relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la
solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous
pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.
Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré
d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en
rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il
sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se
livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude.
Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations
avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une
preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par
son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au
milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite.
Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner
des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son
cœur et élever sa pensée vers Dieu.
Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre
plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut
augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que
nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions
du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous
présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect
plus attrayant.
En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y
éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là
souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se
retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables
discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de
ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de
ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces
paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui
apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que
l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement
des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur
fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances,
parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.»
Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle
pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde
peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la
fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de
philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut
bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un
grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel
observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et
s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le
regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si
haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand
intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son
développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque
et devient le modèle des autres. N'est-ce pas une grande joie, en
observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités
extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées?
Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se
dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus
du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer
assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui
attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent
l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons
exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de
bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de
faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on
se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous
l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le
calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus
utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse
activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés
qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces
intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que
notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui
cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans
cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue
à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des
relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement
à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion,
par des raisons de convenance, de respect ou de timidité.
Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une
grande partie de sa vie dans le monde. Mais celui-là mérite un double
hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art
d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur
de ses sentiments.
Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut
savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire
avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger
les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux
de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni
à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation
a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses
situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des
vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes
populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir.
La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à
notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire
d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en
procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre
pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne
sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète
obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand
rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à
occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se
soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre
dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une
douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une
maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait
apprécier ni leur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient
autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse
les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste
situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources
qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable.
L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude
aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les
épines.
Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le
grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans
le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et
d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde,
sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier
avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose.
Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une
heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous
livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation.
L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne
à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie
active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme
d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était
disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point
encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de
l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder
ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de
porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et
souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et
satisfaits.
On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque
sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est
parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts
pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui,
le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la
mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent
d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et
astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir
ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage
et ma volonté!
Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde
et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les
plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui
court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de
celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage.
Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans
commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le
monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les
obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages
que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui
dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart
pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION I
RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES 1
CHAPITRE I. Du penchant à la société 5
Goettingue II. Du penchant à la solitude 17
Goettingue III. Des inconvénients généraux de la solitude 39
Goettingue IV. Des inconvénients de la solitude pour l'imagination 51
Goettingue V. Des inconvénients de la solitude pour les passions 66
Goettingue VI. Avantages généraux de la solitude 77
Goettingue VII. Des avantages de la solitude pour l'esprit 119
Goettingue VIII. Des avantages de la solitude pour le cœur 207
CONCLUSION 291
CORBEIL, imprimerie de CRÉTÉ.