On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable

leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de

la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce

qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du

pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles

qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de

s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il

apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt

ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du

bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à

dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus

heureux que les plus puissants ministres.

Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le

point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du

peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à

Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre

compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait;

les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa

sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé

dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard,

sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il

ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture

était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les

sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de

courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de

charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à

son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les

trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me

soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit.

Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de

voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges

et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé.

Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la

fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin:

laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches

tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une

table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos

lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons

bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute

folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des

arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher

sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut

remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des

poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je

ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une

forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»

La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance

religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est

plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être

heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de

nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain

boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes

ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils

jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à

tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit

point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est

l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des

besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les

malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses

paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières

se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son

guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il

n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête

ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus

souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront

encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit

avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être

souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux

qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.

La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait

cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de

trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce

qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui

qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à

sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes

distractions.

Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant

que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de

chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où

l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.

Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et

en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud

aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand

embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait

terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le

monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne

vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec

reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours

froids?»

Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas

tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les

avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils

doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des

hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à

adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la

solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire

éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami

est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où

il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à

plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir,

d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à

ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude

et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes

tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par

l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre

leur existence.

Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans

les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les

relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété,

une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux

amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a

été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse

aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit

sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus

intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que

dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à

l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement

assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se

laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards

que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients

disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont

chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures

jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur

empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends

toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien

sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour

lui toutes celles que je puis trouver.

La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont

rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain

l'utile secours.

Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas

aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence

que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver,

tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à

travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces

gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne

conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la

société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les

siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires

publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune

contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et

les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils

répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements

des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature.

Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là

dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il

en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à

maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me

conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à

tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne

me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les

vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je

parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des

villes.»

L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir

plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.

L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour

en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est

plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une

fraîche nuit d'été.

Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie

champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt

silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce

et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait

resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son

entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que

l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien

ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le

sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par

les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir

indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le

printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse

naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait

dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la

beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur

oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans

un jardin.

Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils

s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans

contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce

qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour!

C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de

sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à

leur rêverie et épancher le secret de leur âme.

Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes

où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle

son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme

d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté

de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.

C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs

de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur

nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a

éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre

entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on

s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est

dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles

renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes

les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une

première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement

suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient

leur mutuel amour[29].

[29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah!

recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps

dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement

dans votre fugitive succession.»

Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans

ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui

raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs

milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques

baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans

l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune

personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en

partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je

demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la

première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois

quatre ans après m'avoir connue.»

La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte

volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle

solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de

Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour

lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été

cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des

moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante

à dire.

Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la

solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une

retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit

ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur

ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de

l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une

quatrième, celle des convenances.

Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la

folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la

mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et

exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que

l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se

poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il

est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage

ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers

dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est

un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et

regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle

associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du

ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les

patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et

applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au

témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le

globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce

qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et

pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.

[30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit

son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place

dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le

langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le

langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges,

les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»

Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne

préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui

n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme

très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une

personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons

d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à

être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui

accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre

consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle

dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces

s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous

nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne

savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent

sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine

des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les

chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre,

quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages

de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions

avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a

blessés, comme la biche dont parle Virgile.

Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour

que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait

sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes

de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut

devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son

pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se

porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma

chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée

par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout

tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je

m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois,

jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui

venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais

en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être

seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une

source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et

je ne savais que devenir.»

La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable;

car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on

aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la

fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite

tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on

se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi

que la passion devient dangereuse.

Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs

de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais

il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour

rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante

expression.

On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux

décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se

résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses

regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne

peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus

revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre.

Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore;

vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde

avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et

s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la

solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers

une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il

apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la

tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la

solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que

tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.

Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez

douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte

solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait

notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il

acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui,

prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un

enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses

élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit,

dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du

généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient

la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette

phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte

languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et

dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme

contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté

dans toute l'Italie.

L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor

audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux.

Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de

distinction.

Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement

de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si

nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de

partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la

présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux,

loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme.

Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble

femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et

aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des

affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus

variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le

bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue;

jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées

sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une

seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet

accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à

l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une

sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre

indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils

préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs

sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive

à l'un ou à l'autre.»

C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous

donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction.

L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur,

élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit

dans la pratique de la vertu.

La solitude · 第 20 / 22 段