leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de
la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce
qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du
pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles
qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de
s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il
apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt
ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du
bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à
dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus
heureux que les plus puissants ministres.
Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le
point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du
peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à
Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre
compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait;
les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa
sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé
dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard,
sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il
ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture
était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les
sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de
courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de
charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à
son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les
trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me
soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit.
Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de
voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges
et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé.
Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la
fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin:
laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches
tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une
table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos
lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons
bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute
folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des
arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher
sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut
remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des
poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je
ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une
forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»
La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance
religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est
plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être
heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de
nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain
boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes
ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils
jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à
tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit
point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est
l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des
besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les
malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses
paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières
se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son
guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il
n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête
ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus
souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront
encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit
avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être
souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux
qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.
La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait
cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de
trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce
qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui
qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à
sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes
distractions.
Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant
que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de
chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où
l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.
Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et
en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud
aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand
embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait
terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le
monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne
vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec
reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours
froids?»
Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas
tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les
avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils
doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des
hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à
adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la
solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire
éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami
est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où
il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à
plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir,
d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à
ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude
et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes
tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par
l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre
leur existence.
Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans
les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les
relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété,
une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux
amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a
été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse
aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit
sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus
intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que
dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à
l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement
assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se
laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards
que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients
disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont
chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures
jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur
empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends
toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien
sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour
lui toutes celles que je puis trouver.
La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont
rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain
l'utile secours.
Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas
aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence
que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver,
tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à
travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces
gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne
conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la
société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les
siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires
publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune
contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et
les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils
répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements
des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature.
Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là
dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il
en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à
maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me
conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à
tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne
me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les
vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je
parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des
villes.»
L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir
plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.
L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour
en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est
plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une
fraîche nuit d'été.
Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie
champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt
silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce
et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait
resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son
entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que
l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien
ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le
sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par
les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir
indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le
printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse
naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait
dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la
beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur
oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans
un jardin.
Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils
s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans
contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce
qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour!
C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de
sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à
leur rêverie et épancher le secret de leur âme.
Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes
où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle
son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme
d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté
de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.
C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs
de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur
nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a
éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre
entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on
s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est
dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles
renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes
les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une
première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement
suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient
leur mutuel amour[29].
[29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah!
recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps
dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
dans votre fugitive succession.»
Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans
ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui
raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs
milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques
baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans
l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune
personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en
partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je
demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la
première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois
quatre ans après m'avoir connue.»
La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte
volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle
solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de
Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour
lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été
cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des
moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante
à dire.
Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la
solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une
retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit
ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur
ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de
l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une
quatrième, celle des convenances.
Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la
folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la
mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et
exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que
l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se
poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il
est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage
ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers
dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est
un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et
regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle
associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du
ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les
patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et
applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au
témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le
globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce
qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et
pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.
[30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit
son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place
dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le
langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le
langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges,
les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»
Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne
préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui
n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme
très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une
personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons
d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à
être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui
accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre
consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle
dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces
s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous
nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne
savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent
sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine
des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les
chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre,
quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages
de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions
avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a
blessés, comme la biche dont parle Virgile.
Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour
que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait
sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes
de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut
devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son
pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se
porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma
chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée
par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout
tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je
m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois,
jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui
venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais
en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être
seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une
source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et
je ne savais que devenir.»
La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable;
car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on
aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la
fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite
tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on
se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi
que la passion devient dangereuse.
Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs
de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais
il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour
rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante
expression.
On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux
décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se
résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses
regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne
peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus
revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre.
Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore;
vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde
avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et
s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la
solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers
une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il
apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la
tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la
solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que
tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.
Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez
douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte
solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait
notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il
acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui,
prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un
enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses
élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit,
dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du
généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient
la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette
phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte
languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et
dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme
contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté
dans toute l'Italie.
L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor
audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux.
Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de
distinction.
Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement
de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si
nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de
partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la
présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux,
loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme.
Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble
femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et
aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des
affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus
variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le
bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue;
jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées
sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une
seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet
accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à
l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une
sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre
indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils
préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs
sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive
à l'un ou à l'autre.»
C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous
donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction.
L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur,
élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit
dans la pratique de la vertu.