Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire

libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de

s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses

sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous

approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où

nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même,

disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille

que je fis connaissance avec moi pour la première fois.

Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une

charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout

ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans

cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil

à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il

offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il

ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.

L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque

les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta

plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife

romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens

de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd

à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne

pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et

à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il

avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la

rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait

régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près

du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux

frais du voyage.

Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il

avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un

courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les

rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa

physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient

les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée,

imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à

l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté

des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa

toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la

moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai

chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus

pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir

le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se

mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger

l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment

de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait

vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses

poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il

conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême

sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait

encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu,

l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui

avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La

science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire

son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude

des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état

ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même

gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et

il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre

des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré

ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le

sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance

que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait

croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion

pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai

pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape.

Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais

des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque

n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir,

mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y

parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par

des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les

autres hommes, et il s'éloigna de la cour.

En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa

coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir

avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime

d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce

que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur

donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond

mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils

rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées

autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude.

Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en

réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se

mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était

fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta

de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le

laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il

l'avait dédié.

Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands

sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes

jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait

à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.

C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si

pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le

repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de

Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet

invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des

hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez

présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par

conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je

croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais

sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot,

quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup

plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé

attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté

que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces

espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.

«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet

indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant

lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien.

Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que

de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les

moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à

dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont

pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire

des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il

n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait.

Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car

tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat

par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce

de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de

ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me

tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à

faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais

pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à

rester là.»

Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du

bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs,

dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que

l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de

sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux

divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les

regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier

quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur,

que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes

rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop

rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont

ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces

jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi

seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé,

ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la

forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant

avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin.

Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était

que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir

donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir

parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de

dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue

après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je

partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas

dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que

j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un

certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de

joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me

voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas

plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque

lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la

servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir

pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer

entre la nature et moi.»

Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde

pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que

chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement

de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne,

et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent

peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes,

de la parure et des distractions frivoles du monde.

Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et

plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions.

«Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape;

demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois

après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est

suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on

m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à

l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on

veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le

joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»

Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie,

où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les

montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur

des hommes une influence meilleure que le soleil et la température

féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre

fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une

riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la

campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La

liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est

réfugiée en Suisse.»

On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut

reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons

helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris,

d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à

ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler

comme il lui plaît, et travailler pour soi.

Cet état de l'âme où l'on peut dire: _J'ai assez!_ est le plus heureux

terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de

grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le

bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que

leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils

leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on

considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur

reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.

Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux

qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce

qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque

bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour

éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne

vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la

fortune vous accordent.

Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque

écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis

satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut.

Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des

nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes,

étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux

passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La

cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir,

des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des

terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma

mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain;

subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des

livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme

d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je

considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent

point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres

ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les

méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les

avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des

gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de

ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»

On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi

dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite

comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il

regretterait de ne pas l'avoir excitée.

La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne

sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même

désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de

village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne

connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour

savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de

l'enterrer.

A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et

touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de

jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses

soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui

aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du

lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses

brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en

été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent

paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos

innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui

jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas

besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»

Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des

sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du

monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des

danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales

sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les

chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui

qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une

nature douce et élevée, innocents et durables.

Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété

qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement

qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son

ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa

retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des

villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne

t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes

lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table

délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le

changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît

ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des

mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui

flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te

promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux,

les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les

dons précieux de la nature.»

Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son

imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore

ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les

sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des

bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre

oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique

savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des

montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus

brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru

d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux

plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de

Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il

est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant

d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et

noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette

physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin

chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus

laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers

dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule.

Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à

me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un

pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs

qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus.

Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels

j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de

nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»

La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que

l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition.

Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient

indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les

honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de

consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière

sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que

l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée,

remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs

provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en

retourna à sa charrue.

Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une

vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel

ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on

interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on

leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande

satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes

sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple

particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais

funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des

landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune

gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à

Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne

de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»

Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre

cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de

toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la

solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et

l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une

longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du

présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous

manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.

Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour

nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre

d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous

désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il

se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit

lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs

cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la

vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise

dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de

tout ce qui l'environne.

La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de

disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs

n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker;

mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du

monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs

aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres

disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on

pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux

travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en

cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient

jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.

Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne

sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs

hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils

occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques

entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse

pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres

absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles

plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins

anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau,

aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en

un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte

tant de gens à l'exercice de l'autorité.

La solitude · 第 19 / 22 段