A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de

tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans

sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on

retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une

agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que

l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se

croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas

risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux

aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne

sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses

titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.

Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore

s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous

connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui

impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre

esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop

impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage.

Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait

repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé;

ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous

désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est.

Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous

vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les

avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie

satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de

connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.

Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa

solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le

matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis,

j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la

sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées

profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec

mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire;

les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les

tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir.

J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de

m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je

pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à

Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes,

tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici,

je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui

sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par

leurs ouvrages.»

Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force

de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du

cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être

bon et de produire le bien.

Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la

solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de

Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient

déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et

d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines

les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin.

La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage

est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que

les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point

déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant

qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que

près de lui, dans l'éclat de sa cour.

Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer

quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si

précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement

cherché dans les villes.

Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus

brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en

faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête

un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au

retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser,

sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et

le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma

terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle

image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui

nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave.

Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma

gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout

le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie;

j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais

grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et,

depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en

m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon

jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans

mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil

même.»

La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple

plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La

grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de

mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de

le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes

entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout

il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit

rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de

piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la

pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.

Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide

qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami

Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant

ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je

ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois

sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent;

je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les

cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A

cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.

[27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des

habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments

bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées

notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle

eût repris une partie de son immuable pureté.»

Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son

existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement

dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et

auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si

innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis

implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec

peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient

une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et

recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter

atteinte à sa réputation.

Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la

maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus

majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques

lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble

comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus

paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend

au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de

Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur

l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de

largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de

vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages,

d'églises et de rustiques habitations.

Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que

nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la

partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et

la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le

pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en

demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On

découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues

d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles

des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes

grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre

est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui

s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.

Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du

midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts

de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit

que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de

grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses

maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de

peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres

fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut

contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une

parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et

vieillard, tout le monde travaille.

Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un

jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles

étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe,

coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des

siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en

vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi,

le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on

voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques

pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement

balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou,

s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les

bois et les montagnes, la verdure et le ciel.

Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin

respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève

derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la

surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on

entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix

glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour.

On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame

frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un

sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est

celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute

son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle

scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais

à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus

rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.

Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux.

On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables

en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre

et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la

seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la

chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la

vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue

de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à

lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les

pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance

absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente

son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des

Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement

leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses

questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à

ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte,

plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les

confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé

une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête

paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre

dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main:

«Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il

est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de

mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à

l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.

Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands

praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de

médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la

même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années

s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est

vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à

soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se

repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur.

Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun

peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que

celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou

que le palais de Windsor.

Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de

trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais

il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans

la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne

repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet

d'un triste clocher.

Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre

plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le

silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant;

au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la

tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les

hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les

autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde

entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent

à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit,

quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent

notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre

félicité.

Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la

campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne

pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à

une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon

du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de

fausses démonstrations et tant de haine[28].

[28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de

Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir

de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous

manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques

misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse

et on se déchire.»

C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi,

les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux.

Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait

dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient

pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne

croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse;

qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui

se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les

assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la

campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à

toutes les grâces des grandes dames.

C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la

lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de

ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme.

Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible

à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux

qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et

les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre

à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits

pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes

comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me

plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le

désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où

règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»

La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient

surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le

contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes

les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et

honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses

méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.

Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit:

«Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action

dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience

est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre

un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah!

ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si

quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui

court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se

donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils

cherchaient.»

Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par

sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si,

parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je

ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je

ne porte envie à personne.

Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette

basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la

solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés.

En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien

il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que

l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout

le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous

ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi

des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice

que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion

d'apprécier.

Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours

dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de

l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents

plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants

propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante

bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement

dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de

leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de

sages méditations.»

Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes

de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir

accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme

et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du

courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux

qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et

ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il

oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand

il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces

éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses

grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la

vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt,

dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble

émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant

ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui

règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais

quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait

le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est

en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses

apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui

n'existe pas en lui-même?

En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me

rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.

«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des

mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous

épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères

qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si

souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur

des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même

éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que

des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on

venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que

l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais:

Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces

gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en

Allemagne?»

De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque

douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent

impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident

auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il

faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui

qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs

redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les

abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit

des menaces d'un essaim d'insectes.

Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature

fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie

partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés

de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une

poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour

vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait

volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire;

c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes

libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la

richesse, tout plaisir et toute satisfaction.

Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement

elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève

au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore

d'autres avantages aussi précieux.

Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans

l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les

hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à

lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel,

il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute

tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune

étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses

véritables émotions.

La solitude · 第 18 / 22 段