tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans
sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on
retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une
agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que
l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se
croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas
risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux
aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne
sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses
titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.
Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore
s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous
connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui
impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre
esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop
impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage.
Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait
repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé;
ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous
désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est.
Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous
vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les
avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie
satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de
connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.
Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa
solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le
matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis,
j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la
sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées
profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec
mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire;
les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les
tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir.
J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de
m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je
pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à
Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes,
tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici,
je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui
sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par
leurs ouvrages.»
Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force
de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du
cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être
bon et de produire le bien.
Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la
solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de
Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient
déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et
d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines
les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin.
La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage
est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que
les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point
déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant
qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que
près de lui, dans l'éclat de sa cour.
Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer
quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si
précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement
cherché dans les villes.
Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus
brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en
faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête
un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au
retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser,
sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et
le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma
terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle
image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui
nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave.
Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma
gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout
le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie;
j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais
grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et,
depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en
m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon
jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans
mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil
même.»
La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple
plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La
grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de
mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de
le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes
entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout
il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit
rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de
piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la
pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.
Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide
qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami
Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant
ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je
ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois
sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent;
je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les
cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A
cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.
[27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des
habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments
bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées
notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle
eût repris une partie de son immuable pureté.»
Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son
existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement
dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et
auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si
innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis
implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec
peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient
une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et
recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter
atteinte à sa réputation.
Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la
maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus
majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques
lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble
comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus
paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend
au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de
Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur
l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de
largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de
vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages,
d'églises et de rustiques habitations.
Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que
nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la
partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et
la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le
pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en
demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On
découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues
d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles
des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes
grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre
est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui
s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.
Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du
midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts
de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit
que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de
grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses
maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de
peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres
fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut
contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une
parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et
vieillard, tout le monde travaille.
Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un
jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles
étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe,
coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des
siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en
vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi,
le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on
voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques
pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement
balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou,
s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les
bois et les montagnes, la verdure et le ciel.
Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin
respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève
derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la
surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on
entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix
glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour.
On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame
frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un
sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est
celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute
son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle
scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais
à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus
rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.
Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux.
On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables
en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre
et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la
seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la
chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la
vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue
de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à
lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les
pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance
absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente
son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des
Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement
leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses
questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à
ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte,
plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les
confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé
une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête
paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre
dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main:
«Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il
est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de
mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à
l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.
Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands
praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de
médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la
même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années
s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est
vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à
soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se
repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur.
Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun
peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que
celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou
que le palais de Windsor.
Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de
trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais
il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans
la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne
repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet
d'un triste clocher.
Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre
plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le
silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant;
au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la
tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les
hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les
autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde
entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent
à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit,
quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent
notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre
félicité.
Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la
campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne
pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à
une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon
du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de
fausses démonstrations et tant de haine[28].
[28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de
Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir
de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous
manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques
misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse
et on se déchire.»
C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi,
les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux.
Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait
dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient
pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne
croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse;
qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui
se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les
assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la
campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à
toutes les grâces des grandes dames.
C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la
lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de
ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme.
Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible
à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux
qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et
les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre
à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits
pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes
comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me
plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le
désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où
règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»
La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient
surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le
contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes
les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et
honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses
méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.
Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit:
«Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action
dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience
est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre
un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah!
ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si
quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui
court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se
donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils
cherchaient.»
Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par
sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si,
parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je
ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je
ne porte envie à personne.
Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette
basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la
solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés.
En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien
il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que
l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout
le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous
ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi
des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice
que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion
d'apprécier.
Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours
dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de
l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents
plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants
propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante
bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement
dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de
leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de
sages méditations.»
Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes
de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir
accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme
et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du
courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux
qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et
ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il
oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand
il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces
éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses
grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la
vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt,
dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble
émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant
ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui
règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais
quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait
le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est
en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses
apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui
n'existe pas en lui-même?
En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me
rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des
mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous
épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères
qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si
souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur
des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même
éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que
des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on
venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que
l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais:
Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces
gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en
Allemagne?»
De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque
douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent
impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident
auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il
faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui
qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs
redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les
abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit
des menaces d'un essaim d'insectes.
Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature
fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie
partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés
de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une
poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour
vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait
volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire;
c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes
libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la
richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement
elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève
au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore
d'autres avantages aussi précieux.
Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans
l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les
hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à
lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel,
il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute
tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune
étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses
véritables émotions.