Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de

Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au

service des rois de France, et il y avait acquis le grade de

lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait

point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements

auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies

helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif

mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens

priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte.

Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des

recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le

tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du

peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de

continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié

par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement

avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été

notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du

canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se

passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette

assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous

m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne

parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on

enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du

gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de

Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris;

mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient

quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous

côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la

liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On

convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne

fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715

fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général

Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine

d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et

les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la

tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé

à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel,

s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses

soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde

qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs

habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que

l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le

nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup

funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite

devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille

circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions

populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le

monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées,

et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau

règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas

avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à

l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage

furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding

restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les

autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des

magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête

de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec

fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même

rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon

parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde,

que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle

autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître

qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de

Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la

faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et

imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et

plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes

chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi

de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre

vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de

l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai

regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de

ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout,

qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai

contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle

je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que

je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point

commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité

qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé.

Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra

dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans

une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes

s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par

d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le

dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman,

c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il

fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.

Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la

solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et

tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il

vit.

Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une

apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur,

cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des

riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays.

Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop

majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire

fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux

romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides!

C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se

montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces

forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne

vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au

léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines

revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus

variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a

inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.

Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut

plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la

nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le

jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi,

que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les

vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte

anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et

dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat

des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et

quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près

d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les

forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati

et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le

village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de

vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome,

l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli,

les Apennins et la mer Méditerranée.

C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive

action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les

autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous

élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus

grande jouissance de nous-mêmes.

Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire

de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans

s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la

recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir

l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si

l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas

dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en

vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède

la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et

Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la

pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui

nous fait paraître le chemin trop court[24]. L'éloignement de tout ce

qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos

occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur

d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.

[24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs

années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie

de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le

soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi.

Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui

prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait,

sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre

aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre

à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et

suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit

éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva

perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans

douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il

recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la

Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre

parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains

avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je

n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me

semblait trop court.

Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux

dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la

plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la

nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à

l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du

cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique

pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager

sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main!

avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous

entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos

penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence.

Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en

trouve plus à la ville.

En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de

Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit

des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses

amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y

est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs

simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans

nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel.

L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y

livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe

y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je

préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce

qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le

lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant,

qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre.

Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans

prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie.

Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de

bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses

plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut

aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»

Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre

séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les

sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque

pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme

des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons

avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait

jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui

l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain

éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments

se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires,

resteraient cachés au fond de l'âme!»

O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie

domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la

chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de

la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu,

comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la

solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les

bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son

cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit,

et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez

de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le

savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe

où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des

siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et

pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la

science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages

qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à

posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle

vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne

voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là

que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à

peu dans notre sein.

Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature,

nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes

n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux

le charme du repos et de la solitude. Ce _far niente_ des Italiens

qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est

pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à

tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité

de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur

anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les

Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que

lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à

l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable

tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra

point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne

manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le

flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de

toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de

bonheur qu'aux autres hommes.

Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on

n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si

cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un

côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous

conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous

quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de

penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme

incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se

contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire

encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où

elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour

les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de

remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est

certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le

malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par

l'imagination que par la réalité.

Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné

par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui

l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la

solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que

cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la

misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son

cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se

résignait à vivre de fictions.

Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux

qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été,

j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes

anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens

avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance

ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une

autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes

douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec

eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.

Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore

animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se

figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les

idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare

félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid

misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de

sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de

Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur,

combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux

de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et

c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu

de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix

régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et

il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être.

Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de

l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de

tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde

intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter

mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais

les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent

fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»

Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais

qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le

monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies

et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le

calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?

Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi,

l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs.

Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par

une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et

d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des

poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la

nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de

l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie;

nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des

sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies

du cœur.

Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création.

Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes

furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de

pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de

leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est

vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures

d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques

vertus.

Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable

sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son

enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il

éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces

poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain,

Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement

sentir l'attrait et les charmes de la nature.

Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver

le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je

n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail

pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à

l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion

disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à

faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes

fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles

y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent

d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer

un autre.

Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte

d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut

aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il

faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous

trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à

tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la

paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles

à acquérir.

Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui

nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur

notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes

nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous

avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous

soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et

puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une

femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je

n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le

monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je

retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout

ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de

toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde.

J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais

que des émotions agréables.

Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche

matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les

ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à

voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large

bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage,

puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et

recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le

tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards

s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de

l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison

d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les

Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de

Vindonissa[25], où souvent j'allais méditer sur le néant des

grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de

collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait

briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence.

Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je

m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds

et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les

quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que

j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais:

Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de

magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre,

pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici

mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux

jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu

d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds?

Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et

si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et

celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu

de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi

en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants?

Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces

êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à

côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer

leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait

et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je

faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je

conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les

relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect

imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des

oiseaux.

[25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine,

qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des

Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces

hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient

arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut

prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre

et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut

transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg,

qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au

douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine.

De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des

ruines, sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville

de Brugg.

La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous

déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en

plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire

un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la

solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux

peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les

pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les

vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes

combattre nos passions et les diriger sagement.

Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans

l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour

se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de

tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à

notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos

réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de

l'esprit.

Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[26]. Il écrivit

là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais,

dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par

une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait,

et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les

faibles susceptibilités d'un enfant.

[26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut

employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»

La solitude · 第 17 / 22 段