Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui

qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du

bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les

qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé

de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des

satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire.

S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens

de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des

institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la

méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute

leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on

n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement

ces nouvelles vérités.

C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières,

et il a dit, dans la _Défense_ de son immortel ouvrage, l'_Esprit des

lois_: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les

choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner

empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne

rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains.

Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera

vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire

quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de

suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent

échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin

sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous

voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20].

Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de

la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous

élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur

toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer.

Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez

toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»

[20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées

d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur

autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend

pas; qui n'accordent leur _imprimatur_ qu'à des sottises; qui, au

lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des

principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la

seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y

faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes

particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur

méthode d'orthographe.

Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse

résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est

imprimé, et il est lu de tout le monde.

Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend

de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de

morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi,

dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et

des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui

s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables,

ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un

si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous

laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites

efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi

accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les

_domesticas fortitudines_ de Cicéron?

Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de

l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en

liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la

justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on

obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la

raison d'État[21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime

que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants,

c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort

jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne

savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre

homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination,

sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne

dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres

opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de

l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont

des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains

magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent

plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses

anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe

encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à

compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire

de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des

parchemins.

[21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une

république où les agents du pouvoir n'ont point à leur

disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui

veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins

nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus

dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par

conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus

coupable et plus digne de châtiment.

[22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758,

mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir

feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous

voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit,

après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un

homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la

plume.»

Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux

inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite,

en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant

les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout

aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en

écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.

Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à

l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez

réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point

exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les

mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que

y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais,

ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme,

je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir

me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit

et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet

ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour

une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations

qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance

à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour

réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux

publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler

devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et

qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en

débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah!

songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.

Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à

y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si,

dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit

avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit

assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre

esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.

Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les

jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et

même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre

dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas

guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes

qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à

leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve

partout.

J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la

solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que

je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien.

Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe

systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me

suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent

résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère,

et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle

procure par la contemplation paisible de la nature, par la

compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.

CHAPITRE VIII

DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR.

La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur,

on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant

du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se

soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se

passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du

mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des

vents.

Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont

passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de

nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même

que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une

douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une

larme d'amour vaut mieux que l'univers entier.

Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à

contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés

grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de

tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques

riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement

aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe

vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un

caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer

l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci

ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison

qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins

vivement aussi le beau et le bien.

Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent

de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert

feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le

chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent

souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de

sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments

honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si

tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand

sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un

prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique

qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs

bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres

profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux

excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un

doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou

riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et

le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent

notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus

grande et notre plaisir plus profond.

Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques

beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin

anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais

encore l'art de transformer par une sorte de création des collines

sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le

cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes

les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent

procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance

le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je

venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné

de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.

Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace

aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la

nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des

beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit

sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand

peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en

Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable

service à ses compatriotes.

Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié

allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié;

mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux.

Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui

suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces

espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces

ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints

sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une

couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des

canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un

tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par

le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M.

Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point

de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si

enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé,

irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés

autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas

de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je

goûte dans une telle enceinte?

Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de

l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans

notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si

de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus

agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les

pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude

maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de

bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de

m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le

trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la

solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus

de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[23].

[23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point

d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants

délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre

dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la

vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque

temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher

paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les

naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier

un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les

misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité

remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants

et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce

qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»

La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine

terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi

l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le

vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de

Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable

magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images

terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit

s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur

l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini;

l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression

saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne

un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour

la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson

involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces

abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent

du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent

les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et

précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour

la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers

ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus

de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle

exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes

scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs

humaines et à la faiblesse des rois!

L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes

ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée

dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils

foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant

ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté,

chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils

jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.

Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités

par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des

formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un

Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans

les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en

retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces

montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs

cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du

monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui

est traversée par les mêmes tempêtes.

Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de

même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à

l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis

démontrer facilement par des faits.

La solitude · 第 16 / 22 段