l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances
inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles,
dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne
connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me
croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et
le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes
devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous
côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne
de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur
navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes
pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des
années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues
heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce
que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je
ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois
si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais
pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier
n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon
cœur saignant.
La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables
d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir,
il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux
qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit
active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point
arrêtée par ces agents.
En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se
passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des
affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le
génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la
solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point
d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont
été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si
leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe
dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et
de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils
vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent,
sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois
dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des
occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent
mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.
[19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme
dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué
de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait
inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le
monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des
événements futurs.»
La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on
se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en
déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est
souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant
à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites
importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se
sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de
recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de
disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales!
Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la
douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces
hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce
n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève.
Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève
tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on
accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on
le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne
s'étonne pas d'être mal jugé.
Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de
Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de
Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et
cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus
honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il
vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une
remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque
chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai
mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a
raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes
portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux
espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils
s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don
Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec
enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait
l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il
faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses
cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de
l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en
l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre
idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme,
la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et
jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la
noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées
héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs
et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois
bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais.
Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en
tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie
de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs
provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui
l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de
Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait
pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança
si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à
le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le
conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France,
le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de
Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au
beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente.
«Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.--Non, réplique
le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt
d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent
en s'écriant: «Les Français sont là!--Non, répète le comte, ils ne
sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de
minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers,
tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs
réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai
voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur
mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre
tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes
intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un
homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble
difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre
qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans
le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici
dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les
plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence
du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois
cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un
portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de
Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit
dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de
Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un
dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes
élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et
imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de
l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de
ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un
énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un
petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de
Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient
la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me
nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et
m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à
qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un
chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de
plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de
Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien
d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire
qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il
connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais,
ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.
Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire
des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y
avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans
être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au
milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique
qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la
perte prématurée le fit mourir de douleur.
La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les
belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle
répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai
que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais
qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la
rendrai célèbre.»
Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence
risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes
nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa
vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien
prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes
occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.
La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir
une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois
d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes
illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait
attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à
la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui
conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire
grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit:
«Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont
auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore
l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je
ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou
Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et
sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais
cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon
héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma
bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la
coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la
campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de
peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»
L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une
action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre
d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie
est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui
paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette
même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les
chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La
société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin
de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de
nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller
lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses
membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il
m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait
l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec
plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse.
J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu
les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu
une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des
paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont
allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter
les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je
croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je
modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants
patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont
immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces
héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore
les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des
Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse
allemande à une fuite honteuse.
Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne
peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient
les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées
élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans
les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles
inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas
peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et
de péril, pourraient être d'une admirable utilité.
Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le
caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que
dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions
les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe
par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté.
Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des
êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et
n'est point surpris quand elles lui surviennent.
Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement
qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois
pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on
courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son
esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la
société.
L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus
d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il
rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se
préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont
sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur
grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on
ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins,
aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires.
Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une
seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants.
Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le
dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir
d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de
résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant
Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie
avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était
très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des
emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa
solitude pour le mettre à la tête des armées.
Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a
formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il
a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est
vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude,
capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les
tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et
surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à
Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu
le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits
et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de
Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte,
qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne
sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira
la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis
longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les
meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables
seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin
de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas
qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de
ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un
citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux
préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et
que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits
précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand
homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent
les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les
affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une
réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos
jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de
Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs
de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir
d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme
d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les
plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il
sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les
plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant
que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à
laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait
ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde.
Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait
consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il
renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il
parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape.
Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une
grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et
de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre
eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les
barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il
soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la
ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à
pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre
les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de
nouveau sur les rives du Tibre le siége pontifical, qu'ils avaient
transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses
écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en
vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les
villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une
négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie
des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était
assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les
plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des
tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet
archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à
des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait
d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à
lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis
du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que
de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à
l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux
chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop
pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus
belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans
des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de
l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet
apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de
Milan.--Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus
grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon
de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne
voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais
il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut
dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la
solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de
dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances
qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin
pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur
égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales
dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à
la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui
sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une
populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu
de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus
mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui
qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne
point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui
prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit
s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre
méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui
paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux
doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude.
Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire
rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque
d'eux.