Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que

l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses

concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de

leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour

leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison.

Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est

descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation,

portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui

n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le

souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui

t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur

des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de

ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le

talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses

humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des

productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que

Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de

vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.

Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de

Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a

été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie

la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été

que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait

que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui

engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce

qui est digne d'elle.

Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le

pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il

est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que

souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit

admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les

critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.

Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne

s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus

beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des

productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer

et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus

recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans

l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la

sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais

entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au

nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez?

Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi

cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce

que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez

vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les

suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous

estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes

incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom

que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera

oublié.

Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres

vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux

hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on

désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand

ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est

pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après

les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les

vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit

qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la

gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème

son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes

qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.

Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et

sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses

concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont

si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et

utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus

d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer

des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs

suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.

Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous

une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également,

prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline

respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à

quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui

sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de

faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes

ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien

auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un

noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le

chemin de l'honneur et y marche avec nous.

Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à

la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les

forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et

notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les

obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination

par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos

pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne

avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui,

en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un

désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la

douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec

les nôtres!

Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et

ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous

devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la

solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les

beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est

par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous

n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire:

Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois:

«Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en

paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de

soi-même.»

Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos

concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau;

elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre

pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos

écrits sont le bien que nous laissons en mourant.

Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent,

et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous

aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront

peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous

élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un

éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous

pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose

qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse

considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos

concitoyens à celui du monde.

Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans

la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance

inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du

travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une

application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit

souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire

oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces

occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient

Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de

souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions.

Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se

croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à

l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même.

Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période

élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un

travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la

mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la

satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées

de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une

telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève

tant de puissantes objections?

Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des

autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point

entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus

dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux

résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel

est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce

qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures

circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?

Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et

d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des

avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité,

car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces

rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par

quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on

s'y soustrait au faux éclat du monde.

Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des

avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales,

on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces

qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il

n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour

soulager son cœur[17].

[17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où,

en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur

vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez

librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde.

Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des

familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté

leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces

hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et

acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes

connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il

peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son

service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la

satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes

mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence,

sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les

actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont

assaisonnées d'un sel amer.

Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de

nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur.

Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de

liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et

s'approprie davantage aux besoins du temps.

Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé

plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des

règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans

des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on

s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut

être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines

formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que

possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que

l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il

est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur

soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à

un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers

ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me

soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit

que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a

plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est

l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les

écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition

de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne

puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon

lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre,

on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent

d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.

En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et

très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que

je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les

fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de

cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on

n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que

nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec

mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.

Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas

répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas

à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin,

et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont

approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont

obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais

si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment

devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les

mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils

osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs

écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper;

alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on

s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion

banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et

notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que

celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison

qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en

relation avec des hommes de différents pays et de différentes

conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des

grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe

inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces

relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.

Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire

réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux

écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et

qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si

l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.

Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage

ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans

le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce

sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus

réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain

dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde

serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit

exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la

taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et

son caractère dans la solitude.

La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant

pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté,

et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas,

nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en

oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au

contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la

fois notre esprit et notre imagination.

Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement

le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes

passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres

des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce

qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de

grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma

jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées

sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes

concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que

j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.

Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la

solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses

pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent

plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé

d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit,

tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que

tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves

reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit

d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être

leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité

administrative.

Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus

on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions

et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est

rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir

puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré

dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur

généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il

ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un

injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de

grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte

qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en

laisser échapper une vérité.

La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites

préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de

démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos

penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes

penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un

trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse

direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à

connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme

des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les

domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la

vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine

des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution,

tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être

vaincue que par une autre passion.

La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même

est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur

et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle

que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et

qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des

courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit

que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu,

qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à

l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et

persévérance.

Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté.

S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer,

il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin

de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception

ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang

qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par

sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés

intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si

nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal

penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions,

éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des

sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en

nous-mêmes.

C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans

toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles

aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et

sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses

propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le

maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette

princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.

La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne

s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes

choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se

soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le

vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison,

enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le

sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que

d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une

compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive,

tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de

paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.

Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque

dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les

récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes

les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me

dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je

m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je

m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si

attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»

L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les

séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec

dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir

son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses

forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement

faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver

à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien

d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien

d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit,

et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir

que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer,

pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination

l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne

sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].

[18] La force des passions, a dit un philosophe qui

connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous

la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et

à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous

douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est

attachée la supériorité du talent.

La solitude · 第 14 / 22 段