l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses
concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de
leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour
leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison.
Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est
descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation,
portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui
n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le
souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui
t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur
des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de
ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le
talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses
humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des
productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que
Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de
vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.
Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de
Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a
été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie
la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été
que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait
que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui
engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce
qui est digne d'elle.
Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le
pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il
est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que
souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit
admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les
critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.
Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne
s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus
beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des
productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer
et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus
recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans
l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la
sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais
entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au
nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez?
Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi
cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce
que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez
vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les
suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous
estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes
incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom
que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera
oublié.
Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres
vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux
hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on
désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand
ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est
pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après
les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les
vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit
qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la
gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème
son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes
qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.
Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et
sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses
concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont
si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et
utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus
d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer
des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs
suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.
Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous
une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également,
prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline
respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à
quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui
sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de
faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes
ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien
auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un
noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le
chemin de l'honneur et y marche avec nous.
Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à
la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les
forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et
notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les
obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination
par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos
pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne
avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui,
en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un
désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la
douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec
les nôtres!
Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et
ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous
devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la
solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les
beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est
par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous
n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire:
Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois:
«Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en
paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de
soi-même.»
Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos
concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau;
elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre
pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos
écrits sont le bien que nous laissons en mourant.
Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent,
et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous
aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront
peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous
élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un
éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous
pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose
qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse
considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos
concitoyens à celui du monde.
Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans
la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance
inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du
travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une
application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit
souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire
oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces
occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient
Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de
souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions.
Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se
croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à
l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même.
Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période
élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un
travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la
mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la
satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées
de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une
telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève
tant de puissantes objections?
Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des
autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point
entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus
dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux
résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel
est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce
qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures
circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?
Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et
d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des
avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité,
car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces
rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par
quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on
s'y soustrait au faux éclat du monde.
Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des
avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales,
on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces
qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il
n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour
soulager son cœur[17].
[17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où,
en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur
vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez
librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde.
Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des
familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté
leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces
hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et
acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes
connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il
peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son
service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la
satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes
mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence,
sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les
actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont
assaisonnées d'un sel amer.
Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de
nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur.
Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de
liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et
s'approprie davantage aux besoins du temps.
Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé
plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des
règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans
des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on
s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut
être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines
formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que
possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que
l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il
est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur
soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à
un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers
ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me
soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit
que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a
plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est
l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les
écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition
de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne
puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon
lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre,
on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent
d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.
En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et
très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que
je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les
fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de
cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on
n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que
nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec
mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.
Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas
répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas
à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin,
et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont
approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont
obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais
si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment
devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les
mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils
osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs
écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper;
alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on
s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion
banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et
notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que
celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison
qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en
relation avec des hommes de différents pays et de différentes
conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des
grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe
inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces
relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.
Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire
réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux
écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et
qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si
l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.
Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage
ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans
le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce
sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus
réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain
dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde
serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit
exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la
taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et
son caractère dans la solitude.
La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant
pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté,
et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas,
nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en
oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au
contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la
fois notre esprit et notre imagination.
Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement
le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes
passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres
des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce
qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de
grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma
jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées
sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes
concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que
j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.
Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la
solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses
pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent
plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé
d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit,
tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que
tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves
reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit
d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être
leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité
administrative.
Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus
on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions
et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est
rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir
puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré
dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur
généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il
ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un
injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de
grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte
qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en
laisser échapper une vérité.
La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites
préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de
démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos
penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes
penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un
trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse
direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à
connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme
des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les
domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la
vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine
des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution,
tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être
vaincue que par une autre passion.
La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même
est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur
et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle
que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et
qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des
courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit
que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu,
qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à
l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et
persévérance.
Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté.
S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer,
il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin
de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception
ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang
qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par
sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés
intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si
nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal
penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions,
éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des
sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en
nous-mêmes.
C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans
toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles
aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et
sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses
propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le
maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette
princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.
La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne
s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes
choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se
soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le
vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison,
enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le
sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que
d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une
compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive,
tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de
paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.
Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque
dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les
récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes
les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me
dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je
m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je
m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si
attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»
L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les
séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec
dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir
son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses
forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement
faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver
à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien
d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien
d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit,
et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir
que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer,
pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination
l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne
sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].
[18] La force des passions, a dit un philosophe qui
connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous
la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et
à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous
douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est
attachée la supériorité du talent.