L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les

œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre

admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la

persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres

une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de

l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à

l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que

l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre

ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut

exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec

patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à

aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de

la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage

aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies

routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de

ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans

l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre

l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance

opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»

L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une

renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux.

L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés;

tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il

éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts.

Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de

s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait:

«Je peins pour la postérité.»

Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait

reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui

vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les

habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes;

demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude

n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des

relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le

bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et

ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir

de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.

Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux

heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne

peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit

plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle

force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas

en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus

parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon

mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer;

qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à

briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que,

dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette

force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera

une autre félicité.»

Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que

les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire

chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais

aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe

nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le

bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le

regard d'un grand homme.»

Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les

grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à

prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou

étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit

se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses

pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt

qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la

contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral

et de notre perfection.

Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs

de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque

condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons

joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point;

au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en

s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs

est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde,

infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels

ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point

comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets

extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille

mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils

nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous

suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des

liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de

notre destinée.»

Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de

l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus

brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les

distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres

du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on

pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas

d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine,

dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père

de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et

des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le

temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys,

aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»

Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de

sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à

sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des

provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa

grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait

à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies

d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.

A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine,

employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui

permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand

l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la

veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de

l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été:

l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui

portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il

se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile.

Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou

s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à

l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de

l'histoire de Polybe.

Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans

son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de

l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais

ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes

concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps

que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des

fêtes ou à de molles voluptés?

Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail

chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures

régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des

tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un

ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de

sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.

Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant,

et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il

s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs

aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la

solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui

m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles

préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il

s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans

cesse et devient sans cesse plus pesante.»

Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou

d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son

imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide,

sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents

voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis,

l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte

travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà

très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque.

Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir.

Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires,

et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque

promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut

d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu;

le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché

de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses

forces.

Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de

dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville

d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude;

mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui,

et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et

de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte

héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette

disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut

dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à

laquelle il s'éleva plus tard.

Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce

qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand

subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine?

Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme

un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils

qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre

d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans

quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce

que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les

époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus

grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point

douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des

actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes

plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier.

Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et

la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours

comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme

sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est

plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les

qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on

pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce

que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible

et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à

présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout

reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller

dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment

peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.

L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers

de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs,

n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite

champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement

cherchées ailleurs.

Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à

s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se

lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le

matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux

oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le

monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux,

et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur

tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans

le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors

lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et

quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le

mensonge!

Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics,

car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien

du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de

la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un

homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse

liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la

vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands?

Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la

liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la

raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les

chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut

exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la

société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus

que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face

l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre

son despotisme.

La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des

satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point

tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces

satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances

de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit

Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre

soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles

nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles

abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos

voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et

ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un

chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font

éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis,

la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans

l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais

l'étude m'aide à le supporter.»

C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour

les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui

occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût

subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui

en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa

pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et

d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui

qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait

fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré

au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et

lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non,

répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»

La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement

dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son

cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la

retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite

pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à

un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande

jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances

où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.

Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de

philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on

le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son

inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa

chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec

bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine

ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à

tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus

favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une

impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête

est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus

vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles.

L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées

s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors

on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on

perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son

repos domestique et anéantir sa fortune.

Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de

la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville

d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa

protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa

solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où

il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la

grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y

vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés,

commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun

autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses

écrits, ne pouvant se décider à les publier.

Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut

pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de

tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui

décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour

l'immortalité.

Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et

croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point

son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et

parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent

s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer

en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un

effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit

fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque

œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des

hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond

peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille,

il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur

son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les

erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le

désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre

d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre

puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse

confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les

chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance

intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés

par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne

serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait

entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de

nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous

sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions

avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui

tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui

arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne

puissions nous glorifier.»

A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône,

sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de

la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point

le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore.

«Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées

ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise

les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et

grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les

actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de

celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester

fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de

plus hauts faits.»

Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs,

le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme

ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous

sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur

d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les

âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce

désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire,

placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en

enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes

souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas

une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est

exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense

dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le

pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà

des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point

aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles

et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais

les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se

faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des

bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour

nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner

à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons

tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser

à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne

vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre

cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour

l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette

gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de

cette espérance flatteuse.»

Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les

enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble

ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait

s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient

avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions

louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils

pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner

à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps

et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs

qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à

acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice,

qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant

suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions

mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la

grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne

donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans

pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur

l'avenir.

La solitude · 第 13 / 22 段