œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre
admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la
persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres
une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de
l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à
l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que
l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre
ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut
exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec
patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à
aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de
la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage
aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies
routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de
ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans
l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre
l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance
opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une
renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux.
L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés;
tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il
éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts.
Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de
s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait:
«Je peins pour la postérité.»
Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait
reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui
vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les
habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes;
demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude
n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des
relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le
bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et
ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir
de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.
Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux
heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne
peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit
plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle
force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas
en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus
parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon
mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer;
qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à
briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que,
dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette
force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera
une autre félicité.»
Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que
les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire
chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais
aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe
nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le
bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le
regard d'un grand homme.»
Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les
grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à
prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou
étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit
se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses
pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt
qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la
contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral
et de notre perfection.
Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs
de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque
condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons
joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point;
au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en
s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs
est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde,
infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels
ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point
comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets
extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille
mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils
nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous
suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des
liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de
notre destinée.»
Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de
l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus
brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les
distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres
du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on
pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas
d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine,
dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père
de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et
des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le
temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys,
aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»
Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de
sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à
sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des
provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa
grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait
à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies
d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.
A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine,
employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui
permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand
l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la
veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de
l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été:
l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui
portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il
se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile.
Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou
s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à
l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de
l'histoire de Polybe.
Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans
son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de
l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais
ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes
concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps
que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des
fêtes ou à de molles voluptés?
Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail
chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures
régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des
tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un
ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de
sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.
Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant,
et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il
s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs
aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la
solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui
m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles
préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il
s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans
cesse et devient sans cesse plus pesante.»
Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou
d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son
imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide,
sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents
voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis,
l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte
travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà
très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque.
Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir.
Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires,
et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque
promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut
d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu;
le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché
de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses
forces.
Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de
dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville
d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude;
mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui,
et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et
de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte
héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette
disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut
dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à
laquelle il s'éleva plus tard.
Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce
qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand
subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine?
Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme
un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils
qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre
d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans
quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce
que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les
époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus
grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point
douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des
actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes
plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier.
Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et
la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours
comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme
sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est
plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les
qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on
pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce
que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible
et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à
présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout
reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller
dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment
peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.
L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers
de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs,
n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite
champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement
cherchées ailleurs.
Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à
s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se
lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le
matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux
oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le
monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux,
et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur
tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans
le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors
lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et
quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le
mensonge!
Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics,
car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien
du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de
la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un
homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse
liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la
vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands?
Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la
liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la
raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les
chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut
exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la
société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus
que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face
l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre
son despotisme.
La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des
satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point
tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces
satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances
de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit
Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre
soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles
nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles
abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos
voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et
ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un
chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font
éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis,
la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans
l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais
l'étude m'aide à le supporter.»
C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour
les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui
occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût
subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui
en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa
pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et
d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui
qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait
fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré
au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et
lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non,
répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»
La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement
dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son
cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la
retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite
pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à
un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande
jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances
où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.
Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de
philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on
le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son
inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa
chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec
bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine
ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à
tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus
favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une
impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête
est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus
vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles.
L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées
s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors
on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on
perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son
repos domestique et anéantir sa fortune.
Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de
la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville
d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa
protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa
solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où
il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la
grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y
vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés,
commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun
autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses
écrits, ne pouvant se décider à les publier.
Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut
pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de
tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui
décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour
l'immortalité.
Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et
croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point
son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et
parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent
s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer
en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un
effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit
fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque
œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des
hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond
peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille,
il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur
son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les
erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le
désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre
d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre
puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse
confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les
chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance
intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés
par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne
serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait
entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de
nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous
sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions
avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui
tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui
arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne
puissions nous glorifier.»
A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône,
sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de
la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point
le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore.
«Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées
ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise
les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et
grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les
actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de
celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester
fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de
plus hauts faits.»
Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs,
le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme
ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous
sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur
d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les
âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce
désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire,
placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en
enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes
souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas
une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est
exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense
dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le
pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà
des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point
aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles
et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais
les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se
faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des
bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour
nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner
à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons
tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser
à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne
vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre
cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour
l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette
gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de
cette espérance flatteuse.»
Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les
enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble
ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait
s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient
avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions
louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils
pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner
à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps
et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs
qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à
acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice,
qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant
suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions
mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la
grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne
donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans
pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur
l'avenir.