l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font
naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une
satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est
penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite
d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de
plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux
résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne
des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de
l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là
prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait
seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui _Kœnigsberg_
(montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le
projet de sa première guerre de Silésie.
Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du
monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une
certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de
ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche
d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la
course rapide du temps.
Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde
qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses
prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit
passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses
instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans
l'éternité!
On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles
maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles
élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si
elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop
vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent
rapidement et sans fruit.
Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer
utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés.
Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques
minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent.
Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en
agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse
promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande
élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je
sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille
lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que,
chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs
écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix
du temps.
Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait
l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager,
il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme
est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans
délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie
comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail;
nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions
fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est
la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si
heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et
sans but.
Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous
perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a
dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps
absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des
convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou
que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé
par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous
reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous
dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est
très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines
préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent
sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous
croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de
notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui
nous reste.»
On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas
assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que
chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec
résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois
d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de
nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas
craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se
tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un
compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son
existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller
le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où
l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague
incertitude.
On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à
compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne.
Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces
invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette
affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de
vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations
mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là,
enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous
comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants
qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils
nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous
serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos
livres.
Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude
peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et
durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des
chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions
dangereuses ou des souhaits déréglés!
Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de
cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on
ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent
être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos
heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et
d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la
solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé
ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que
celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la
mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose
de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister
à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur
nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir
pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux
de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir
d'humeur[14].
[14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot
d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition
de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les
objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression
toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes;
tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire
ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres
sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes.
Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les
expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se
proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec
qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme
sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui
surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du coeur
humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des
hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et
insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se
soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de
l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un
corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité.
Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un coeur
généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations,
elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus
instructive que s'il gardait le masque des bienséances
ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes,
il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses
accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement
des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée
désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève
parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle
habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire
autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous
travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un
livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans
un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris
sa sérénité.
Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les
considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée
soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est
pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des
puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour
entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des
difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine
de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un
noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans
intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des
contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres
d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui
un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des
plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir
séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique
agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de
celui qui les reçoit.
On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en
perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein
gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer
utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions
nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en
arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par
mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un
travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions,
nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on
la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but
dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent
entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que
l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi
jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et
doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers
le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si
puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les
souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les
lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les
requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit,
étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et
parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La
première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ,
d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il
écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au
ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième
étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors
près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à
l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et
donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il
déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait
des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et
la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature
les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils
avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la
journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant
lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait
ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et
de ses officiers ne perdît le sien.
Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes,
et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour
s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent
jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui
leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse,
et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu
devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une
ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte
qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils
ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire
des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant
disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur
but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à
peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces
interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte
qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et
que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point
de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit
au milieu du sénat de Bâle ses _Éphémérides_ que tous les grands
personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[15].
Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme
d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la
noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur
que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[16].
[15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses
_Éphémérides_, les conseillers de Bâle croyaient qu'il
enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les
conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner
recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il
esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
[16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces
feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime
de la postérité.
_Carpe diem_, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à
chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres
anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les
sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison;
mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à
poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être
seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites
à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et
sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer
un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail.
Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un
jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain,
puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de
jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où
il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous
montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si
nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de
liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever
notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion,
est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits
nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le
cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si
fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu
de temps que nous avons à passer en ce monde.»
C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des
hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à
leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour
ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.
La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges;
elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une
nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des
beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de
ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que
ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété
d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si
souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des
autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable
que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.»
Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire
soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions
arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque
femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement
puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne
distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment
grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle
qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et
sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule
d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent
qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous
trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit
l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un
bon livre comme une œuvre sans valeur?
Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut
reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en
apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable
et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et
enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison
condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle
restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de
l'antiquité et des temps modernes.
Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car
nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre
perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder
ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour
notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour
celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne
connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous
exprimons.
La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle
rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant
notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien
ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et
s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent
sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et
de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu
par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre
de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde
où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus
droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions;
nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec
plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la
retraite.»
La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les
relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît
chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de
ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses
expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle
source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le
cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs
découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de
l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit;
en remarquant que les corps célestes changent de place, ils
cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et
parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi
que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité.
L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il
réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité
reconnue.
Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas
moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue
de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme
des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que
ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser
dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi
les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout
à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol
impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit
selon les fantaisies de son imagination.
On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant
attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la
persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il
ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la
veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant
les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des
préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion
générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on
regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules
banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever
plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit
fructifier dans le monde.