Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de

Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer

trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et

lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne

trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun

développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome,

où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son

esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de

ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis,

au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit

attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.

Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce

qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par

politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans

cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si

vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si

l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous

l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une

heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec

autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute

trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est

ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est

point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années

entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule

étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette

petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou

dans le silence des bois.

Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre

fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout

concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous

réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la

solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les

rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige,

les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des

champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous

réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse

un assez long moment de solitude.

Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève

que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté

d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans

les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les

fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent

facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité,

où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un

joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de

l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où

le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans

mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de

race ancienne et intacte.

Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne

société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les

défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize

quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez

d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous

sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous

pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous

êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où

l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse.

Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que

vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les

prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous

élèvent tant au-dessus des autres hommes[13], vous reconnaîtrez que

des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent

que par leur défaut de pesanteur.

[13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de

singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche

ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait

partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait

un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le

fait s'est il passé?--En vérité, répondit-elle, je ne le sais

point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.»

On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait

les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car

elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On

lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment,

s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante.

Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant

continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les

années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit

en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un

instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois,

dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes

choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour

elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle

s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille

ne l'apprendrait jamais.

En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres

généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les

plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé

à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur

consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de

leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance

étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la

plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de

l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et

éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent

qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles

que les autres hommes.

L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est

admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien

prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de

cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle,

n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare

surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général

la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus,

et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans

s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans

s'en apercevoir.--Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.--C'est

le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir

qui est attaché à notre condition.»

Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques,

examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la

haute noblesse.

Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou,

ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais

je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est

ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses,

lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour

aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec

l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que

des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point!

Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y

excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa

sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont

animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés.

Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours

dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une

vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à

une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le

voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable

vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne

ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle

quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai

connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes

qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de

respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans

une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de

porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante

charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses

manières dignes, mais sans prétention.»

L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance

manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes,

qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité,

l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne

société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus

équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins

étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle

peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle;

s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le

silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se

rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque

encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet

à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre

jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation,

de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même

cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout

désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme

expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra

s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de

l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut

devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si

on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison

à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»

Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne

trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les

fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il

cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces

jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me

demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome.

C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi

la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui

mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de

milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir

des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je

songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles,

si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne

point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à

l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables

spectacles.»

Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la

société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités

qui distinguent la noblesse de la roture?

Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art

de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la

plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les

hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le

roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que

les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un

homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans

le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un

habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières

choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes

de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce

rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa

politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le

verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées

qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans

ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un

grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir

qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses

minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où

l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus

certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert

pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les

gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce

qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur

imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.

Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas

encore été spécialement question des avantages immédiats de la

solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces

avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient

plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos

sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit

du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent

notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se

dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que

nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire

chaque jour, Blair, l'auteur des _Lectures sur la rhétorique et les

belles-lettres_, dit dans un de ses livres: «C'est la force

d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de

grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but

dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la

surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de

côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»

On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines

distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change

point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous

exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule

tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est

alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu,

éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite

nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs

les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et

l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel;

mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force

particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble

occupation.

Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que

la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il

est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne

faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute

sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en

réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons

coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à

connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier.

Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit

que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la

crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure

parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité

de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et

qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans

cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.

Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce

que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de

faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de

près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution

humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était

encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne

s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle

personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me

rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la

maladie, avec toutes ses complications?

Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui

à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous

défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les

maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point

le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate

souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui

de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie

commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait

la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et

d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un

plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous

leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne

peut porter préjudice à personne.

La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et

qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir

paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner

dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos

remarques et nos observations.

Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité

sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de

sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la

méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu

jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis

quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une

distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de

séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme

par magie, mes afflictions.»

Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le

poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les

douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il

savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la

philosophie et à l'humanité.

Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait

peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se

dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils

retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux

traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du

Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient

d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la

lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour

eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des

occupations salutaires.

Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile

de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que

les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier

impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus

attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère,

et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir

avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit

pas.

La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on

aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme

seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la

liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait

chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui

jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui

seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais

c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans

la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et

l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un

même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu

qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent

point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et

tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à

chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde,

le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la

foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela

n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un

autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.

C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands

penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité,

Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses

journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une

âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à

des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le

patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets

d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses

occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes;

le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.

Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir,

Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait

ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les

vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par

mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait

qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la

nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de

félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute

sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers,

dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la

sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles,

les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de

Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre

cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la

sagesse acquise dans le calme de la solitude.

Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le

génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la

solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était

peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége

fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant

à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le

sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils

peignaient pour l'éternité.

La solitude · 第 11 / 22 段