d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir
erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la
véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et,
pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son
bonheur en lui-même, est libre.
Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on
l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives
attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une
indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les
avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce
bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je
désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la
solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions,
par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des
prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des
séductions trompeuses.
Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur
supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les
tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises
tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge,
conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait
preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux
pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute
entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un
moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un
héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale,
acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus
profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de
fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de
bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour
les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur
fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre
eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de
consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces
silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir
l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu
sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie
la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de
religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être
restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je
me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je
vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de
jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul.
Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances
désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la
vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a
parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces
fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre
destinée.
Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier
Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous
devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions,
un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos
forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en
façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les
procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis
qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe.
Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur,
d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent
trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu;
toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi
qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie,
n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses,
et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la
solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite
studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette
juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à
remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour
t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître
les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de
vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples
de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de
zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines
frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché
et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un
avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes,
puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui
qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse
les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se
distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les
bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui
n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le
passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont
fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire,
et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais
souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres
actes et ses propres vertus.
Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées
de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons
de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est
celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est
escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on
croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les
montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes
sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le
sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims
d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert
sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est
celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la
ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la
solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un
personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre,
tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables
dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un
remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton
corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de
faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales.
Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de
l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si
la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans
ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse
dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la
pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres
qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à
combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent
aux lisières des sots préjugés.
Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un
jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir
mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le
mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice,
mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait
éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes
comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper
ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout
aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh!
comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main
habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous.
Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je
la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants
qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus
d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle
plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le
jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il
ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se
heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement
tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même
ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable,
que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et
dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui
ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne
présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur
mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il
ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et
une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.
Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut
tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités
précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes,
qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire
leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur,
les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche
servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées,
le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à
peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris
cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.
Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils,
et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres
d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le
cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en
s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait
l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est
élevée, l'âme tendre et le regard profond[11]?
[11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes
touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si
l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par
leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf
sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît
point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une
conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas
assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable
avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la
perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à
l'intelligence et à la vertu des femmes.»
Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers
seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille
gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile
fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que
de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour
elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées
de son fils[12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de
par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite
ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres
joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent
aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se
développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette
même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au
milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections
précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde
et l'ennui du désert le plus sauvage!
[12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque
corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud
silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta
sunt.»
Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une
foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc
utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à
des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans
quelque situation que l'on soit.
Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent,
représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le
dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes
villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on
peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il
est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites
villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y
demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le
devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur
solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces
gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples
bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et
souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens
raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils
devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés.
Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela
devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune
pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment
passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le
bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la
main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui
divisent la population des grandes cités.
Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites
villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se
montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant
une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de
liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre
l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.
Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages
précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part
les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part
enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur
temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la
solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où
l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un
horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants
éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa
retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se
ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la
manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus
lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un
bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence
étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si
personne ne s'y oppose.
Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et
ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui
gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde
entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable,
toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que
de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens
d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la
quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après
Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers;
ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un
honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté,
parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé
avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus
terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère
jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces
régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur
petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts
seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent;
leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le
crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres
du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les
plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion
dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès;
chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils
ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la
moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond
respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand
honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas
toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en
pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils
regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et
quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à
leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de
méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se
retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils
s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on
étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y
a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur
inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine
raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux
on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit
s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté
sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou
qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on
n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que
des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou
parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de
génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore
utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et
qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment
importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville;
ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et
qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur
république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en
accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils
ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu,
devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher
de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur
la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si
cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les
esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans
la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui
arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils
ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes
causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de
l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie
avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de
l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.
La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de
telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point
comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige
qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente
que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment
d'estime et d'affection.
Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui
désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme
un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le
rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher
à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son
travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne
part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous
les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut
qu'il sache écouter patiemment les régents de la république,
lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable
banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie
que les inspirations de leur esprit.
Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés,
qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en
correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on
tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore
assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir
tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas
que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou
se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce
qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler
sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas
permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à
jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il
éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens
contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il
assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt,
entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les
destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit
se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal
qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y
paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des
dieux.
Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse
sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus
lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la
philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une
rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout
approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne
recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune
homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la
solitude.