tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir
leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau
écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des
souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et
instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé
dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui
n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à
d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience
et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse.
Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni
lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son _Traité sur
Cicéron_, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de
sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut
prendre sur le corps.
Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous
rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est
très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut
le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce
qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience
dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie
paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous
figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous
les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de
la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la
mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans
le calme.
En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous
remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que
nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au
sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne
peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie,
occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts;
il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la
mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à
une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent
le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit,
l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise
humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que
l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté.
La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour
tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une
impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et
qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se
laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre
émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se
désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se
tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se
trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant
de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir
à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas
fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a
point de remède pour lui dans le monde.
Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller,
malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un
affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à
des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se
tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la
médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne
savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir
supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils
succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères
de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après
avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient
des légers traits lancés par la main d'un enfant.
La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent
bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du
monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille
considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse,
de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent
plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès
que les caractères les plus nobles.
La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction,
qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme
d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la
solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la
mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la
connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous
impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue
de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de
notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire,
auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations
auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite!
Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie
éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun
s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la
perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un
essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour
apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les
entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville.
«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en
Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans
cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout
ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert
pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle
innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une
fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants.
Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je
lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses
regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant:
«Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine
d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle
toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors
d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais
dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais
la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur,
je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le
droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»
Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent
désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que
des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui
n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur
oreille.
Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une
consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se
séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que
nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir
nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre
âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à
cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui
pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on
n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude,
mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son
esprit à diverses pensées.
Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont
nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons
résister que dans la solitude!
Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est
étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à
tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse
sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne
peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des
ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous
aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de
désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend
sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je
veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit
abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à
les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter
encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand
aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec
toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je
trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui
t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver
que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que
seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les
sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et
travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens,
tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après
avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence
qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle
consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir
espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les
yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel
dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour
apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile
que la solitude.
Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand
toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend
bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde,
nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté.
Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse
des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale,
nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à
notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant.
Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les
basses sollicitudes.
La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les
sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire
défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais
les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les
tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort,
quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains
tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes
actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses
soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous
ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à
l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance,
dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une
telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je
m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la
force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une
consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser
que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte
les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence
de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une
force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que
me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma
faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur
de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se
croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.
Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous
menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui
effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces
relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que
nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des
pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en
poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans
réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt
et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui
qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre
seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes
pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on
n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne
résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous
engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est
autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du
monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos
désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent
à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à
cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous
ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans
émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même,
qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit
exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de
fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui
rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit
avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire
recueillement.»
Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété,
si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines
réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa
toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses
donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire
plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut
être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui
qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens
nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes
inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée.
Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de
se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus
modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans
sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper
dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du
bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et
faire du bien autour de soi sans que le monde en parle.
Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui
nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que
beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard
prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation
sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de
ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un
changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre
conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous
prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de
l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on
arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on
s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous
nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop
vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions
ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le
compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse
profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un
doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que
celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par
s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa
piété.
L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit
être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous
éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de
l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à
recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol
abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à
ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.»
Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider;
toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls
de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les
fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter.
Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir
passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et
avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos
fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si
grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde
et de veiller sur notre cœur.
Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe
en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne
pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur
existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux,
dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces
gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de
la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un
véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et
nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les
vaines joies du monde.
C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui
existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et
celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions:
quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie
dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune
grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse.
Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a
épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement.
Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne
dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que
Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la
posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»
La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se
soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence.
Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce
et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant
seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate
qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes
douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude
aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle;
mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à
moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait
plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque
pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son
visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la
sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même,
elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une
affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour
elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie
inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand
plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de
sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa
entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas
était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux
avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si
grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait
point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore
quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala
pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix
douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit
avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste.
C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma
fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa
à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait
des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la
grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle
exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de
mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers
mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»
Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple,
d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous
nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut
surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut
résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle
félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette
fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de
mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de
l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre
pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour
salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la
soumission?
O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant,
croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous
élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on
pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et
abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre
douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos,
alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre
souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées.
La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont
affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un
corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main
secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous
aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée
par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou
si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe;
oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous
trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre
tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de
courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte,
et à couvrir de fleurs les tombeaux.
CHAPITRE VII.
DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.