Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la

science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on

parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme

à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes

peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit

à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que

l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on

achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.

Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent

garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres.

Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent

dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie

dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore

l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante

émotion.

On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au

genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse

ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa

retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui

ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de

complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à

cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage,

où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer

ses forces!

Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus,

nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge

heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de

calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos

luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les

incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements

qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou

abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et

dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses

sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces

riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se

passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir,

qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il

suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse

sans crainte redescendre dans son cœur.

L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme:

l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes;

c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et

de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble

direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un

grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de

vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où

l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses

chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux.

Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et

jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée,

l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes

doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites

importunes, aux entretiens stériles.

«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,»

disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il

repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à

le voir.

Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides

relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant

toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne

jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui

souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société

même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de

les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous

éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous

élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si

l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à

chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes

et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la

solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec

fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des

ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand

l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme

de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire

à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions

l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les

arrêts de cet oracle.

Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule;

ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment

à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où

est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible

et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots;

êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas

d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin

au vent qui souffle.

Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle

situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force

par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par

le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et

ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force,

qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver

courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si

l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et

celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut

dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de

réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout

ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que

l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres

de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et

de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les

mépriser.

Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances

trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri

dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà

d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes;

voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt

de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne

pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce

qu'ils voudront, peu m'importe!

Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et

indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés,

mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens

ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables

obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes

les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons!

Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent,

s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils

apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être,

s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les

forçait de rentrer en eux-mêmes.

Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et

en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens

reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves

de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis

très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont

point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou

immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et

n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant

eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit

chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou

par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens

riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour

obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on

sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps

dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus

noble et d'un esprit plus ferme.

Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte

tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne,

de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui

tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion,

quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et

qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît

aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre

intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une

pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les

choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de

faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne

peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils

jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il

s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des

titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul

d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et

s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était

aussi méprisable qu'eux.

L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans

la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent

entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur!

Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur

quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos

vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change

notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos

plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un

témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable.

Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons

moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever,

quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre

supériorité.

Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins

éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour

que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que

par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du

cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui,

aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort

dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous

méprise injustement.

Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour

apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie

philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison

éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des

préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin,

et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre

tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les

hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est

le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide

de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie

pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement

vénérable.

C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes,

d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme.

Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une

connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas

souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises

passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous

manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!

La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes

seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la

conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que

l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce

que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration

morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le

monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on

feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son

voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si

l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement.

Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité

et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus

nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut

être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est

réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on

voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et

les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de

notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de

notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes

les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le

prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur

nudité.

Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même,

on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce

but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants

meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une

source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là,

les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime.

Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans

l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement

l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.

Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure

dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie

une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut

détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui

traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer

de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne

s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans

le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue,

quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au

moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle,

au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et

sont en proie aux tortures de l'imagination.

Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en

est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence

qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans

la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence

de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se

renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli

de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans

l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la

vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit

à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où,

au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est

facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la

pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du

monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce

de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du

ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau,

et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour

utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de

mourir.

Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude,

si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation

qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes.

Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent

sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme

fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée

que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à

celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour

celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux

ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la

scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de

leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir.

Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps

même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du

néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur

situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai

bonheur.

Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment

même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu,

Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles

circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature

presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux

plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se

confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune.

L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait

condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les

ressorts de son âme.

Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et

la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue.

Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est

impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au

contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette

vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin,

nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il

s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui

tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie,

qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir

confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la

victoire sur l'adversité[9].

[9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit

cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait

sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une

voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à

un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer

en un cri de reconnaissance!»

Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement

avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à

regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre

la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos

forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des

appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on

allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux

princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par

des mensonges!

Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques

instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose.

Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le

temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des

sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut

se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si

l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus

on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de

force et un effet courageux ne restent pas sans résultat.

Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande

préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous

fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque

énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait

encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a

ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire

essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il

dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il

éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui

lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les

médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant

le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles,

en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui

est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et

en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en

plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il

faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses

faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien

qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre

qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination.

Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la

solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos

nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un

vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire,

ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit

un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans

ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes

paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes

souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[10].»

[10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité,

Fest a si bien dit, dans son livre _Sur les avantages des

souffrances et des contrariétés de la vie_, livre excellent

qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout

affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul

témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui

qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même

reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus

efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des

phrases de considération dictées par la bienséance.

Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une

réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber

en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un

jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre

quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?--Je me mets à la fenêtre,

répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.»

Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée

consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle

pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des

consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que

Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des

émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la

question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer,

d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus

fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut

non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même

le faire disparaître.

La solitude · 第 8 / 22 段