Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être

portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les

crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de

dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs

connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de

la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette

rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité

dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à

Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule

de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus

dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain

sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles

donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour

mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une

semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait

l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre

civile, la flamme de l'incendie.

CHAPITRE VI.

AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.

La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement

lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle

nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans

les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille

une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes.

Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne

se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la

solitude à la mort.

Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne

porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut

avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos,

de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les

écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les

endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la

solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre

perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au

monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité.

Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour

s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des

bienfaits de la solitude.

Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent

encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de

l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans

crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies

paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses

facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans

le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre.

Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le

travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les

sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de

caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun

plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne

pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps

qu'elles en emploient à leur toilette.

Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences

trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses

distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre

d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne

serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait

pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais,

s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus

où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun

croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde.

Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les

avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai

comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire

voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle

qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de

bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur

dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les

jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout

homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail

accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître

en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos

sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin

que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à

connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses

extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises

passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la

félicité intime.

Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les

plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude,

on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui

regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme

incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la

vérité et la connaissance du cœur humain.

La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule

de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de

frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne

voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les

plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son

cœur est plein de chimères.

Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à

juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions

du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et

s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus

d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à

de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le

vrai bonheur.

Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la

société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour

récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui

jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur

vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous

sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs

d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui

donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la

vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une

force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en

un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de

telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté

devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à

porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce

qui peut nous relever encore dans notre abattement.

Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec

laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui

qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir,

est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus

rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a

longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui

ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et

embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours

les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses

regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce

vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries:

il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on

se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses

auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont

usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il

reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les

cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.

Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée

au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce

qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une

noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action

éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la

danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne

rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces

réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens

et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.

C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles,

recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de

saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce

soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au

dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources

d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens

désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur

ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation

pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son

temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs,

il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle

de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus

malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs

sensuels.

Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne

paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi,

ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de

loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de

Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On

avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par

son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine

d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens.

Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et

couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.--Que

signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait

près de moi.--Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, _c'est pour

le divertissement de la cour_.

Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces

maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens

auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le

grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur

rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt

sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres

se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans

leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis

d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de

noblesse et plusieurs titres imposants.

Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de

la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands

seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De

là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.

Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources

bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par

nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le

plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en

nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les

choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce

que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles

nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé

nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles

n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en

nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces

jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.

Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va

que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes

y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient

tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des

grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la

sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce

qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus

de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend

là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot

spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas

encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa

beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du

bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers

lui.

Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme

dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur

secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée

ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant

assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la

pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant

d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne

comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le

vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du

mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la

tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa

demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut

goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.

Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se

réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle,

on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent

et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus

intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous

ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un

l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous

trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin

dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette

bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son

découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans

son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus

riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une

douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs

entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se

lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre

crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on

adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et

son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une

autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait

appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses

peines et ses plaisirs.

Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni

par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à

ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste

indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié

sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le

tourbillon du monde et la rumeur des salons?

Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut

nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme

alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on

étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a

tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas;

mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et

nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude

s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie

saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus

personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans

affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on

veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui

obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on

n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas

souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.

Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui

qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de

tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.

Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés;

l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant

d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut

déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre

les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des

préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à

estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale

circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus

aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne

se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa

retraite.

Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper

d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un

estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et

pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent

ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions

ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et

ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il

n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les

fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les

correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les

ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs

regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux

loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur

jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.

Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que

ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît,

pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le

bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi

la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me

gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit

sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette

terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez

soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque

nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout

ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.

Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs

extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses

réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on

apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des

espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des

plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme

m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien

j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces

salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel

sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les

fleurs de ma robe.»

Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous

rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute

infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir

par le repos de sa retraite et par les livres.

Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors

non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais

nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un

état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un

exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et

pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on

éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une

maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en

silence!

Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes

souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais

heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement

occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie

souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui

confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice

d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans

une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez

moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli

de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu

pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas

obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps.

Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai

personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus

précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.

On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la

jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile

occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire

quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit

il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les

idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent

celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire,

si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres

ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit

quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on

occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.

Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper

peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet

intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de

l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer

l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que

l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve

son meilleur ami dans son cœur.

Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à

tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend

ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les

œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui

n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les

plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la

portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces

satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais

des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de

peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces

professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement

une partie de leur temps et sont fort heureux.

La solitude · 第 7 / 22 段