Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des

intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux

encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien,

où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce

qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne

jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa

retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette

retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de

différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est

tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on

reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde

prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec

et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides

d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de

l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on

n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos

dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs

et une nouvelle indifférence pour tout.

Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude

sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs

extravagantes auxquelles on aurait peine à croire.

Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées

religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se

figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur

de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion

qui devraient être une efficace consolation.

Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça

aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors

il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même

les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux

années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne

l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir

perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de

prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs

talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un

malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art,

s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison.

Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait

une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui

plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral.

Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon

et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il

croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait

encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour

de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant

soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme

un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus

qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je

termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai

ce qui arrivera de nouveau.»

Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune

gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en

Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses

derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui,

leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était

impossible de croire, quelque désir qu'il en eût.

Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il

pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne

cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui

lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même,

c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie

religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême

justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle

mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium

et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès

qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les

théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas.

On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les

natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir

que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce

d'abord l'influence la plus funeste.

Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer

pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne

point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau

des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a

la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre,

j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire

voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à

dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre.

On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la

solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans

tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle

pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les

orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à

celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre

bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause

une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement

que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son

âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la

crise soit passée.

Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans

toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la

pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en

abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit

Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande.

Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme

il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante

ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des

images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les

plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir

l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des

monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions

être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination,

exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions

dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée

pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces

égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.»

CHAPITRE V.

DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.

Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité

dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point.

Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre

trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et

exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même

cercle.

Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît

solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions

dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il

vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes

portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est

dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces

penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La

moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement

et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là,

toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne

s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé

dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous

poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à

tout instant une félicité céleste.

Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre

d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce

visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne

devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur

au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites

villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans

leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils

cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait

ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils

aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la

fenêtre.

Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de

vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des

circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une

grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite

ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut

fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme

existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu

soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes

font éclater cette étincelle dans les petites villes.

Les personnages importants des petites villes ont une effroyable

faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et

intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves

magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien!

Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes

où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses

amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle

bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant

d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et

si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.

Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions,

les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus

considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les

sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le

mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le

moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur

les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le

soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer

le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être

le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant

de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar.

Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que

dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une

plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés,

on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne

s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces

petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les

mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par

généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne

ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais,

comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu

croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu

que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de

ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de

fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on

m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait

depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter

atteinte à l'honneur de leurs descendants.

Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on

ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les

voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout

instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce

fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me

disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des

méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles;

mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai

avec eux.»

Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et

superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que

tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux

vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte

de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle

restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise,

l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un

babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de

sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes

de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera

surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se

développer dans la solitude.

L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les

amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais

s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux

poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si

deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est

alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on

apprend à connaître l'amour.

Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut

s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que

le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier

l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de

toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été

et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence

détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent

point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste

et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des

torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos

pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que

nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent

pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles.

Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un

songe ravissant.

La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les

vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de

ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les

échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et

nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime

d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette

retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des

exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la

jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne

purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse,

et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais

lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard

avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse,

les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce

sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un

confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui

l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant

ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.

La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle

est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le

silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de

pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots.

Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses

jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de

ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du

ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées

par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on

oublie Dieu, mais jamais l'amour.»

Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi

un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir,

dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur

en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à

Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son

esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au

courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.»

Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je

pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je

m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu

désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant,

pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis

ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis;

mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne

t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma

récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime,

après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me

tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je

suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une

misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une

communauté, et je ne vis que pour Abeilard.»

Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta

passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard

morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes

larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par

la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un

pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa

raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et

baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me

voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses,

dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et

empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le

méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu

pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non,

fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie,

je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos

souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore

de l'amour.»

L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le

cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre

l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de

la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui

nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de

pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer

mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je

connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien

mieux l'empire--qu'exerce sur une âme sensible--l'habitude d'aimer. Je

me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma

raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent

en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma

tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te

cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je

m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais

que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe

toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma

piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés

dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de

briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles,

je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une

malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à

elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta

bien-aimée, ta fille.»

Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des

sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur

cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit

encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux,

j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et

un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour

remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans

un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils

surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma

beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe

sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois,

je reprends tout, et je le donne à Dieu.»

Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du

Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin

de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme

recouvra quelque tranquillité.

Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison

et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard

par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet

exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la

solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté.

Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui

d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la

mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de

l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge

pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je

faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout

je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans

appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans

cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et

ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son

agréable.»

L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une

volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce

mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et

d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le

bouillonnement d'une ardeur sensuelle.

Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination,

l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même,

sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans

vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à

la calmer elle-même!

«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme

allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet

axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est

capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté.

Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains

tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la

première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes

gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels

de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais

objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût

entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se

fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans

tentations, sans efforts et sans mérite.»

Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette

maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les

idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de

leurs meilleures résolutions.

La solitude · 第 6 / 22 段