Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il

apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux,

lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la

philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend

attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la

montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une

dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le

caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations

détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de

petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes

ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point

d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond

des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le

tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens

naturel d'une philosophie aimable.»

Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de

caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous

contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne

contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait

l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe

Sextus qui m'a appris à les supporter.»

Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont

dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du

savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était

trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le

cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il

était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se

rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne

cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec

arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel,

s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour

aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé

de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a

connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de

son génie et la nature sérieuse de ses études.

Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des

hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une

situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt

de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui

qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui

s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque

sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de

physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à

aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en

lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à

ceux qui l'entourent la moindre confiance?

Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source

de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point

embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux.

Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les

éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se

dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce

cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être

abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se

faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la

solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus

l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau

moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de

quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre

tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que

latin.

Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne

le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants,

d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux,

qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un

moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami

qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui

s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils

colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et

qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on

se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de

pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des

envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!

Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau

côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à

personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le

monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour

attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son

imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il

écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent

de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le

bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des

distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa

patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances

s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se

fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se

préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés

d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste,

suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.

Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand

nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de

grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est

possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire

certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est

préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion

et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un

seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours

une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes

disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur

l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et

mérite d'être sérieusement étudiée.

CHAPITRE IV.

DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE

POUR L'IMAGINATION.

L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de

la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination

se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se

représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination

ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit

calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai,

les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les

amoindrit, ou les mêle confusément.

L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent

pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à

la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent

malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations

générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les

effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à

quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la

solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir

autant de maladies morales.

L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent,

si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une

sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du

corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et

je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il

en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi

une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée

en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur

tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle

leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a

dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.»

L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de

causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude

quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme

est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte

émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des

actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas

hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà

pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné

en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement

admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa

puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les

obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on

dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié

par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de

sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le

comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble

enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des

artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le

monde.»

Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous

ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie

vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception,

le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte

que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté

cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le

ballon de Montgolfier.

Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets,

comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il

s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres

hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient;

il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la

voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des

miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan

de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole

même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des

circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive

bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui

oseraient douter de son pouvoir infini[8].

[8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes

Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui

peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur

système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne

devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point

dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se

dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois

et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes,

toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces

nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se

jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler

en tous points aux petits enfants.

Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude:

c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque.

Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation

dans plusieurs provinces d'Allemagne.

L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes

étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de

gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers

d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage

secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les

enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une

véritable instruction, leurs pères lisent l'_Annulus Platonis_. La

philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie

adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent,

pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie

philosophie.

Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée,

si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer

toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet

entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui

l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est

dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique

sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme

d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à

d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de

son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le

savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa

vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque

chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde

il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les

poules.

L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de

l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes

d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment

seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et

les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent

si facilement d'une femme aux autres.

C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien

souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une

d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que

tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite

égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de

Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se

pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se

réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône.

Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une

imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir

sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge

dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des

années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de

visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se

laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous

les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de

soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car,

ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et

dévore son cœur.

Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la

mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la

clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement

une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une

vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une

forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais

c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique

les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de

ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il

ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre,

il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera

son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire

adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui

l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en

le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours

sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir

de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige

de la persévérance.

Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même

disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres.

Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.

Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité,

nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous

retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers

genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre

toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne,

et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se

repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus

tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme

mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde,

fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne

intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme

mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses

goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le

désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la

religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.

Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le

siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos

nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un

refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un

abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible,

mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes.

Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on

doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second.

Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature

d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans

ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la

relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque

souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible

mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et

que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de

celui-là.

La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le

concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient

dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle

et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus

affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se

livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien

constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter

longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la

mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y

entre point avec un travail de prédilection qui conduit

perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le

développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer

constamment au motif de cette misanthropie.

C'est une erreur grossière que de regarder les distractions

incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne

deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le

repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas

contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour

recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne

voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque

heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des

autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de

mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire

le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la

solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que

la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la

mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la

guérir.

Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le

porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne

ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se

torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des

autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un

cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une

affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement

par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme

mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer

des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens

apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous

vous portez à merveille.

On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où

l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris,

sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en

1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire;

mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux

et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et

lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès

d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le

médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée

en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.--Ah!

monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi!

Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»

Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le

comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en

lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave

dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence

de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors

défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère

hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se

rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de

tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent

jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de

l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il

voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme

vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il

frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre

plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller

dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce

poison.

Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination,

anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter

envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que

la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle

trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté

de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que

ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues

nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à

sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé,

était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le

plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains

d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes

d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières

d'un christianisme éclairé.

La solitude · 第 5 / 22 段