Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on

peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point

dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que

serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard

des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie.

Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses

qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le

blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère

s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout

ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux,

susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte,

peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec

M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y

massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de

tout et sans défense.

Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été

quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se

nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il

me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en

désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus

affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était

comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la

perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était

devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis

du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les

honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec

empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les

mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une

Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie:

chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses

jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.

Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les

hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la

chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de

terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce

qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la

compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir

ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux

achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne

autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes

yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que

l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte

plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi!

Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain.

Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une

barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis,

patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout

éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir

qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à

mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon,

passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et

m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs,

par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir

dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile

pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève

ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête

et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»

On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels

écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous

venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel

l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte,

peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et

généreux, comme l'était Timon.

Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se

retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne

sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se

glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes

disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre.

Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle,

lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour

ne plus se montrer que pendant la nuit.

Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude

sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un

véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix

les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples.

Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui

les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la

solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent

le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent

déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent

avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours

journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les

hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas

connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les

vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.

L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient

dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère

aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les

hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et

accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de

la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous

voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu.

Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs

d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la

moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où

il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin.

Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur

temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la

guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la

philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans

un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du

fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les

druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient

les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir,

vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs

leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les

médecins, les philosophes de leur nation.

Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois

qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté

l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les

rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à

prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces,

écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres

qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les

philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis

leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans

du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys?

Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de

la retraite.

Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude

deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne

l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus

élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du

cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la

dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux

jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.

Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude

par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers.

Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur

dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde

ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles

n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées

par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles

s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de

renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure

de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être

moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard

qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la

tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce

monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les

cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une

élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec

des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.

Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de

la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et

maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur

jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à

leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne

montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En

grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De

leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y

passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait

les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse

de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière

mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux

de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente

librement.

D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la

mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les

personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées

comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a

plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de

l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de

transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au

lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand

avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude,

c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur

singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des

vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades

ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni

à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent

l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de

pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des

champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point

appréciée.

CHAPITRE III

DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE

Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous

l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme

de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre

du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire

de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les

hommes avec obstination.

Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la

solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on

entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre

qu'elle ne les augmente.

Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de

la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire

dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer.

Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que

les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes

s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients

de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres,

qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.

L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante,

qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou

la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au

corps et à l'âme.

Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche.

L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets,

qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude

accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en

lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le

devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit

s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il

convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables,

jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve

en soi-même quelque satisfaction.

Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la

solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un

difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et

d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous

ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis

qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes,

en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des

personnes qui ne pensent pas comme nous.

Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y

retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes

qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler

avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions

les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter

une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la

roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et

qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul

ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir

faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il

ordonne.

Il est difficile de détruire le profond respect que certains

solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont

pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une

origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils

citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont

point ces mêmes idées.

La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque

classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement

seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de

leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la

peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais

rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la

chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se

préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de

l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui

n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs

occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si

ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance,

l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne

point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un

jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la

portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement

une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même

empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser

les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations

utiles des autres hommes.

Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a

de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder

comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à

acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est

qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont

fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui

prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une

confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où

ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs

livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le

sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels

avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière

classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus

lorsqu'ils entrent dans un salon.

On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût

Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de

voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon

était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà

plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.

Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et

accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa

marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une

cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses

dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.

Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop

retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le

monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion

d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on

ne peut vivre hors des universités[6].

[6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita

extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup

de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune

classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une

tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un

homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre

flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une

main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.

D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois

d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui

jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants

astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne

peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la

vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le

monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans

suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se

trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés

à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur

la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez

composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.»

Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien

Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon

Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il

adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant

qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là,

lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier

compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison,

répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il

remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et,

persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en

elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un

si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.

En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants

sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour

pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et

inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se

présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait

difficile de se faire écouter dans une société composée de gens

ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne

voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent

que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au

monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous

les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des

citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de

paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui,

remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion

frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi,

s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une

inutile contrainte.

Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque

influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort.

Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur

donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils

ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte

à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction

qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se

sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes

de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le

monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les

convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit

quand on y pense en société!

Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles

pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui

nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette

souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit.

Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent

éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les

hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent

perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez,

agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout

un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même

temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à

ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs

malédictions.

Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point

toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres

qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître

les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et

acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà

beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes

dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude,

et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit

retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce

serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en

fréquentant le monde.

[7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa

profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur

la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne

sont point les limites du monde, et les livres ne renferment

point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule

de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées

à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite

par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever

par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les

hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur

folie.»

La solitude · 第 4 / 22 段