peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point
dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que
serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard
des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie.
Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses
qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le
blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère
s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout
ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux,
susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte,
peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec
M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y
massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de
tout et sans défense.
Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été
quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se
nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il
me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en
désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus
affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était
comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la
perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était
devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis
du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les
honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec
empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les
mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une
Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie:
chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses
jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.
Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les
hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la
chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de
terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce
qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la
compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir
ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux
achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne
autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes
yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que
l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte
plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi!
Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain.
Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une
barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis,
patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout
éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir
qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à
mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon,
passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et
m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs,
par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir
dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile
pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève
ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête
et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»
On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels
écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous
venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel
l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte,
peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et
généreux, comme l'était Timon.
Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se
retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne
sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se
glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes
disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre.
Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle,
lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour
ne plus se montrer que pendant la nuit.
Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude
sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un
véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix
les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples.
Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui
les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la
solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent
le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent
déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent
avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours
journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les
hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas
connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les
vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.
L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient
dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère
aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les
hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et
accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de
la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous
voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu.
Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs
d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la
moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où
il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin.
Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur
temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la
guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la
philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans
un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du
fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les
druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient
les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir,
vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs
leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les
médecins, les philosophes de leur nation.
Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois
qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté
l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les
rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à
prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces,
écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres
qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les
philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis
leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans
du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys?
Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de
la retraite.
Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude
deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne
l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus
élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du
cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la
dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux
jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.
Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude
par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers.
Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur
dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde
ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles
n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées
par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles
s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de
renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure
de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être
moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard
qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la
tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce
monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les
cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une
élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec
des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.
Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de
la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et
maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur
jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à
leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne
montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En
grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De
leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y
passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait
les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse
de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière
mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux
de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente
librement.
D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la
mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les
personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées
comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a
plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de
l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de
transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au
lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand
avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude,
c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur
singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des
vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades
ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni
à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent
l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de
pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des
champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point
appréciée.
CHAPITRE III
DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE
Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous
l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme
de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre
du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire
de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les
hommes avec obstination.
Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la
solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on
entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre
qu'elle ne les augmente.
Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de
la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire
dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer.
Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que
les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes
s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients
de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres,
qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.
L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante,
qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou
la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au
corps et à l'âme.
Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche.
L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets,
qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude
accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en
lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le
devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit
s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il
convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables,
jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve
en soi-même quelque satisfaction.
Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la
solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un
difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et
d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous
ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis
qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes,
en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des
personnes qui ne pensent pas comme nous.
Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y
retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes
qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler
avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions
les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter
une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la
roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et
qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul
ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir
faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il
ordonne.
Il est difficile de détruire le profond respect que certains
solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont
pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une
origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils
citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont
point ces mêmes idées.
La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque
classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement
seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de
leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la
peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais
rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la
chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se
préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de
l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui
n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs
occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si
ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance,
l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne
point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un
jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la
portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement
une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même
empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser
les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations
utiles des autres hommes.
Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a
de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder
comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à
acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est
qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont
fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui
prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une
confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où
ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs
livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le
sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels
avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière
classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus
lorsqu'ils entrent dans un salon.
On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût
Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de
voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon
était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà
plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.
Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et
accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa
marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une
cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses
dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.
Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop
retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le
monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion
d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on
ne peut vivre hors des universités[6].
[6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita
extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup
de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune
classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une
tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un
homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre
flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une
main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.
D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois
d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui
jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants
astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne
peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la
vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le
monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans
suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se
trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés
à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur
la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez
composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.»
Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien
Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon
Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il
adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant
qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là,
lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier
compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison,
répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il
remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et,
persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en
elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un
si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.
En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants
sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour
pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et
inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se
présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait
difficile de se faire écouter dans une société composée de gens
ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne
voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent
que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au
monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous
les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des
citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de
paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui,
remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion
frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi,
s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une
inutile contrainte.
Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque
influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort.
Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur
donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils
ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte
à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction
qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se
sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes
de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le
monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les
convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit
quand on y pense en société!
Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles
pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui
nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette
souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit.
Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent
éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les
hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent
perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez,
agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout
un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même
temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à
ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs
malédictions.
Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point
toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres
qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître
les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et
acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà
beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes
dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude,
et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit
retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce
serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en
fréquentant le monde.
[7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa
profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur
la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne
sont point les limites du monde, et les livres ne renferment
point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule
de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées
à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite
par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever
par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les
hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur
folie.»