DEUXIÈME PARTIE

I

M. de Clergerie n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, mais toute

grandeur l’efface, n’en laisse rien. La méfiance originelle où ses

rivaux croient voir la marque de la race, l’empreinte normande, n’est

que l’acte de défense d’un être faible qui serait, tour à tour et

peut-être tout ensemble, l’esclave de ses admirations ou de ses haines,

s’il était jamais capable d’une telle dépense de son être. En bref, il

ne souhaite pas l’éclat de la renommée, il n’en veut que les profits.

Entre ces mille profits que se disputent les ambitions serviles, ce sont

au reste les plus petits qu’il recherche; et sa patiente industrie sait

en user avec tant d’art qu’il fait de ces bagatelles des riens

désirables que ses émules enragent d’avoir jadis dédaignés. Par malheur,

nul homme n’a jamais cédé impunément à la tentation de tirer parti de sa

propre médiocrité, nul n’établit sa vie sur la part la moins noble de

son être sans courir, un jour ou l’autre, le risque d’une sorte de

déclassement moral qui lui fera connaître l’angoisse de la solitude

intérieure et comme l’image contrefaite de cet exil spirituel où le

génie trouve la rançon de la gloire. A mesure que l’auteur de

l’_Histoire du Jansénisme_ se rapproche du but modestement entrevu

depuis l’adolescence--un fauteuil à l’Académie--il voit se rétrécir peu

à peu le cercle où il a lui-même rêvé d’enfermer son destin. La

multiplicité, l’enchevêtrement de ses intrigues, atteint maintenant ce

point critique, au-delà duquel toute démarche devient dangereuse, toute

décision irréparable. Il a épuisé ses amitiés; il ne pourrait même plus

rien tirer d’un ennemi. Serviteur d’une ambition minuscule, en apparence

inoffensive, il a fait pour elle le vide dans sa vie, et voilà que ce

vide l’aspire: il s’y sent glisser comme au néant.

--Qu’est-ce qu’ils ont? dit-il à Mgr Espelette, familier des mêmes

angoisses, car il n’a pas osé présenter sa candidature à la succession

du duc de Listrac et n’attend rien de bon, à la vacance prochaine, de

l’inimitié du directeur de la _Revue internationale_. Oui, qu’est-ce

qu’ils ont? Nous n’avons commis aucune imprudence, nous avons fait pour

le mieux, donné à chacun sa juste part. Enfin, nous fûmes laborieux.

D’où vient qu’on se retire de nous? Faut-il qu’un honnête homme fasse,

une fois au moins, scandale, pour se ménager une vieillesse? Hélas! cher

ami, l’ambition discrète, qui se réserve, n’est plus appréciée par

personne. Je crains même qu’elle ne demeure incomprise. Aujourd’hui, qui

peut se vanter d’être entendu à demi-mot! Solliciter n’a plus de sens.

On doit abattre grossièrement ses cartes, montrer son jeu.

Mais l’évêque de Paumiers le rassure:

--Cher monsieur, toute existence a sa phase critique, son point mort. On

retrouve ce trait de la nature jusque dans la sainteté; la sainteté

elle-même a ses passages déserts, arides. Ne vous plaignez pas! Le bruit

fait autour de votre nouvelle union, si parfaitement assortie, va

réveiller la sympathie, assurer une position qui n’a jamais été bien

compromise... D’ailleurs, madame la marquise de Montanel vous apporte

son influence personnelle, et quelque chose de mieux encore,

l’expérience d’une femme du monde.

Ces derniers mots retombent dans le silence; et M. de Clergerie semble

ne les avoir pas entendus.

--Quel triste été! fait-il. Je n’eusse point cru le beau temps si

monotone à la longue, si accablant. Que d’orages!

Du matin au soir, en dépit des persiennes closes, on entend le

crépitement presque imperceptible du gravier sous le soleil torride, et

quand vient la nuit, l’espèce de brise qui monte sent la fièvre ou

l’étable. Toutes les puissances du jour s’y retrouvent décomposées,

ainsi que les sucs des racines et des feuilles au fond d’une eau

dormante. Dans les pâturages, le long des haies encore tièdes, les

taureaux normands à l’encolure courte, qui ont somnolé tout le jour,

dressent lentement leur tête crépue et, frissonnant de plaisir du garrot

à la croupe, aspirent cruellement cet air épais, en retroussant leurs

lèvres noires.

--Je crains que la saison n’éprouve terriblement mes nerfs, confie M. de

Clergerie à ses hôtes, chaque soir, à l’heure où l’on allume les lampes.

Il désire cette heure et la redoute, car l’âge ne l’a jamais tout à fait

guéri de ses anciennes terreurs nocturnes. Dans un appartement désert, à

minuit, il redevient l’enfant chétif, qui regarde de biais les portes

closes, efface les épaules au moindre bruit. Ou, la joue au creux de

l’oreiller, il écoute le battement de l’artère temporale, suppute le

durcissement possible des tissus, la fatigue du cœur, une lésion.

Parfois il se lève, ouvre la fenêtre, interroge le parc ténébreux,

reçoit en plein visage son haleine chaude, animale. Une nuit, il a vu à

l’angle d’un mur, sous la lune, la haute silhouette de l’abbé Cénabre,

immobile, démesurément prolongée par son ombre. La surprise l’a tenu

éveillé jusqu’au jour.

D’ailleurs, sa déception est profonde, menace réellement sa santé. Elle

a des causes diverses, dont quelques-unes restent secrètes,

incommunicables. Cette année, il a fui Paris dès le mois de juin, recru

de fatigue, écœuré par son dernier échec à l’Académie. L’annonce

officieuse de son prochain mariage faisait déjà courir à travers les

salons bien pensants un petit rire, dont il a perçu l’écho, et qui l’a

glacé. Des mois pourtant, à l’insu de tous, il avait calculé ses

chances, pesé les avantages, les risques, résigné qu’il était par avance

aux humiliations nécessaires, assuré de vaincre l’ironie ou la médisance

à force de patience ou d’effacement. Et il s’est avisé tout à coup

qu’une épouse est encore quelque chose de plus qu’une amie vigilante,

une alliée. A mesure que le terme approche, il découvre aussi la

personne de Mme de Montanel, son existence physique, et il ne baise plus

qu’avec ennui, satiété, la petite main ronde à fossettes.

Jamais la maison familiale, où l’attachent un respect craintif et des

habitudes plus fortes que l’amour, ne lui a paru moins faite pour la

véritable sécurité, le repos. Le passé n’y vit plus, mais il semble

achever d’y pourrir. L’historien en sent la menace obscure. On le voit

raser les murailles, le visage prématurément flétri par une gravité sans

cause. «Monsieur n’est plus jaune ici, il est vert», déplore la

cuisinière Fernande. Les premiers jours surtout avaient paru

intolérables, parmi les malles et les caisses, avec l’odeur des

cretonnes moisies, sous le regard des domestiques, perfides et

compatissants. Vainement le malheureux faisait-il ouvrir les fenêtres:

le vent pouvait ronfler à travers les couloirs, le grenier retentir du

grincement de la vieille charpente, l’immense demeure n’en finissait pas

de s’éveiller, de redevenir vivante. Ramassée sur elle-même, on eût cru

qu’elle défiait l’été précoce, le ciel déjà torride. «Je sors d’une cave

pour entrer dans un four», écrivait alors M. de Clergerie à son médecin

La Pérouse qui soigne depuis vingt ans ses phobies, et qu’il a

d’ailleurs fini par convaincre de venir le rejoindre, dès juillet, à

Laigneville, pour y essayer un nouveau traitement de la névrose

d’angoisse, dont l’illustre psychiatre entend bientôt entretenir ses

confrères.

Car, chose étrange, depuis trois mois, M. de Clergerie, comme éperonné

par un pressentiment mystérieux, ne songe plus qu’à remplir sa maison

vide. Dans sa hâte à rassembler autour de lui, vaille que vaille, ce

qu’il a pu trouver d’amis bénévoles et qu’il accueille avidement pour

les délaisser le lendemain, il fait penser au moribond qui tire à soi,

contre sa poitrine, une présence invisible, s’en recouvre. Cette

insolite marotte a donné d’abord à rire, et puis les rieurs se sont tus.

Le monde aime à comprendre, ou du moins veut s’en donner l’illusion. Or,

les hôtes qui se sont succédé à Laigneville ont laissé se répandre peu à

peu le bruit que tout n’était pas clair là-bas. «Pourquoi ce brusque

départ, si peu de temps après la mort de M. Pernichon? a demandé le

vieux Clodius Poupard dans un couloir de l’Académie des Sciences

morales. Clergerie est inattaquable... Mais il a tort de prêter le flanc

aux calomnies intéressées, il paraît craindre un scandale. Sa fille

n’était même pas fiancée...»

Ce qui descend lentement sur le pauvre homme, ainsi qu’un brouillard du

glacial novembre, ainsi que l’oubli sur un mort, c’est l’ennui. Il

ennuie. Malgré tous ses soins, la grande épargne qu’il a faite de

lui-même, une merveilleuse adresse, il n’aura pu prolonger jusqu’à la

fin, jusqu’aux obsèques, le laborieux mensonge de sa renommée.

Mais sa vie a un autre secret, un autre principe de mort. Ce vide

étrange, où achève de se perdre un labeur de tant d’années, gagne sans

cesse, et voilà que le sol même manque sous ses pieds. «Chantal m’a

déçu, confie-t-il à Mgr Espelette. J’attendais d’elle autre chose. Je ne

comprends plus.»

--Cher ami, objecte le sage prélat, je crains que depuis la mort du bon

Chevance, vous ne soyez victime d’une sorte d’idée fixe.

Qu’attendiez-vous donc de mademoiselle Chantal? Qu’avez-vous à reprocher

au saint prêtre, dont la simplicité reste, au contraire, une si grande

leçon pour nous? En dépit d’inoffensives manies, que je remarque

moi-même assez souvent chez les meilleurs sujets de mon

séminaire,--ceux-là du moins dont l’origine est modeste,--c’était un

homme sensé, qui laissait faire la Providence. Certes, discrétion n’est

pas lâcheté. Cependant, que de responsabilités prenons-nous, dont de

plus avisés sauraient s’épargner le fardeau! Pour moi, il n’est ras

douteux que Mademoiselle votre fille n’ait déjà donné les signes

évidents de la vocation religieuse. Toutefois Dieu n’a sans doute pas

dit son dernier mot à ce jeune cœur.

Mais M. de Clergerie riposte aigrement, avec une inconsciente cruauté:

--Ne nous payons pas de formules! Votre Grandeur sait si j’étais fier de

Chantal! L’année dernière encore madame la supérieure de Sainte-Gudule,

qui m’a élevée, me parlait d’elle en termes qui eussent rempli de joie

le père le plus exigeant. Oui, il y avait chez cette enfant une espèce

de force surnaturelle pour le bien: je l’ai vue en imposer à des hommes

graves, qui n’ont pas l’habitude de céder à un premier mouvement

irréfléchi et n’admirent qu’à coup sûr. Dans le petit cercle de la

baronne Mellac, qui a bien voulu l’associer un moment à sa belle œuvre

de la «Crèche sociale», elle avait séduit tout le monde: ces dames

l’écoutaient comme un oracle! Évidemment, certains scrupules ne me sont

pas aussi étrangers qu’on pense; je sais qu’une âme délicate craint la

louange. J’eusse approuvé que ma fille s’effaçât modestement devant des

aînées trop indulgentes, attendît, pour donner sa mesure, des

circonstances plus favorables. Mais la vérité est tout autre! Monsieur

l’abbé Chevance paraît avoir soumis la pauvre enfant à la règle de vie

la plus étroite, la plus terre à terre, celle que n’importe quel

confesseur propose à une pensionnaire. J’aurais cru qu’une personnalité

si forte finirait par briser ce cadre. Point du tout. La chère petite y

semble à l’aise... Oh! le regard d’un père ne s’y trompe pas! Elle y

étouffe. Certains signes le prouvent assez. Oui, il y a dans chacun de

ses gestes, dans son rire même qui m’est devenu presque intolérable, la

marque d’une illusion volontaire, d’une innocente duplicité.

--Permettez-moi de voir en cette excessive sollicitude un peu de

complaisance paternelle, dit Mgr Espelette.

--C’est ce que vous pensez tous! proteste amèrement Clergerie. D’où

vient donc que vous partagez avec moi ce malaise, cette inquiétude? Mais

si! Pourquoi le nier? Avouez plutôt la singulière place que peut tenir

ici, dans cette solitude, au milieu d’hommes instruits par la vie, une

jeune fille en apparence aussi simple. Que nous cache-t-elle? Que

cache-t-elle à ses meilleurs, ses seuls amis?... Quelles heures étranges

sommes-nous en train de vivre?

Mais l’évêque de Paumiers assure qu’il n’en est rien, que M. La Pérouse,

sans doute, est cause de tout le mal:

--Je crains qu’il ne compromette gravement votre santé par trop de

complaisance à de menus incidents nerveux, rançon de toute vie

intellectuelle. On le dit lui-même fort souffrant. Dieu me garde de

prendre à mon compte ce qui n’est peut-être qu’une médisance intéressée.

Cependant j’ai entendu rapporter de lui des... des excentricités

déconcertantes...

Il rougit, efface d’un revers de sa belle main, dans le vide, ces

paroles imprudentes. Qu’importe? La soirée prochaine sera pareille à

celle qui l’a précédée, aussi morne, les fenêtres ouvertes sur la nuit

d’août qui ne dort jamais. La table de bridge délaissée reste couverte

de livres et de journaux; l’unique ampoule électrique ne tire

entièrement de l’ombre qu’un cercle étroit, où danse un papillon de nuit

qui s’éloigne en titubant, de ses grandes ailes lasses. Depuis deux

semaines le professeur Abramovitch est parti pour Prague, et on ne

l’entendra plus désormais, avant l’hiver, nasiller le sanscrit, l’index

rivé à son menton gras de Levantin. L’évêque de Paumiers a retenu sa

place à l’hôtel du Sagittaire, à Vichy, et s’apprête à faire bientôt sa

cure annuelle. La Pérouse lui-même ira présider la séance de clôture au

Congrès international de psychanalyse, à Brême. Et M. de Clergerie

pense, avec une secrète terreur, qu’il risque de rester seul, en

compagnie de M. l’abbé Cénabre.

Le célèbre auteur de la _Vie de Tauler_, dont le prestige n’a cessé de

grandir auprès des lecteurs, achève, en effet, de dérouter ses meilleurs

amis. Lui aussi s’enfonce lentement sous les ombres. Autour de certains

êtres exceptionnels, faits pour les grandes passions solitaires,

l’ambition, l’avarice, les formes les plus secrètes du mensonge, l’air

devient vite irrespirable, pourvu que viennent à se corrompre les

puissantes réserves d’être que chacun d’eux porte en soi, et qu’ils ne

peuvent épuiser que lentement, au hasard des circonstances, ou selon un

plan rigoureux. Or, depuis qu’il a cessé de feindre envers lui-même,

qu’il n’a plus à redresser chaque jour, à chaque moment, sa propre

image, ainsi qu’en un miroir déformant, depuis que la stricte discipline

de sa vie n’impose sa contrainte qu’à l’homme extérieur, le malheureux a

senti se creuser un vide que le labeur acharné, presque dément de ces

derniers mois, n’a pas réussi à combler: il n’a plus à nourrir son

imposture, elle est en lui comme un fruit mort. Sans doute, le dernier

tome de ses _Mystiques florentins_ a surpris par une construction

rigoureuse, une vigueur accrue, un certain accent volontaire qui atteint

parfois à une sorte de pathétique dont on interroge en vain le mystère.

Et pourtant le travail n’a pas, cette fois, comme jadis, même pour un

moment, délivré Cénabre. Au contraire, l’effort a mis sa plaie à nu.

Quoi qu’il feigne désormais, il s’est fait à lui-même l’aveu décisif: il

ne saurait plus jouer ce jeu terrible de fuir ou de poursuivre tour à

tour sa vérité, sa propre vérité, dans les ténèbres de son âme.

Les rares intimes dont il se laisse approcher l’ont plaint d’abord, et

ils finissent par être tentés de le haïr, tant est dur, compact,

intolérable, le silence qui tombe autour d’un tel homme. D’ailleurs, il

a prolongé trois mois son séjour en Allemagne, puis a quitté son

appartement de la rue de Seine, vendu une partie de ses livres. A son

retour de Carlsbad, tout le monde a pu noter l’amaigrissement du visage,

auquel la saillie des os et des muscles donne un singulier caractère de

force brutale, presque aveugle. La voix surtout a changé; elle est

rauque, courte, s’altère vite. On chuchote que la fatigue a fini par

avoir raison de cette puissante nature, qu’il est atteint de laryngite

grave, probablement tuberculeuse. Et comme pour donner raison à ces

augures, il a quitté Paris, fait l’achat, près de Draguignan, d’une

bicoque aux tuiles vernies, cachée dans les palmes, à l’entrée d’un

hameau de six feux. Par les premiers beaux jours du printemps, il allait

s’asseoir sur le talus poussiéreux, en plein soleil, et revenait au soir

tombant. Une vieille femme faisait son ménage, et couchait dans un

appentis.--«Lui malade? s’écriait-elle, allons donc! Pauvre cher homme,

j’en suis encore à l’entendre tousser!»--L’église la plus proche est à

une lieue et demie, par un chemin peu praticable. On ne l’y a jamais vu.

C’est de ce pays lointain que plusieurs lettres pressantes de M. de

Clergerie avaient ramené l’abbé Cénabre en Normandie. L’historien s’y

ouvrait à lui de son prochain mariage, et déjà incapable de dissimuler

tout à fait sa blessure chaque jour plus vive, il s’y plaignait de la

solitude morale où le laissaient, en un moment si grave, sa mère tombée

en enfance, et une fille que la mort de l’abbé Chevance semblait avoir

frappée d’une espèce de stupeur. Il ajoutait fort habilement que la

longue absence de Cénabre laissait le champ libre aux malveillants,

qu’il devenait utile, sinon de rentrer à Paris, du moins de s’en

rapprocher. D’ailleurs, l’été s’annonçait torride, et personne ne

comprendrait qu’il prolongeât son séjour dans le Midi.

Huit jours après, à l’étonnement de Clergerie lui-même qui ne

s’attendait pas à un triomphe aussi facile, l’abbé Cénabre annonçait sa

prochaine arrivée à Laigneville.

Hélas! Au premier regard échangé, M. de Clergerie sentit avec angoisse

que l’entreprise serait vaine: il faillit regretter son imprudence. En

quelques heures, l’auteur de la _Vie de Tauler_ eut achevé de décourager

jusqu’à l’inlassable bienveillance de Mgr Espelette. Il ne quittait

guère sa chambre, restait muet aux repas (il suivait un régime sévère)

et, se plaignant d’insomnies, faisait chaque nuit les cent pas autour de

la pelouse, à la grande fureur du psychiatre que le grincement du

gravier empêchait de dormir. Il n’était sorti de cette humeur que pour

interroger avidement Chantal sur les derniers moments de l’abbé

Chevance, puis, après un bref débat, était rentré dans le silence, comme

déçu.

Depuis, c’est à peine si M. de Clergerie osait prononcer devant lui le

nom de sa fille, par une pudeur étrange, qu’il eût été bien incapable de

définir. Dans cette maison solitaire, par cet été trop éclatant, trop

lourd, au milieu de ces hommes attentifs, la douce voix de Chantal, si

simple, si nette, son rire, entendu par hasard, résonnaient presque

cruellement, semblaient factices. D’ailleurs les scrupules de

l’historien, les confidences ingénues qu’il avait faites successivement

à chacun de ses hôtes, n’étaient point pour dissiper ce malaise. Il

s’aggravait au contraire à leur insu, prenait peu à peu la force d’un

pressentiment, un sens augural. L’invisible filet se refermait sur la

belle proie.

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La joie · 第 15 / 23 题