--Vous savez ce que cela signifie, madame Fernande. Sur ce point du
moins, vous voyez clair. Le mensonge est ici plus vivace qu’ailleurs, il
jette sa graine partout, il finirait par ronger la pierre. La vieille
dame est née de lui, c’est sûr. Elle ressemble à un champignon poussé
entre les racines d’un arbre, au crépuscule... Notez qu’elle n’a commis
aucun crime, je suppose; mais son âme est avec son trousseau de clefs,
la mère avare! Et pour lui, qui donc l’a jamais vu rire d’un rire
d’homme? Avec sa barbe de pauvre, ses mains molles, la peau grise de son
cou, son haleine? Écoutez, madame Fernande, excusez-moi: je le crois
mort depuis longtemps.
--Quelle horreur!
--Il y a encore ses amis--les «_intimes amis_» en français, n’est-ce
pas? Christ! A Paris, d’abord, ils m’ont fait rire. Ici, je les déteste.
L’évêque Espelette ressemble à n’importe quelle dame professeur à
l’Institut des jeunes filles d’Ostrov. Son âme à lui doit être une
petite flûte. Comme il caresse des mains, du regard, comme il souhaite
plaire! Il joue avec le médecin La Pérouse, avec le journaliste, avec le
juif, avec tous... Ils jouent entre eux, ainsi que des enfants tristes,
dans la cendre, un jour d’hiver. Ils ne savent assurément ce qu’ils
veulent. Chacun désire un rang, une place, la renommée, l’or, et sitôt
la place occupée, je suppose, elle est trop grande pour lui, il désire
humblement plus bas. Oui, madame Fernande, personne ici n’a le courage
du bien ni du mal. Satan lui-même s’y dessinerait comme une traînée de
poussière sur un mur.
Ses longs yeux brillaient de plaisir; il alluma une cigarette.
--D’ailleurs, n’avons-nous pas maintenant assez parlé, madame Fernande,
à quoi bon? Je dois remplir mon réservoir, j’ai cent kilomètres de route
à dévider avant sept heures.
--Attendez un peu! supplia la cuisinière presque humblement. Voyez-vous,
j’ai servi des maîtres qui ne valaient pas ceux-là pour les manières,
l’éducation, la fortune, et le reste. Cependant, parole d’honneur, je
n’ai jamais été si mal à l’aise. Je rêve les nuits, il faut que je
rallume ma bougie, j’ai même des tremblements. Ça ne m’était pas arrivé
depuis la mort de ma troisième fille... Tenez! la vieille dame est ce
qu’elle est, d’accord. Seulement j’ai du mal à l’entendre traiter de
chameau, en face, sans baisser la voix--je fais la sourde, je voudrais
me fourrer dans un trou... Notez qu’elle comprend, j’en jurerais, mais
elle n’est pas sûre; autrement elle leur sauterait aux yeux, la vilaine!
Et puis le patron a horreur de la jeunesse, c’est connu. Sa femme est
morte d’ennui. Positivement, il resserre le cœur. Sans plus parler de
Francine, monsieur Fiodor, ni me mêler autrement de vos affaires, votre
place n’est pas ici. Non, croyez-moi, l’air d’ici ne vaut pas
grand’chose pour vous.
--Allons donc! dit le Russe d’une voix douce. Il est trop tard, madame
Fernande. Je dois voir la fin de cette aventure, vous le savez.
Peut-être les gens ne sont-ils pas ici pires qu’ailleurs, médiocres
seulement, ridicules et bas... mais l’air qu’ils respirent suffirait à
les rendre plus noirs que des démons. Moi-même, j’ai perdu mon sens, je
suis pareil au mot d’une langue oubliée. Hélas! madame Fernande, le
secret de cette maison n’est pas le mal--non--mais la grâce. Nos âmes
maudites la boivent comme l’eau, ne lui trouvent aucun goût, aucune
saveur, bien qu’elle soit le feu qui nous consumera tous
éternellement... Que dire? Chacun de nous s’agite en vain, se débat;
nous sommes pris entre les mailles d’un filet qui nous emporte pêle-mêle
où nous ne voulons pas aller. Excusez-moi de parler devant vous ce
langage insensé... Je vous parais fou, délirant, vous me croyez ivre...
--Que non. Tout finaud que vous êtes, vous n’en remontrerez pas à une
fille de la vallée d’Avre. Je suis votre pensée depuis un moment,
monsieur Fiodor, je ne la perds pas de vue, comme une tanche au fond de
l’eau. Bah! vous parleriez bien encore, je lis ça dans vos yeux... Un
homme ordinaire, quand il a quelque chose à dire, ses yeux brillent. Les
vôtres languissent. Il n’y a pas moyen de se tromper.
--Moi aussi, s’écria le chauffeur avec une impatience presque
convulsive, moi aussi je connais votre pensée. Qu’importe Francine,
hein? Nous nous moquons bien de la fille! Il y aura bientôt deux
semaines--je pourrais donner l’heure exacte, vous avez pensé me prendre
en défaut, me surprendre... Oui, c’était le jour où la vieille dame
s’est perdue. Monsieur grondait, hochait la tête, il n’a jamais paru
plus petit, plus mesquin. Il sentait le rat. Quelle chaleur! Le mastic
coulait le long des carreaux de la véranda... Vous avez tort de rougir,
madame Fernande!
--Et pourquoi donc voulez-vous que je rougisse, insolent?
Les yeux du Russe se vidèrent instantanément de toute lumière.
--Parce que vous me croyez l’amant de la Mademoiselle, fit-il sans
élever la voix, mais si nettement que les paroles sonnèrent aux oreilles
de Fernande comme si elles venaient d’être criées à tue-tête. Vous
m’avez vu sortir de la chambre, ce jour-là. J’ai reconnu votre jupe, au
coin du couloir, dans l’ombre, bien que les persiennes fussent closes.
Pour ne pas répondre, la grosse femme fit sans doute un effort
désespéré. M. Fiodor s’était tu depuis longtemps, qu’elle semblait
l’écouter encore, ses deux larges avant-bras posés sur la table, le
visage penché, et si attentive que la grossièreté même de ses traits en
était comme ennoblie.
--N’avez-vous pas honte? reprit-il. Le mauvais rêve est en vous, en
nous, dans nos consciences. La Mademoiselle est trop pure, elle va, elle
vient, elle respire et vit avec la lumière, hors de nous, hors de notre
présence. Et néanmoins elle rayonne à son insu, elle tire de l’ombre nos
âmes noires, et les vieux cruels péchés commencent à s’agiter, bâiller,
s’étirent, montrent leurs griffes jaunes... Demain, après-demain--qui
sait?--une nuit, cette nuit même, ils s’éveilleront tout à fait. Je l’ai
déjà prédit, madame Fernande: la maison est vile, chétive. Vous y verrez
cependant des choses étonnantes. Voici qu’elle tombe en poussière.