M. de Clergerie l’eût sans doute rappelée en vain; Chantal était entrée
déjà sous l’ombre des tilleuls, de l’autre côté de la pelouse. Il ne vit
plus qu’un instant sa jupe claire. Les deux chiens passèrent comme des
flèches, épaule contre épaule--et derrière eux, dans l’herbe épaisse, un
double sillon d’argent. Elle allait, ainsi qu’on s’échappe, d’un pas
rapide, et pourtant calculé, furtif, le long du sentier étroit qui, à
travers les buissons de laurier-rose et de seringas, tourne court vers
les pâturages et la vieille petite ferme en ruines, au creux d’un vallon
puéril, avec son unique peuplier, l’auge moussue, la mare envahie par
les joncs. La pluie du dernier orage luisait encore dans l’ornière. Un
gros merle surpris s’évada, parut rouler longtemps de feuillage en
feuillage, à grand bruit et, libre enfin, éclata de son rire strident.
Pour la première fois, peut-être, elle renvoya brutalement ses chiens,
sans une caresse. Et comme ils descendaient le plus lentement possible
vers la claie de bois qui fermait le chemin, s’arrêtaient sur le seuil,
et s’y couchaient en gémissant, elle fit même le geste de chercher une
pierre imaginaire parmi les aiguilles de sapin. D’ailleurs, elle ne
sentait aucune colère, mais à sa grande surprise (car sitôt troublée ou
seulement inquiète elle avait toujours haï d’instinct la solitude,
l’oisiveté), tout à coup, profondément, elle éprouvait un besoin de
silence, de repos, on ne sait quelle crainte d’être vue. A mi-route,
l’impatience la prit de tant de détours inutiles, elle franchit la haie
par une brèche, déchira ses bas, se retrouva hors du parc, dans la
prairie brûlante qu’elle acheva de traverser du même pas, jusqu’à
l’ombre du peuplier. Elle se laissa tomber dans l’herbe, avec un soupir
de fatigue.
Encore un long moment, ses oreilles s’emplirent du bourdonnement de la
terre surchauffée. Depuis l’aube, les oiseaux avaient regagné les
couverts, les grillons mêmes s’étaient tus. Rien ne bougeait qu’un
papillon grêle, à la pointe des folles avoines. Elle ferma les yeux.
* * * * *
Les mots prononcés n’avaient déjà plus pour elle aucun sens; il ne
restait que le souvenir d’une souffrance aiguë, à présent presque aussi
incompréhensible qu’eux, un remords qu’elle s’efforçait d’amener peu à
peu dans la lumière de la conscience. Ce qu’elle avait dit n’importait
guère, à supposer même qu’elle eût manqué de patience ou de douceur.
Comme les âmes très pures, elle se résignait vite aux fautes commises,
ne pensait qu’à en réparer de son mieux le dommage. «De toutes mes
filles, vous êtes assurément la moins scrupuleuse», disait parfois
l’abbé Chevance.
Oui, qu’importent les paroles? La faute même, une fois que la volonté
s’en détache, cesse d’en nourrir la sève, a tôt fait de se flétrir et
meurt stérile. C’est dans le secret des intentions, ainsi qu’au cœur
d’un humus décomposé, la noire forêt des fautes à venir et des fautes
non pardonnées, demi-mortes, demi-vivantes, que se distillent d’autres
poisons. Et sans doute, elle n’eût su le dire, parce que, jusqu’à cet
instant, chaque fois qu’elle l’a voulu ainsi, son âme s’est ouverte sans
effort à la lumière de Dieu, comme un homme prend toute sa part d’air
respirable, respire à fond. Pourquoi, aujourd’hui, une tache d’ombre?
Qu’ai-je fait? dit-elle.
Dix heures sonnent au loin, gravement. Mais c’est en vain qu’elle essaie
de fixer sa pensée à l’humble besogne du jour--le déjeuner à mettre en
train, les provisions rapportées de Lillebonne, les comptes de Fernande,
et aussi ce panier de bigarreaux--les cerises brunes qu’il faudra trier
soigneusement, une à une, à cause des vers dont Mgr Espelette a horreur.
Quoi! le travail ne lui serait à ce moment d’aucun secours, parce
qu’elle l’accomplirait sans joie, à regret. Qui mesure, ne donne rien.
Et depuis le matin, elle n’a fait en somme que calculer, mesurer--pis
encore: elle s’est si fort embrouillée dans ses mesures, dans ses
calculs, qu’elle ne sait décidément plus ce qu’elle veut, où elle va.
Elle est allée à M. de Clergerie par lassitude, par terreur d’un péril
incertain; elle a désiré lâchement se décharger d’une part de sa peine
et, juste dérision, son fardeau s’est accru des hésitations, des
remords, des pauvres secrets du petit homme. Elle a cru se délivrer,
mais c’est lui qu’elle a délivré aux dépens de sa propre paix.
D’un geste impatient, elle écarte les hautes herbes qui lui piquent les
joues, car elle est couchée sur le ventre, au bord de la mare. L’ombre
du peuplier a tourné peu à peu, le soleil tombe d’aplomb sur ses
épaules, les brûle au travers de la légère blouse de soie. Aussi loin
que porte le regard, la dure lumière n’a pas un fléchissement, pas une
ride; elle ne tremble même plus au-dessus des joncs, autour des quatre
murs de pisé qui ont pris la couleur des roches rousses de la vallée
d’Avre. Le chaume pâli des toits, les seuils béants, une persienne
encore pendue à sa charnière, l’immobilité surnaturelle de ces murailles
jadis vivantes, leur nudité, font un paysage de désolation qu’écrase de
tout son poids l’immense azur... «Qu’ai-je fait? répète-t-elle
tristement. Quelle faute ai-je commise?»
L’idée ne lui vint pas qu’elle souffrait peut-être sans raison, sans
but, que la question posée n’a pas de réponse possible, que son angoisse
est faite pour se perdre, avec tant d’autres, dans la sérénité
universelle, ainsi qu’un cri ne dépasse pas un certain cercle de
l’espace, et, hors de ce cercle, n’est rien. Elle examine, avec une
attention singulière, chacun des événements de cette matinée, un par un,
et--chose étrange!--il lui semble qu’ils s’ajustent si étroitement, si
solidement, qu’aucune volonté n’en aurait pu briser la logique
implacable, qu’il les faut subir tels quels, dans leur succession
rigoureuse. Et d’autres vont suivre, suivront sûrement, non moins
futiles en apparence (car sa petite destinée si légère n’importe à
personne qu’à Dieu), contre lesquels son âme est aussi désarmée.
N’a-t-elle pas jusqu’alors cru qu’à chaque jour suffit sa peine? Mais le
jour vient où la vie brise pour jamais la céleste insouciance des
petits, impose tout à coup le choix décisif, substitue instantanément la
résignation à la joie.
«Je ne suis pas résignée!» disait-elle jadis à son vieil ami. «La
résignation est triste. Comment se résigner à la volonté de Dieu? Est-ce
qu’on se résigne à être aimée?» Cela lui paraissait clair, trop clair.
Seulement, il y a sans doute dans la volonté de Dieu une part que le
triste amour humain ne saurait réduire tout entière, incorporer
parfaitement à sa propre substance. La grande soif, la Soif éternelle
s’est détournée des sources vives, n’a voulu que le fiel et le vinaigre,
n’a désiré que l’amertume.
D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Chantal s’est sentie
portée ainsi à la frontière d’un monde nouveau, trop différent de celui
où elle essaie de vivre, mais elle s’en détournait aussitôt, elle n’en
voulait rien connaître. Il lui semble à présent que les événements l’y
poussent, qu’elle y entre, qu’elle y est entrée déjà. Les épreuves de
ces derniers jours lui en ont ouvert les portes. Faut-il avancer,
reculer, rester sur place, attendre? Nul n’est moins capable que cette
petite fille sincère d’une certaine emphase qui dramatise à plaisir la
plus insignifiante aventure. Au contraire, elle s’est toujours
appliquée, non sans malice, à découvrir dans chacune des peines ou des
déceptions de sa vie ce rien de comique que le malheur lui-même
recèle--auquel n’échappe jamais tout à fait la majesté du malheur. La
gaieté des saints qui nous rassure par une espèce de bonhomie familière
n’est sûrement pas moins profonde que leur tristesse, mais nous la
croyons volontiers naïve, parce qu’elle ne laisse paraître aucune
recherche, aucun effort, ni ce douloureux retour sur soimême qui fait
grincer l’ironie de Molière au point précis où l’observation des
ridicules d’autrui s’articule à l’expérience intime. «Oh! ma fille,
s’écriait l’abbé Chevance, un seul sourire parfois soulage, il rend la
paix, l’âme respire... Gardez-vous, comme les orgueilleux--pauvres
gens!--de vous ajuster par avance à la mesure des grands périls qui ne
viendront pas, peut-être?... Il n’y a pas de grands périls, c’est notre
présomption qui est grande.»
--Voyons, dit-elle tout haut d’une voix qu’elle essaie de raffermir,
j’avais trop de confiance aussi! On ne passe pas éternellement à travers
les mailles du filet; l’important est de savoir se dégager doucement
sans rien casser. Cela m’a réussi toujours... Il suffit de prendre son
temps, de ne pas s’affoler... Évidemment, ce mariage va tout
compliquer--pour un moment--j’aurais dû m’y attendre, suis-je bête!
Enfin madame de Montanel me supportera bien six mois, un an? Mais papa
est si jaloux de sa liberté, si soupçonneux, si susceptible! Je devrai
encore lui laisser l’illusion qu’il ne me perd pas, lui glisser entre
les mains, à son insu, comme une ablette... Où irais-je? Le couvent me
fait peur, c’est peut-être une tentation du diable? En somme, je ne
tiens pas à être protégée trop visiblement; je n’ai pas de goût pour la
guerre de forteresse, il ne me déplairait pas de me battre au grand air,
de marauder un peu, de dormir au bivouac, roulée dans mon manteau, à la
grâce de Dieu... Est-ce aussi une tentation? Après tout, je pourrais
aller en Afrique, ou en Chine! Il y a les missions, juste pour de
pauvres filles telles que moi, que la Providence ne peut employer qu’à
des besognes simples, qui recommencent tous les jours--balayer la case
du missionnaire, sarcler le potager, faire le catéchisme et moucher les
bébés nègres... Mais voilà! aurais-je la force?... Et, bien entendu, je
ne l’ai pas, inutile d’insister.
* * * * *
Elle fit le geste d’éloigner d’elle, de rejeter une fois pour toutes un
rêve insensé. Ce n’était pas qu’elle se préoccupât autant qu’on pourrait
le penser des bizarres crises nerveuses dont elle avait laissé
surprendre le secret, car elles l’avaient toujours plus humiliée encore
qu’effrayée. A vrai dire, elle ne redoutait désormais que le scandale et
la curiosité des médecins. Si loin qu’elle remontât, d’année en année,
elle ne se souvenait pas de s’être jamais révoltée contre quoi que ce
fût, n’en tirant nul avantage, assurée qu’elle était faite ainsi, que la
résistance l’eût brisée, que l’événement imprévu, si fâcheux qu’il
paraisse, peut être ramené par douceur et par ruse aux proportions
favorables, à la mesure d’une simple et diligente sagesse. «Il me
semble, confia-t-elle un jour à l’abbé Cénabre, qu’il est possible
d’agir comme une grande personne, tenir sa petite place dans le monde,
défendre des intérêts légitimes, et ne voir néanmoins les choses
essentielles, élémentaires, la joie, la douleur et la mort, qu’avec le
regard d’un enfant.» Cette fois encore, en effet, une espèce de
curiosité aussi fraîche, aussi neuve que celle des enfants devait finir
par l’emporter sur le premier mouvement du dégoût, et elle essayait
d’assister en spectatrice à sa propre aventure. «Ce pauvre Russe,
pensait-elle, est pour le moins aussi fou, car il va me demander un de
ces matins à changer l’eau en vin, ou à ressusciter les morts.
Qu’importe s’il parle ou non! Une grande nerveuse de plus, ça ne
comptera guère dans la famille. Et s’il fallait en croire papa, nous
sommes tous de grands nerveux, c’est fatal!»
Elle s’efforça de rire, puis étouffa ce rire entre ses petites mains
jointes. Elle regardait obstinément, stupidement, à la crête du talus,
juste au ras de l’herbe rousse, la cime immobile d’un if, et à l’extrême
pointe de l’arbre noir, au loin, l’arête éclatante du toit, une molle
fumée transparente... Le choc d’un seau contre la pierre de la fontaine,
une porte qui se ferme, l’appel d’une voix jeune et claire, un moment
suspendue dans le ciel limpide... Et tout à coup, par un mouvement de
l’âme si brusque, si peu attendu qu’elle pensa défaillir, la maison
jadis tant aimée lui devint étrangère, presque ennemie. Pour la première
fois il semblait qu’elle se fût arrachée d’elle, qu’elle échappât au
mystérieux prestige des choses trop familières, comme usées par le
regard, insoupçonnables, qui finissent par lasser toute vigilance et
trahissent à coup sûr. Bien avant qu’elle eût pu donner un nom à une
impression si nouvelle, elle sentit, au déchirement de son être, la
force des liens qui venaient de se briser. C’était comme la soudaine
révélation de l’indignité d’un ami, le mensonge non pas surpris, mais
seulement perçu par la clairvoyance surnaturelle de l’amour, des yeux
qui se détournent, une main dérobée, l’ombre d’un visage... Jadis, aux
belles vacances de jadis, lorsqu’elle découvrait du haut de la dernière
côte, à la sortie d’Arromanches, les larges pentes d’ardoises parmi les
dômes verts des tilleuls, elle voyait aussitôt les dalles noires et
blanches du vestibule, l’escalier de pierre, la cretonne fleurie de sa
chambre--elle respirait l’odeur fraîche, un peu sure, des couloirs aux
volets toujours mi-clos, elle s’emparait de la maison tout entière, à
travers l’espace, ainsi que le seul geste d’une main chérie est déjà
pour l’amant la certitude de la présence, cette présence elle-même, une
possession. Aujourd’hui, elle contemple avec méfiance le déroulement de
la mince fumée dans l’azur, le signe imperceptible de la demeure
vivante, la demeure qui lui est encore un abri, qui ne lui sera plus
jamais un asile, où d’autres vont et viennent, qu’elle a cessé de
comprendre, qui poursuivent entre eux leurs desseins obscurs. Et sans
doute, elle les aime encore, mais sa pitié ne les trouvera plus au
premier élan, elle ne s’en approchera désormais qu’avec prudence; elle
craint leurs pièges. Avec moins de remords qu’une sorte de curiosité
déchirante, elle s’avise peu à peu que depuis longtemps, à son insu,
elle jugeait son père, que la racine profonde du sentiment mi-filial,
mi-maternel--si désespéré, si tendre--plonge juste à ce point exact de
l’âme, trop douloureux, où dort le germe du mépris, et que ne purifie
tout à fait la flamme d’aucune charité. La voix qu’elle a entendue, la
voix d’un pauvre homme, tour à tour lâche et dure, résonne toujours à
ses oreilles, ainsi qu’un horrible aveu. Il semble qu’à regarder
seulement le toit dans les arbres, elle va l’entendre de nouveau. Mon
Dieu! Pourquoi cette frayeur, ce dégoût! Elle le savait aussi faible
qu’un enfant, avec ses ambitions frivoles, ses rancunes, son égoïsme
ingénu, sa terreur de la mort. Mais elle ne l’avait jamais redouté.
Pitié ou mépris, qu’importe? il suffisait bien qu’elle l’aimât. Elle ne
songeait qu’à le servir, les servir tous, et d’abord les plus
déshérités, dont sa tendresse infaillible avait éprouvé le néant,
qu’elle sentait vides. «Pauvres pécheurs! comme ils sont vides!» disait
le vieux Chevance. Quels pécheurs? Sa charité ne les nommait pas, elle
ne séparait aucune unité de ce pâle troupeau de fantômes. A quoi bon?
Pourvu qu’elle restât seulement docile à Dieu, qu’elle se fît chaque
jour plus claire pour ouvrir et réjouir tant de misérables regards
encore clos, plus fervente pour les réchauffer sous leurs suaires,
éveiller leurs cœurs dormants. «Si Dieu se laissait voir, pensait-elle
tristement, ils l’aimeraient plus que moi, peut-être?...» Mais ils se
traînent et s’appellent en vain dans la nuit, jusqu’à ce que l’un de
nous recueille et réfléchisse un seul reflet de l’astre divin... Non,
non, elle ne les avait jamais redoutés, son indulgence envers chacun
d’eux avait été celle d’un enfant, aussi spontanée, aussi libre, aussi
pure. Et bien que des vies pour elle si singulières, inutiles et comme
superflues, fussent un spectacle à révolter sa jeune raison, elle était
restée jusqu’alors trop étrangère à leurs mobiles secrets, aux passions
qui les dévorent; elle n’en craignait ni l’exemple ni le contact... D’où
vient donc cet éloignement soudain? Qui a poussé ce cri de terreur?
«Vous ne savez pas grand’chose du péché, répondait parfois son vieil
ami, avec un sourire triste. Non! vous ne savez véritablement pas
grand’chose de lui.» Et dans son impuissance à trouver une de ces
métaphores plus sublimes, familières aux prédicateurs, il ajoutait, du
ton d’un paysan qui défend son grain contre la vermine: «Voyez-vous, les
péchés sont avides et cruels comme des rats. Et qui les aime est cruel
autant qu’eux, ou le devient à la longue. La cruauté, ma fille...»
* * * * *
La cruauté! Il n’allait pas plus loin, serrait ses lèvres sur le mot
mystérieux. Mais elle l’écoutait attentivement sans comprendre. Quelle
âme pure distinguerait aisément la cruauté de la folie, et ne serait
tentée de les confondre? Comment croire que l’homme puisse partager avec
l’enfer ce pain horrible? Certes, elle ne pouvait douter de la parole du
prêtre, ni de l’humble expérience dont elle avait éprouvé tant de fois
le bienfait, et néanmoins elle n’osait alors poursuivre, l’interroger.
Il lui semblait qu’elle n’eût pas supporté sans mourir une déception si
profonde de son innocente charité, que de tous les vices imaginables
celui-là était le seul qu’elle n’eût pu s’empêcher de haïr. Le péché est
cruel, soit! Que dire de ses victimes misérables? Qu’ils étreignent
entre leurs bras, qu’ils pressent sur leurs poitrines déchirées, par une
erreur hideuse, une bête ainsi armée, n’est-ce donc pas assez, peut-on
faire mieux que de les plaindre? La seule pensée de cette méprise
absurde, lamentable, crevait son cœur de pitié. S’ils savaient! Sans
doute elle n’était pas assez naïve pour entretenir l’illusion qu’il
suffit d’éclairer les consciences pour les réformer à coup sûr, car sa
compassion délicate ne lui inspirait que méfiance des conseils ou des
discours trop faciles. Elle espérait seulement les gagner par la
douceur, la patience, comme on apprivoise un animal farouche et blessé.
«Ma fille, disait encore l’abbé Chevance, l’orgueil à vif n’a cure ni de
patience ni de douceur... C’est une goutte d’eau sur un fer
rouge.--Alors, répondait-elle, en le défiant de ses yeux paisibles, où
la douceur et la patience ne peuvent rien, la joie suffit, la joie de
Dieu, dont nous sommes avares. Oui, qui la reçoit est trop tenté de la
garder, d’en épuiser les consolations, alors qu’elle devrait rayonner de
lui à mesure. N’est-ce pas... n’est-ce pas... vous comprenez? Combien
les saints se font transparents! Et moi, je suis opaque, voilà le mal.
Je réfléchis un peu de clarté, quelquefois, chichement, pauvrement.
Est-ce que Dieu n’en demande pas plus? Il faudrait n’être qu’un cristal,
une eau pure. Il faudrait qu’on vît Dieu à travers.» Ainsi chaque
déception l’avait laissée jusqu’alors plus forte dans sa paix fragile.
Et à vrai dire c’était de l’idée même de cette fragilité qu’elle tirait
sa force; elle ne désirait aucun de ces points d’appui solides, de ces
constructions logiques où tant de faibles et de présomptueux enferment
leurs vies: elle eût cru y mourir étouffée, comme entre des murs
d’airain. Pareille à ce qui vole, son équilibre exquis était un miracle
d’adresse et de volonté, un jeu aérien. La trahison d’une amie, ou pis
encore, la surprise d’une certaine bassesse ne l’avaient jamais éprouvée
à demi, bien qu’elle n’en laissât rien paraître. «Je suis si légère,
avouait-elle... Je voudrais n’être qu’un petit grain de poussière
impalpable, suspendue dans la volonté de Dieu.»
Mais aujourd’hui, à cet instant, il semblait, comme un oiseau au creux
de l’orage, qu’elle eût perdu le sens même du vol. De quelle hauteur
était-elle donc retombée pour qu’elle se sentît peser d’un tel poids sur
la terre qu’elle étreignait de ses mains et de ses genoux? Dans son
étonnement, elle n’osait se lever, quitter ce lieu désert, intolérable.
Elle osait à peine ouvrir les yeux, fixer son regard sur les lignes
nettes et dures des collines, qu’elle craignait tout à coup de voir se
refermer sur elle. Les coteaux coupés de haies vives, la route blanche,
l’ombre déliée de la minuscule vallée de la Souette, à peine distincte,
jusqu’à la crête plus lointaine, coiffée de travers par les derniers
taillis de la forêt de Seigneville, tout ce paysage paisible lui apparut
transfiguré dans la lumière immobile,--énorme, attentif, ainsi qu’un
animal géant qui guette sa proie. Jadis, elle avait senti le même
sursaut de terreur, vite réprimé, devant l’immense amas des villes. Mais
cette terre même n’était pas moins puissante, avide, formée aux désirs
de l’homme, pétrie et repétrie par le péché, terre de péché. «J’étais si
naïve! Il ne faut pas être naïve!» répétait-elle tristement, sans
pouvoir exprimer mieux une angoisse trop nouvelle. Et sans doute, à
cette minute encore, sa peine était celle d’une enfant, bien que ce qui
allait être révélé, à son insu, sous ce ciel torride, c’était la force
de l’homme, sa cruauté, les ressources infinies de la ruse, et la
férocité du mal.
* * * * *
Ce fut là peut-être l’unique tentation de sa vie, et le coup inattendu
fut porté avec une telle vitesse qu’elle ne put absolument l’esquiver.
En une seconde, elle reconnut sa solitude effrayante, fondamentale, la
solitude des enfants de Dieu. Et certes, elle était bien loin encore
d’en avoir la connaissance abstraite, à supposer d’ailleurs qu’il soit
possible de concevoir l’absurdité magistrale, le défi sublime de ce
petit nombre d’animaux pensants qui n’apportent, en somme, au monde, que
la bonne nouvelle de la Douleur divinisée! Mais elle sentit au profond
de l’âme, et jusqu’à la moelle des os, le délaissement sacré, seuil et
porche de toute sainteté. Sa surprise fut si grande qu’elle se releva
sur les genoux, et par un calcul enfantin mesura la distance qui la
séparait de la route de Seigneville où passe le train d’Avancourt, Oui!
le temps d’un clin d’œil, la jeune fille intrépide et sage, si tendre à
tous, eut cette folle pensée de fuir, telle quelle, n’importe où, comme
une voleuse. «Je ne les reverrai plus!» Et elle voyait quand même, avec
une vérité surnaturelle, chacun de ces visages qui le matin encore
étaient si étroitement, si doucement liés aux autres images de sa vie
qu’ils semblaient lui appartenir au même titre que sa propre pensée.
Maintenant ils apparaissaient dans une lumière crue, qui ne fait grâce
d’aucune ride suspecte, change en grimace un sourire sournois, découvre
la taie d’un regard. Ils lui faisaient peur, et non pitié. Telle parole,
souvent lue et relue, tel verset du livre de Job, le cri terrible
arraché au dur cœur juif par la malice universelle, l’ironie désespérée
des psaumes, ce témoignage venu du fond des âges, avec l’odeur du
sépulcre, que la dévote épelle en somnolant, au ronron de l’harmonium,
reprirent leur sens éternel. Elle se laissa tomber en avant, plongea sa
tête dans l’herbe épaisse, et pleura comme elle n’avait jamais pleuré.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Quel désastre! dit à ce moment derrière elle une voix sans timbre...
Je m’en doutais. Il faudrait avoir l’œil à tout. Notre bien s’en va, ma
fille...
Chantal se leva d’un bond, essuyant ses larmes à pleines mains, toute
tremblante.
--Mon Dieu! mama, comment vous a-t-on laissée venir jusqu’ici? Où
allezvous? Ce soleil peut vous tuer... Francine...
--Laissez Francine en paix, reprit posément la vieille dame. Qui
appelez-vous Francine, d’abord? Mon fils engage plus de servantes que
nous n’en saurions payer. Je ne veux pas de ces sottes qui dévorent
notre pain. Elles mangent comme des lionnes.
Les deux mains ruisselantes de sueur restaient pâles, presque grises,
dans les plis du châle noir. Le bas de sa longue jupe était blanc de
poussière, et aussi ses souliers de drap, dont on n’apercevait que les
bouts arrondis. Par l’entrebâillement du fichu de laine qu’elle tenait,
malgré la chaleur, serré autour de son cou, elle montrait un mince
visage aux joues enflammées, tachées de rouge sombre, et le regard d’un
seul de ses yeux, aussi net et tranchant qu’une arête de glace.
--Mama, je vous en prie! balbutia Chantal, soyez raisonnable,
laissez-moi vous conduire jusqu’à la maison. En quel état vous êtes! Où
avez-vous laissé Francine? Que se passe-t-il?
--Tâchez d’abord de reprendre un peu de sang-froid, répondit la folle
sur le même ton. Est-ce que je vous dérange? Que de cris! Il n’y a pas
là de quoi fouetter un chat. Ne suis-je pas libre d’aller et venir? Vous
voyez ce bâtiment: à l’automne, il n’en restera rien que des poutres. De
plus la mare est inutilisable désormais: ce n’est que boue et
grenouilles. S’ils m’avaient écoutée, ils auraient fait la dépense d’un
puits, lorsque au temps de la grève de Seigneville le prix de la
main-d’œuvre était tombé si bas. Quelle occasion nous avons perdue! La
propriété des Vallette a doublé de valeur, en deux ans--des pâturages
inondés chaque printemps, un marécage, qui gonflent les vaches, et font
plus d’eau que de lait!... Mais va te faire fiche! On n’a vu chez nous
cette année-là que médecins, pharmaciens, gardes-malades, toutes gens
qui, pour ruiner les maisons, en remontreraient au curé et au notaire.
Elle parlait très vite, avec une précipitation grandissante, d’une voix
mécanique, qui épuisait ses dernières forces. Visiblement elle ne tenait
debout qu’à peine, et Mlle Chantal, qui avait timidement passé une de
ses mains derrière l’épaule, voyait frémir les vieilles jambes sous la
jupe noire.
--Vous me l’avez déjà dit, mama, vous l’avez dit cent fois, soyez sage.
Seulement, vous ne pouvez rester dehors par un temps pareil. Nous allons
marcher tout doucement jusqu’à la maison, et vous vous étendrez à
l’ombre une minute ou deux, le temps que je prévienne Francine?...
--La maison, votre maison? Les pierres vont m’en tomber sur la tête. Je
préfère m’asseoir au bord de la mare, sous le marronnier. Puis je
rentrerai seule. La marche me fait rudement de bien, ma fille! La
fatigue lave le sang.
--Le marronnier? Quel marronnier? Il n’y a plus de marronnier.
--Bon, bon, répliqua la vieille dame. Telle quelle l’ombre de ce
marronnier me suffit.
Elle eut un petit hoquet de colère, s’appuya de tout son poids sur la
jeune fille.
--Je n’ai jamais été si vivante, je me sens à l’aise, le soleil pique...
Nous aurons du regain, que de regain!... Et qu’est-ce que vous faisiez
donc là, ma fille, sur le ventre? La terre vous plaît, hein? Vous y
viendrez, tout le monde y viendra... Une terre à soi, qui travaille à
votre profit, pour une vraie femme, une ménagère, cela parle, c’est doux
à tenir, cela vaut mieux qu’un homme. Que de fois me suis-je étendue là
où vous êtes... non! plus loin, d’où l’on voit la grande pièce de la
Loupe, et les deux prés en contre-bas. La terre vaut un lit de plume: on
colle après.
--Justement! supplia Mlle Chantal, suivez-moi au moins jusqu’à la
lisière du parc. Nous traverserons le pré ensemble, le pré seulement, je
vous jure! Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.
--Taratata! je connais l’antienne... Croyez-vous qu’à mon âge je puisse
aller seule par les champs? Je suis folle, ma belle, folle à lier.
Ainsi, dans ce moment, je vous parle, et je vois aussi une grosse mouche
bleue--oui, bleue!... Dis-moi encore, ma jolie: savez-vous comment ils
m’appellent à l’office, ces grands gaillards, de beaux hommes?... Le
chameau. Hein? J’observe tout, j’entends tout, malheureusement, je ne
suis jamais sûre, vous comprenez? Jamais. Je ne suis pas sûre de mon
fils: il biaise, il se traverse, comme un jeune cheval au brabant. On ne
doit se fier à personne, en ce monde, pas même aux morts. Oh! j’ai
l’expérience: nos pires ennuis viennent d’eux, ce sont des malins, de
fameux malins!
--Mama! s’écria la pauvre fille, ne m’effrayez pas, soyez sage! Vous
m’entendez! Si, si, vous entendez très bien quand vous voulez, je le
sais... Mama, vous n’êtes pas méchante, vous êtes malheureuse, ce n’est
pas ma faute. Je voudrais tant vous aimer.
--Malheureuse? Moi, malheureuse! N’en croyez rien surtout, ma fille, je
suis fâchée de vous détromper, je suis moins malheureuse que vous: j’ai
duré. J’ai duré, moi! Savez-vous seulement ce que c’est que durer? Vous
aviez choisi de chanter--des fichaises! Un jour, souvenez-vous, j’ai
voulu que vous récuriez les casseroles, c’était une question de
principe, et vous vous êtes cassé les ongles. Et qui donc vous parle
encore aujourd’hui, solide sur ses deux jambes? Tandis que vous voilà
plus grêle et plus frêle que je ne vous ai jamais vue.
Elle s’arrêta, secouant et baissant vivement sa tête étroite, d’un air
de mépris.
--Mais, mama, pour qui donc me prenez-vous, pour qui allez-vous me
prendre? supplia Chantal, aussi pâle que sa collerette. Voyons,
n’avez-vous pas assez de ce jeu horrible? Car c’est un jeu, un affreux
jeu, j’en suis sûre. Regardez-moi. Regardez-moi bien en face... Oh!
mama, ma chère mama, ne me tentez pas.
Elle fit le geste de se jeter à genoux, mais l’humiliation lui en parut
sur-le-champ tellement vaine, puérile, presque niaise, qu’elle se releva
d’un bond, interrogea derrière elle les prés déserts, l’horizon, le feu
liquide du ciel, d’un même regard suppliant. Pour la deuxième fois,
l’idée lui vint de s’échapper, de s’enfuir, coûte que coûte,
sauvagement, ainsi que le condamné fuit son destin. Et déjà elle n’en
avait plus le pouvoir. Alors d’instinct, comme par un réflexe vital,
parce qu’elle sentait sa résistance à bout et qu’un effort de plus
risquait de briser son cœur, elle essaya naïvement de tenir tête, pour
dissiper, s’il était encore possible, l’affreux rêve à peine ébauché,
avant qu’il n’apparût, sinistre, dans la lumière de midi.
--C’est à moi que vous parlez, à moi, Chantal. Ce n’est pas à maman,
vous le savez bien. Si! vous le savez!... Oh! mama, vous avez joué cette
comédie à papa, à Françoise, à beaucoup d’autres, jamais à moi,--non,
jamais! Vous n’avez jamais osé. Je vous défends... Je ne veux pas
savoir, je n’ai pas le courage d’entendre... du moins, pas aujourd’hui.
Est-ce que vous ne voyez pas assez que je suis malheureuse? Je n’en
pouvais déjà plus et voilà que vous me venez surprendre, m’achever--oui,
c’est comme si vous me frappiez dans le dos. Mon Dieu! qu’avez-vous
contre moi tous? Que vous ai-je fait?
--Etes-vous folle? dit sèchement la vieille dame. Dois-je en croire mes
oreilles, ma fille? Une scène de vous! Sans doute, il m’est arrivé de
vous imaginer mourante, ou morte, que sais-je? Où est le mal? Est-ce que
nous choisissons nos rêves? Depuis que vous êtes entrée ici, on n’y
parle plus que de médecins, de potions, de cataplasmes, brrrrouou!...
Comment voulez-vous que je ne rêve pas de mort, d’agonie, d’enterrement,
pouah!... Vous me cherchez querelle, ma fille... Je ne vous donnerai pas
le contentement de me voir tomber dans le piège; le piège est grossier,
permettez-moi de vous le dire. Je préfère céder la place.
Elle tenta de reculer d’un pas, chancela, se releva rouge de honte,
s’efforçant maladroitement de cacher à son interlocutrice le
grelottement sans cesse accéléré de ses genoux. Chantal ferma les yeux.
--Mama, fit-elle d’une voix désespérée, taisez-vous! Je ne dois rien
connaître de ce que vous allez dire, ce sont des histoires du temps
passé. Oui, elles vous font mal, je sais... Elles remuent dans votre
pauvre cœur. Croyez-vous qu’elles remueront moins lorsque je les aurai
apprises à mon tour? Pas aujourd’hui, du moins, mama, pas tout de suite!
Elle appuyait les doigts sur ses paupières, cruellement. Car, à son
insu, elle craignait moins les aveux attendus, menaçants, quels qu’ils
fussent, que la minuscule silhouette noire, au centre du paysage
hostile, comme au centre de sa propre tentation, le corps fragile,
mystérieux, sur lequel elle eût cru toucher, sentir--pareil à cette
espèce de mousse élastique qui recouvre chaque caillou ramené des grands
fonds par la sonde--l’humble et tragique secret, englouti depuis tant
d’années, remonté tout à coup à la surface des ténèbres.
--_Louise_, reprit la folle, avec une certaine emphase, je hais les
grimaces, je vais droit au but, j’ai toujours été franche en affaire,
autant qu’un homme. Oui ou non, ma fille, vous ai-je fait tort?
Elle toussa, comme elle toussait jadis, à l’issue d’interminables
marchandages, lorsque le métayer, abruti de chiffres et de gros cidre,
trempe la plume dans l’encre et l’essuie sur son coude, vaincu.
--Il faudrait pourtant le savoir, il ne s’agit pas seulement de se
taire. Je lis dans votre tête. Oh! vous ne me cacherez jamais rien,
résignez-vous... On ne m’a jamais trompée, les grands mots ne m’en
imposent pas, je vais droit au fait--j’interloque, comme on dit. Vous
aurez beau inventer cachotteries sur cachotteries, baisser les
paupières, tenir votre langue, ça m’est égal. Chaque fois qu’il me
plaît, je n’ai qu’à pousser la porte, et j’entre chez vous, ma mignonne,
je me promène à travers vos petits mystères. Vous ressemblez à ces gens
qui s’enferment à double tour, et laissent leur fenêtre ouverte. Au
fond, vous me tenez pour une méchante femme, hein? Que dites-vous
maintenant tout bas?
--Maman, pauvre maman, répétait Chantal, à bout de force, pauvre maman!
Elle serrait plus étroitement les doigts sur ses yeux comme si la nuit
qu’elle faisait ainsi en elle l’eût rapprochée de la chère morte, dont
cette voix grêle--ainsi qu’une main va traînant sur le clavier à la
recherche d’un air perdu--tirait de l’ombre, un par un, les humbles
secrets trempés de larmes.
--Pauvre, dites-vous? Comment, pauvre? Vous ai-je jamais reproché votre
pauvreté, ma chérie? Nous ne sommes pas des milords, mais nous épousons
volontiers des filles sans dot... Le mal n’est pas grand, on a du
travail assez... Tatata--suis-je une cannibale, un dragon? Je ne
parlerai même pas de votre triste santé: mon garçon est un étourdi, un
nigaud, il n’a que ce qu’il mérite. Nous faisons les frais qu’il faut...
C’est-à-dire, nous avons fait--dans le temps... Enfin, nous faisons...
Oh! mâtine! voyez-vous, j’ai toute ma tête. Vieille femme en remontre au
diable. Même un revenant ne me ferait pas peur. Bah! Bah! pourquoi le
cacher? Le... L’enterrement nous a coûté deux cents écus, et folle ou
non, ma petite, ce n’est pas devant vous que je m’en dédirai.
Ni la colère, ni même le dégoût n’eussent dénoué les doigts de Mlle de
Clergerie et, à la vérité, elle ne sentait à présent ni colère, ni
dégoût. Il semblait plutôt qu’un surnaturel silence se fût fait tout à
coup dans son cœur--mais si différent de celui qui prélude aux grands
débats de l’âme--un silence qu’elle ne connaissait pas encore, d’une
autre espèce. Chaque parole venait jusqu’à ses oreilles, intacte,
entière, elle en pénétrait le sens, et néanmoins elle l’accueillait avec
une indifférence stupide, ou pis encore: le sentiment d’une attente
déçue. La créature dont l’image restait fixée derrière ses paupières
closes, si ridiculement noire et menue devant cet horizon immense, sous
ce ciel torride--était-ce là sa grand’mère, ou quelque insecte? Elle eût
cru volontiers pouvoir écraser d’un coup de talon cette voix
chevrotante, elle eût effacé cette forme misérable, d’un revers de la
main, comme une ligne tracée au charbon, une phrase extravagante, sur
l’implacable écran de l’azur... Mais elle ne désirait rien. Elle
n’éprouvait qu’une curiosité morne, dont sa conscience endormie connut
obscurément le péril. Car la haine elle-même ne referme pas, sur un
faible cœur d’homme, deux bras si glacés. Le cadavre même de la haine
est plus chaud.
Non, ce ne fut ni la colère ni le dégoût qui lui firent tomber les
mains, ouvrir les yeux. Elle obéit seulement à la loi de sa nature, à sa
fierté. Elle fit face. Depuis une heure peut-être, depuis trop longtemps
enfin, elle était là, on ne sait pourquoi, dans ce champ désert,
humiliée par d’insaisissables fantômes, dupe d’images familières,
devenues ennemies, prise dans les rets de flamme du paysage, comme une
petite mouche au centre d’une toile éblouissante... Elle fit face.
La vieille dame n’avait pas bougé d’un pouce, toujours debout à la même
place, sa petite ombre à son côté, ainsi qu’un nain difforme, mais
fidèle. Et bien que ses traits mobiles continuassent de dérouler la
succession de ses pensées, elle ouvrait et fermait la bouche sans
proférer aucun son.
L’unique ruse de Chantal est justement celle d’un Chevance: une
foudroyante simplicité. Alors que le faible ou l’imposteur est toujours
plus compliqué que le problème qu’il veut résoudre, et, croyant
encercler l’adversaire, rôde interminablement autour de sa propre
personne, la volonté héroïque se jette au cœur du péril et l’utilise,
comme on retourne l’artillerie conquise pour frapper dans le dos une
troupe vaincue. Elle s’approcha brusquement, posa les deux mains sur les
épaules de Mme de Clergerie, saisit dans le sien l’affreux regard vide,
traversé d’ombres, et dit:
--Je n’ai pas peur, mama. Je n’ai pas peur de vous. Pourquoi auriez-vous
peur de moi? Vous me ferez inutilement du mal, vous ne me réduirez pas
au désespoir, même aujourd’hui, même à cette heure, parce que je
trouverai toujours la force de vous pardonner. Oh! vous n’êtes pas si
insensée que vous voulez paraître, n’est-ce pas, ni si méchante non
plus. Il y a quelque chose, je ne sais quoi, qui pèse trop lourd en
vous, dans votre pauvre âme, est-ce vrai? Quelque chose qui vous
étouffe, que vous ne pouvez plus garder--mais personne n’a la charité de
le recevoir, personne n’a l’air de vous comprendre... Et justement, vous
me l’apportez à un moment de ma vie où j’ai à peine assez de courage
pour moi seule, vous venez vous accrocher à un malheureux petit navire
en dérive. Où allons-nous toutes deux?
La vieille dame s’était d’abord agitée terriblement sans répondre. Puis,
les mille rides de ses joues se froncèrent toutes ensemble, et leur
inextricable réseau parut rejoindre les deux plis profonds de la bouche,
tandis qu’une lueur vague commença de se mouvoir au fond de son regard
dormant. Et presque aussitôt les deux mains sèches partirent comme des
balles, si vite que Mlle de Clergerie pour ne pas les recevoir en plein
visage, dut détourner vivement la tête. En même temps le vieux corps
creux et léger se roidit d’un effort immense.
--Laisse-moi aller, Chantal! supplia la folle. Laisse-moi aller! Je te
reconnais, ma chérie. Que voulais-tu que je te donne? Je n’ai absolument
rien à donner, voilà le mal. Rien à donner, plus rien à donner, ma
mignonne... On ne peut pas savoir ce que c’est.
Dans son émoi, elle avait dénoué son long châle de tricot, qu’elle
retenait d’une main à la hauteur de ses genoux, l’extrémité traînant
dans l’herbe, à ses pieds. Nul n’eût su dire à quelle profondeur de la
conscience avait éclaté la parole simple et claire, ni quel était le
principe même du sentiment qui venait de transfigurer le visage épuisé,
comme vidé du dedans par la plus dévorante des passions de la
vieillesse: un regret stérile. Pareille à tant d’autres survivantes au
milieu d’un monde tout neuf, aussi inconnu d’elles qu’Orion ou Sirius,
lentement repoussées de l’univers des vivants par une pitié meurtrière,
complice de leurs inutiles mensonges, depuis combien de jours, d’années,
de siècles attendait-elle la parole libératrice, la parole vivante?
Évidemment, le ton, l’accent l’en avaient d’abord frappée au cœur, bien
avant que sa misérable attention, désormais si lente à se mouvoir, eût
cherché à en pénétrer le sens. Mais elle y avait aussitôt reconnu cette
sorte de vérité jadis insupportable à son orgueil, et elle tâtonnait
pour s’en emparer, pour en exprimer la substance précieuse, devenue
nécessaire à ses os.
Un moment, un long moment, Mlle de Clergerie épia le visage ainsi tendu
vers elle, tourné tout entier vers son regard, à sa merci. La violence
même de son trouble lui donnait l’illusion d’un calme intérieur absolu,
d’une paix profonde, surnaturelle. L’aventure de la matinée perdait peu
à peu son sens, comme une phrase entendue dans un rêve et que l’esprit
retrouve à l’aube, au fond de la mémoire, inerte, décolorée, pareille à
un oiseau mort. La pensée que la créature minuscule, perdue avec elle
dans la chaleur et la lumière d’un jour d’été, eût été jadis l’ennemie
de sa mère, sa rivale, lui semblait extravagante. Un moment plus tôt,
elle avait esquivé le double soufflet sans colère, ainsi qu’on écarte
une mouche qui bourdonne, un brin d’herbe. A présent elle eût offert sa
joue, elle eût désiré de recevoir le coup en plein visage. Puis elle
regagnerait la maison désormais étrangère, là-bas, derrière les arbres,
elle dirait à tous: «Frappez-moi aussi, je le mérite, je n’ai jamais été
des vôtres, je feignais de vous appartenir par ignorance ou par lâcheté.
Vous n’avez rien à me donner, je ne possède rien qui vous
convienne--quel rêve ai-je fait d’échanger quoi que ce soit? Je ne puis
vous aimer ni vous haïr. Mais du moins vous pouvez m’écraser.
Délivrez-moi de vous tous!»
* * * * *
--Ne me regarde pas comme ça, dit la vieille dame (sa voix grêle prit
dans le silence une extraordinaire netteté). Tu as l’air d’une martyre,
j’ai ces façons-là en horreur, ma pauvre enfant. Évidemment...
Évidemment...
Elle fit vers Chantal deux petits pas, toute branlante, comme si elle
eût marché avec des entraves.
--... Évidemment, vois-tu, soyons justes (Mlle de Clergerie sentait son
aigre haleine sur sa gorge)... J’ai eu tort ce dimanche,--oui,--il
fallait fermer la porte, ta mère a tout entendu... D’ailleurs, je
l’avais fait exprès; on a ses moments de malice, la colère te fond dans
la bouche, tu croirais qu’elle coule jusqu’au cœur... Je ne suis pas
plus mauvaise qu’une autre, j’aurais volontiers flanqué le thermomètre
par la fenêtre... Trente-huit cinq, trente-neuf cinq, quelle
ritournelle, quel casse-tête! Et ton père jaune comme un citron avec son
foie, ses reins, je ne sais quoi!
Elle s’approcha encore, leva vers sa petite-fille un regard de nouveau
obscur:
--Crois-tu qu’elle ait tant pleuré, toi? Es-tu sûre? J’écoutais d’une
oreille en pliant mes draps, j’avais toujours l’oreille au guet. Elle
faisait de gros sanglots. Mais j’étais au second, dans la lingerie, il
faut le dire. Sa fenêtre était grande ouverte, le son monte... Hein?
Qu’est-ce que tu penses? Et, puis, si vieille... on s’imagine, on
invente. D’ailleurs, pauvrette! elle est morte dix jours après. A quoi
ça lui aurait-il servi que je me taise?
Le châle glissa tout à fait, la face comique et douloureuse apparut dans
l’impitoyable lumière comme la menace même de la nuit. Alors le cœur de
Mlle de Clergerie cessa de battre. Mais à ce moment encore, la fille
intrépide qui toujours vit clair en elle refusa de perdre pied,
s’emporta contre les rêves ténébreux qu’elle sentait monter, un par un,
du fond de sa conscience, ainsi que des bulles de boue. L’angoisse, avec
son visage sans yeux, émut chacune de ses fibres, sans réussir à forcer
son courage, ni seulement à abattre ce rien de fierté malicieuse qui est
la fleur de sa jeune sagesse. «Vais-je me sauver devant ma grand’mère?
se dit-elle. Je suis ridicule. Elle n’aimait pas maman, et puis? Est-ce
que je ne le savais pas? Qu’ai-je découvert de nouveau? J’ai été folle
de venir jusqu’ici, devant ces quatre vieux murs. Je suis plus folle d’y
rester. Je n’ai rien fait ce matin que des folies!»... Mais ce n’était
qu’une voix, perdue à travers l’orage.
* * * * *
Car elle n’arrivait pas encore à détacher ses yeux de la tête ennemie,
assaillie par toute la puissance du jour, dépouillée même de cette ombre
secrète, immatérielle, dont la vieillesse enveloppe les êtres. Les
passions qui l’avaient modelée s’y survivaient, pétrifiées, ainsi que
ces crânes polis qui nous découvrent tout à coup le sinistre envers d’un
visage anéanti depuis des siècles. Elle pouvait lire dans ces reliefs et
ces creux, comme sur une stèle funéraire, l’histoire même de sa race, la
dure empreinte marquée par les siens dans la cire informe du temps.
Cette double ride de la joue, c’était celle de l’oncle Antoine, le rire
pincé, grimaçant, dont il accueillait le fermier prodigue, la servante
enceinte, un braconnier. La courbe provocante du menton, la pesanteur
des deux mâchoires trop basses, c’était l’arrière-grand-père Ferdinand,
mort centenaire, qui porta une vache bretonne sur sa tête, à la foire de
Saint-Guénolé. Voilà le front strict des Clergerie, la nuque lourde du
père, son arcade sourcilière fuyante, qui donne au regard du petit homme
on ne sait quoi d’infirme, de suspect... Voilà encore... mon Dieu! Quel
est ce sillon léger, toujours si jeune, enfantin, qui finit sur chaque
joue en une imperceptible fossette, marquée d’une ombre mobile, vivante
et que la douleur ou le plaisir, un choc de l’âme, efface et creuse tour
à tour?
En un éclair, elle revoit sa propre image, une mauvaise petite
photographie qu’elle a glissée dans son vespéral parce qu’elle porte,
dit-on, la trace des lèvres maternelles qui l’ont pressée tant de
fois... «Ta mère adorait ces fossettes, déclare gravement M. de
Clergerie. N’avait-elle pas imaginé de demander au maître Bourdelle, un
soir, de prendre un moulage de tes joues?...» ... Ses joues!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«_Je n’ai rien_, aimait à dire l’abbé Chevance. _J’ai mis trente ans à
reconnaître que je n’avais rien, absolument rien. Ce qui pèse dans
l’homme, c’est le rêve..._»
* * * * *
... Il ne se fit aucun signe au ciel, nul prodige. La mince fumée
montait toujours à travers les arbres, dévorée presque aussitôt par
l’azur. L’herbe sèche crépitait doucement, un caillou glissa de la crête
du mur jusqu’à la mare, la dernière étape du papillon grêle fut la
pointe jaunie d’un sureau.
--Mama, dit Mlle de Clergerie après un long silence, il nous faut
rentrer là-bas, vous et moi. Il nous faut rentrer en Dieu.
Elle ramassa le châle, et pour s’en débarrasser le noua autour de sa
taille, pardessus la blouse de soie.
--N’ayez pas peur, fit-elle encore. Je suis maintenant assez forte pour
vous porter; je voudrais que vous soyez lourde, beaucoup plus lourde,
aussi lourde que tous les péchés du monde. Car voyez-vous, mama, je
viens de découvrir une chose que je savais depuis longtemps: bah! nous
n’échappons pas plus les uns aux autres que nous n’échappons à Dieu.
Nous n’avons en commun que le péché.
Elle approcha sa bouche du front ruisselant, elle y jeta brusquement ses
lèvres. La tête docile roula mollement, s’abandonna, les yeux clos. Déjà
Chantal emportait, précieusement serrée sur sa poitrine, la proie
lamentable. L’atroce soleil brûlait sa nuque et ses mains, aspirait
l’air dans ses poumons, absorbait jusqu’à sa pensée, mais elle sentait
qu’aucun soleil au monde ne pourrait désormais tarir sa joie.
--Mama, murmura-t-elle tout essoufflée, reprenant haleine, j’ai l’air de
te porter: c’est toi qui me portes... Ne me lâchez plus!
Son regard, ivre de fatigue et de lumière, était plein d’un tranquille
défi.
V
--Laissez donc mes oignons, s’écria la cuisinière furieuse. Vous n’êtes
plus bonne à rien. Allez vous coucher,--oui!--allez vous coucher. Quelle
maison!
--C’est pas vrai! dit Francine en essuyant de l’avant-bras ses yeux
rouges. Je ne peux pas éplucher des oignons sans pleurer, est-ce ma
faute?
--Ne mentez donc pas, imbécile! Vous sanglotiez. Je vous entendais de la
buanderie. Vous me faites pitié: je devrais vous flanquer des gifles.
--Ça ne serait pas un mal, je voudrais être morte, madame Fernande. Si
je meurs, je demande à être incinérée--brûlée, quoi! les os, aussi,
tout. J’ai fait un écrit qu’on trouvera sous le marbre de ma commode. Et
même j’ai envie de vous le donner, rapport à M. Fiodor: il fouille
partout.
--Gardez-le, petite dinde, je ne me mêle pas de ces choses-là... Les
romans vous tournent la tête. Faites comme moi, n’en lisez jamais. A
votre âge, on pense bien assez aux hommes sans risquer de s’échauffer
encore le sang par des inventions. Mais vous n’avez pas plus de défense
qu’un enfant, et du vice à revendre, avec vos yeux couleur de plomb
fondu. Des yeux gris! ça n’est pas humain.
--Du vice? Dites plutôt du malheur: je ne suis pas chanceuse, je n’ai
pas seulement de ligne de chance dans la main, je suis une enfant du
malheur. Et pour faire voir du pays à M. Fiodor, laissez-moi rire! Un
homme de cette espèce-là, caressant et rusé comme une femme, aussi
féroce qu’un petit chat!
--Féroce! Taratata! Des hommes féroces, vous voyez ça dans vos films.
C’est pareil à votre histoire d’incinération, votre ligne de chance et
le reste: des visions. Une bonne soupe épaisse le matin vers six heures,
du quinquina avant les repas et la tisane d’herbes chaque soir, avant de
se mettre au lit, pour combattre l’humeur du sang, voilà le conseil
d’une mère de famille, et je suis sûre d’avance que vous n’en ferez pas
plus cas que de votre première dent de lait. Ainsi va le monde:
l’expérience est une invention des vieux qui met les jeunes en colère,
sans profit pour personne. Une chance encore, que vous ne m’éclatiez pas
de rire au nez!
--Je n’ai pas envie de rire, non.
--Riez quand même. On n’a pas trouvé mieux contre les folies du
sentiment. Autrement vous rirez trop tard, et Dieu sait où ça mène de
rire trop tard, quand on a le cœur pris par un désespoir d’amour! Droit
au puits pour s’y jeter, tête première.
--Pourquoi pas?
--Taisez-vous donc, vicieuse! A force de ruminer cette bêtise, jour et
nuit, vous finirez par la faire. J’en ai vu de plus malicieuses que vous
chipées par le suicide, l’idée fixe à ce qu’on dit, gobées comme des
mouches... Ni vous ni moi ne sortons de la cuisse de Jupiter, peut-être?
On doit vous parler franchement. Hé bien, les gens du grand monde se
détruisent moins souvent que nous, c’est un fait. Des oh! des ah! des
vapeurs et des attaques de nerfs, ils ne sortent pas de là, juste assez
pour mettre le personnel sur les dents, et enrichir les spécialistes du
genre de ce professeur La Pérouse qui fait tourner Monsieur en
bourrique. Une petite bonniche n’a pas le moyen de se payer des
mélancolies de millionnaire, voyez-vous!
--Pas le moyen? C’est ce qui vous trompe, madame Fernande. Pensez de moi
ce que vous voudrez, je ne suis peut-être pas si bornée que j’en ai
l’air. Je m’exprime mal--oui--mais un peu plus, un peu moins, l’amour
fait bafouiller tout le monde. D’ailleurs on ne dit rien de bon
là-dessus dans les livres--des blagues. L’amour, voyez-vous, c’est dur,
ça n’a pas d’entrailles, ça pourrait même rire de tout, comme une tête
de mort. Je n’ai plus d’égards pour moi, plus de coquetterie, une robe
neuve me dégoûte. On ne voudrait pas être aimée pour sa robe! Au début,
oui, sans doute, vous montrez volontiers un manteau--moins encore: un
bonnet, un bout de ruban, un joli petit soulier avec une boucle neuve.
Et vous riez, vous serrez vos doigts, vous trouvez des bêtises à dire.
On croit l’amour riche, gracieux. Il faut ça pour nous tenter, il nous
prend par la douceur, les manières. Mais en réalité, madame Fernande,
sitôt le poisson ferré, adieu les douceurs! L’amour se montre tel qu’il
est, nu comme la main, nu comme un ver.
De surprise, la cuisinière avait laissé glisser sur la table ses bras
énormes, et lorsque la pauvre fille se tut, elle remua les épaules,
ainsi qu’un baigneur saisi par le froid.
--Vous me faites peur, Francine, dit-elle, je vous crois folle. Il y a
un vent de folie dans cette satanée maison, sûrement! Le pis est qu’on
ne peut pas douter de vous; il faut vous croire sincère, j’en ai les
jambes coupées.
Elle renifla bruyamment, essuya ses yeux, où brillait déjà, sous les
larmes, la sauvage curiosité femelle, plus forte qu’aucune compassion.
--Je vous tirerai de là, ma petite, je ne vous laisserai pas manger par
un sale Russe, un vrai démon. Qu’est-ce qu’il a bien pu vous mettre dans
la tête, à vous, une étourdie qui me chipait encore l’été dernier mon
sucre et mon chocolat et qui chantait du matin au soir? Nom d’un sac!
vous n’êtes pas abandonnée, vous avez des amis, on devrait prévenir la
police. Soyez franche, hein? Je parie qu’il vous menace, le vampire!
--Me menacer, moi! Osez donc le répéter, grosse boule de son, hypocrite!
Il n’a jamais menacé personne. Il est malheureux, voilà tout. Malheureux
à un point qu’on n’imagine pas, qui vous donne mal au cœur, au ventre,
le vertige, quoi!... Quand il bâille, vous diriez un roi, un dieu. Il
explique que c’est ainsi dans son pays, sous un ciel blanc, la terre
blanche, avec de petits bouleaux, les cabanes, des lacs gelés, un gros
soleil rouge, et des loups... Puis il parle de la mort d’une manière si
douce, si affectueuse, et il avoue qu’il ne m’aime pas, qu’il ne pourra
pas m’aimer. Pauvre chat!
--Imbécile! Triple imbécile! _Son pays!_ De quel ton elle a dit ça! Et
_malheureux!_ Il en a l’air, il joue aux cartes jusqu’à des deux heures
du matin, il est vêtu comme un prince, il fume des cigarettes dorées qui
sentent le poivre et la lavande. Des malheureux! Parle-moi de ton père,
imbécile, qui s’est gâté la poitrine en soufflant le verre, une fois ta
mère défunte, pour vous élever tous les six. A-t-on idée d’adorer à deux
genoux un mendiant russe quand on l’a traité dix minutes plus tôt de
rusé, de féroce et quoi encore?
--Madame Fernande, je regrette de vous avoir injuriée, pardonnez-moi,
j’ai mes nerfs. Seulement ne soyez pas injuste, allez! Au début, je
l’étais aussi. Je voudrais bien vous expliquer, mais c’est trop
difficile, les mots manquent... D’ailleurs je ne suis pas à plaindre
autant que vous pensez, je ne suis même pas à plaindre du tout. Il ne
m’aime pas, bon. Je ne peux pas lui en vouloir, il est trop malheureux,
je dois être malheureuse avec lui, à cause de lui. Je suis son égale
maintenant, voyez-vous, il l’a dit. Je me fiche du reste, je ne veux pas
qu’on se mette en peine de moi, je mourrai comme une mouche.
Naturellement ça vous paraît sombre, triste, ça fait froid de
m’entendre. Et justement c’est ce froidlà qui me repose, je suis lasse.
Le soir est triste aussi, madame Fernande. Pourtant lorsque le soleil
vous a rôti les épaules et sorti les yeux de votre tête, n’est-on pas
bien aise de voir les fonds noircir et les gros papillons de nuit?
--«Les fonds noircir et les gros papillons de nuit», je crois
l’entendre, elle répète sa leçon mot pour mot, l’innocente! Et il la
mènera tranquillement jusqu’au fond de la rivière, avec ses belles
phrases creuses comme un turlututu. C’est ce qu’il veut, sotte que vous
êtes! Oui, il n’en veut qu’à vos sous. Ne mentez pas: il vous a volé
plus de mille francs.
--Et puis après? Vous en verrez bien d’autres, madame Fernande. Je ferai
un testament, il aura tout.
--Bon, bon, restons-en là... Seulement, ma belle, vous saurez que j’ai
un travail, ici... je ne suis pas rentière. Vous irez vous pendre
ailleurs, foi de moi, je ne vous supporterai pas plus longtemps. Est-ce
que Monsieur vous paie pour geindre tout au long du jour, ou débiter des
horreurs, sur un ton de première communiante à vous donner le bon Dieu
sans confesse? Je vous ferai flanquer dehors par Monsieur, oui, moi qui
vous parle, entendez-vous? et dans l’intention de vous servir. A votre
égard, une mère n’agirait pas mieux. Rentrée à Paris, on saura si le
Russe court après vous; je suis tranquille. Et pas plus tard qu’à
l’instant même, faut que je le voie, rapport au fût d’huile d’olive...
Je m’en vais lui dire deux mots qui me brûlent la langue depuis
longtemps. Si vous ne voulez pas l’appeler, je le ferai prévenir par
François.
--François est à la ferme, il répare la lessiveuse. Croyez-vous que ça
me gêne d’appeler M. Fiodor? Cette malice! Vous verrez quel homme il
est, madame Fernande. Il vous retournera comme un gant, le mignon.
--Bon, bon, parle toujours! riposta la cuisinière offensée. Et dites-lui
d’apporter le fût sur la brouette du jardinier, comme tout le monde, au
lieu de jouer à l’hercule. Il a failli me laisser tomber sur les pieds
la dernière barrique de porto,--cent litres!
* * * * *
Elle reprit son couteau d’un air grave. Fille d’un forgeron-cabaretier
de la vallée d’Avre, qui donnait des bals à la jeunesse chaque dimanche,
elle ne croyait pas petite son expérience des choses du cœur. Mais
dressée dès sa jeunesse à la jovialité normande, qui ne songe guère à
cacher aux domestiques, ni même aux voisins, une débauche honnêtement
calculée, selon la prudence héréditaire, en proportion des ressources et
des libertés de chacun, elle commençait de trouver irrespirable l’air de
cette maison trop secrète, apparemment dédaignée des hobereaux chasseurs
et des gras curés villageois, si différente des châteaux où elle avait
servi, maison hantée seulement de médecins, de prêtres, d’historiens, de
journalistes suspects, austère jusqu’à la tristesse, mais qu’elle
sentait travaillée néanmoins de beaucoup de vices et d’humeurs.
Par-dessus tout, elle méprisait la faible santé du maître, ses remèdes,
les répugnances puériles de son estomac, d’autres manies encore, qu’elle
prétendait femelles, indignes d’un homme. Ayant connu jadis, du temps de
sa jeunesse et au hasard d’un «extra», Mme de Clergerie déjà mourante,
elle avait reporté, presque à son insu, discrètement, sur Mlle Chantal,
une espèce de pitié dévote, qui n’était pas sans délicatesse ni
clairvoyance. Le goût de sa fille pour cette forte commère (il détestait
les gens gras) faisait le scandale de M. de Clergerie. «Elle sue,
disait-il, je ne puis la voir sans haut-le-cœur.» Mais il devait
toujours ignorer que dans la solitude tragique où la mystérieuse petite
fille allait donner le suprême effort de sa vie même, elle ne trouverait
nulle part ailleurs que dans cette sollicitude grossière un peu d’aide
et de repos. «Elle n’est pas trop fine, répondait Chantal, ni trop
dévote non plus, et elle me raconte des histoires étonnantes où elle a
mis tout le sel de sa cuisine. Si je l’aime ainsi, c’est qu’elle ne ment
pas.»
* * * * *
--Je vous avais fait prier de prendre la brouette, monsieur Fiodor. La
porte de la buanderie est si basse! Sûrement vous aurez encore abîmé le
chambranle.
--Qu’importe? (Il déposa le petit fût à la place ordinaire, et tourna
vers Mme Fernande un visage calme et triste.) Oui, qu’importe? Je n’ai
reçu d’ordre de personne, je n’ai voulu que vous plaire, rendre service.
Pour le reste, n’est-il pas juste que j’agisse à ma guise, selon ma
fantaisie, au risque d’égratigner en passant une pièce de chêne? C’est
une chose qu’une femme ne peut comprendre, on a parfois besoin
d’éprouver ses muscles.
--Il faut que vous ayez toujours raison, répliqua la cuisinière d’un ton
bourru, où il sentait très bien frémir l’impatience, la curiosité, un
dépit qui lui plut. A la moindre observation, que de phrases!
--Nous sommes ainsi, fit-il. Nous sommes bavards. Et cependant je suis
capable de parler comme un Français, plus brutalement même. Vous pensez
beaucoup de mal, madame Fernande, trop de mal... On ne doit pas... on
doit délivrer son cœur... Moi aussi je veux vous dire un mot de
mademoiselle Francine.
--Vous avez peut-être écouté aux portes, ne vous gênez pas, remarqua la
grosse femme furieuse et déçue. Je m’en moque. J’ai assez de vos
manières, voilà le mot. Une mère de famille n’a pas à vous cacher ce
qu’elle pense. Votre place, monsieur Fiodor, n’est pas dans une maison
sérieuse, dans une maison d’honnêtes gens. Il y a de la bêtise ici, je
ne prétends pas le contraire, mais il n’y a pas de méchanceté. Vous,
vous êtes méchant. Je connais Francine. Vous l’avez rendue folle exprès,
par vice; vous êtes malin comme un singe. Elle finira par se détruire,
vous l’aurez assassinée... On en guillotine qui sont moins coupables que
vous.
Elle s’attendait à un cri de colère, ou peut-être à un éclat de rire, un
défi. Le Russe l’écoutait en silence, immobile, aussi pâle qu’un mort.
Elle se tut.
--Est-ce possible? dit-il tout à coup de sa voix chantante. Regardez
cette poitrine, madame Fernande (il écarta violemment sa chemise de
soie, découvrit une peau nue et lisse, marquée de cinq cicatrices
profondes). Voyez la trace des balles. J’ai été fusillé à Vrosky, devant
le mur de l’école, moi qui vous parle, les cinq canons de fusil à
quelques pas (je les aurais presque touchés de ma main), et la neige
était rouge de sang. Ils avaient allumé un feu avec les bancs et le
tableau noir, ils y brûlaient nos effets, nos papiers, nos pauvres
culottes raccommodées avec du chanvre et un bâton pointu, nos bottes...
Je voyais monter cette fumée sale dans le ciel. Quel homme a contemplé
sa fin de plus près, face à face? Hé bien! par ce souvenir qui m’est
plus sacré que n’importe quelle femme, que ma mère même (Il se signa sur
les lèvres), je n’ai pas voulu faire le mal, j’ai agi avec simplicité,
sottement... J’aurais désiré que la fille fût mon amie, ma camarade. Où
est mon crime? Elle était jadis simple et fraîche, champêtre, elle
sentait le foin, je l’eusse volontiers embrassée ainsi qu’un petit
frère. Aujourd’hui, voyez-la, que puis-je? elle a renié sa nature, elle
est entrée dans le vieux mensonge. D’elle ou de moi qui a changé?
--Oh! vous parlez bien, vous êtes rusé, je connais vos malices...
Seulement, avouez que depuis des semaines vous tourniez autour de la
petite, vous parliez bas... Elle était là comme un oiseau, tellement
blottie, fascinée, elle aurait tenu dans le creux de la main. Et puis
vous l’avez appris à jurer en russe, à fumer, à boire de l’éther... des
saletés.
--Devais-je me moquer d’elle, la rudoyer? Je ne vous le cacherai pas,
madame Fernande (l’expression de son regard devint tout à coup si vague
que la cuisinière en soupira de surprise et de dégoût), vous semblez ne
savoir nullement ce qu’est le malheur. La fille, elle, le sait. Car
pleurer un mort, la perte d’un procès, jurer contre le Christ,
blasphémer, ce n’est pas le malheur. Le malheur est calme, solennel,
ainsi qu’un roi sur son trône, muet comme un suaire. Quant au désespoir,
il nous donne un empire égal à celui de Dieu.
--Et c’est ce que vous contiez à une gamine, farceur?
--Madame Fernande, dit le Russe sans cesser de sourire d’un sourire
humble, innocent, détrompez-vous: une femme comprend aisément le
malheur. Oui, il y a sans doute en chaque femme comme une source de
tristesse. Ainsi cherche-t-on l’eau sous la terre. Voyez, cependant:
mademoiselle Francine l’a épuisée d’un coup, c’était une petite source
de rien. Aujourd’hui, elle ne sait que pleurer, s’enivrer, décacheter
mes lettres, ou boire dans mon verre aussitôt que je tourne le dos pour
allumer une cigarette. Ce sont des enfantillages.
--Et si elle se tue, appellerez-vous ça encore un enfantillage,
hypocrite que vous êtes!
--Assez! fit le chauffeur d’une voix grave. Je gagne ma vie honnêtement,
je fais mon service, je ne souffrirai pas que vous m’insultiez.
D’ailleurs, je désespère de me faire comprendre de vous, madame
Fernande. Certes, j’ai commis bien des actes téméraires qui vous
paraîtraient incroyables. Le plus téméraire de tous sera probablement
d’être entré un jour dans cette maison.
--Hein, quoi? Quelle maison?