Depuis cette nuit décisive, des semaines avaient passé, aussi courtes
que des jours. Elle n’avait parlé à personne, pas même au doyen
d’Idouville. La nouvelle d’une prochaine visite de l’abbé Cénabre[2],
éloigné de Paris pendant quatre mois, et qu’elle n’avait pu voir après
la mort de M. Chevance, au grand regret de M. de Clergerie qui ne
croyait pas sa fille trop indigne de recevoir les directions de ce
puissant esprit, l’avait décidée à se taire jusque-là. Elle n’avait,
certes, aucune prévention contre l’illustre biographe de Tauler qu’elle
connaissait d’ailleurs à peine, bien qu’il parût souvent à l’hôtel de la
rue de Luynes, et qu’il l’eût toujours traitée avec une sorte de
bienveillance sévère, dont elle appréciait la courtoisie, car cette
petite fille, pourtant si simple, haïssait la familiarité. De ses
livres, elle ne savait guère que les titres, mais en dépit des
bavardages, ou de médisances plus perfides, elle se sentait une
sympathie obscure, un peu craintive, pour un homme célèbre et qui
paraissait néanmoins mépriser la gloire, vivait libre et seul, et pauvre
aussi peut-être, dans une indépendance sauvage. Pourquoi le nom de son
ancien condisciple, qu’il avait prononcé si rarement devant elle,
était-il revenu tant de fois sur les lèvres de l’abbé Chevance à
l’agonie? Lui confiait-il, en esprit, sa fille, comme le croyait encore
M. de Clergerie?... Je devrais l’aimer, se disait-elle.
[2] Voir _l’Imposture_.
Il serait là ce soir, prolongerait son séjour une semaine, et voilà
qu’au lieu d’attendre en paix, comme jadis, l’occasion toujours offerte
à temps, le secours bénévole de Dieu, elle venait de se troubler pour
quelques paroles échappées à la malice ou à la sottise de Fernande. «_On
verra ici des choses extraordinaires, mademoiselle, des choses comme on
n’en voit pas dans les livres._» Pourquoi? Y a-t-il vraiment place pour
de telles choses dans une maison familiale, où tout nous rappelle
l’enfance, et par un beau jour d’été? A Paris passe encore, mais ici! Et
quelles choses? «Comme je suis nerveuse, inquiète, c’est honteux.
Extraordinaire, d’abord, c’est un mot qui n’a pas de sens, de ceux dont
l’abbé Chevance disait qu’ils n’ont pas dû être donnés par Dieu dans le
Paradis, mais enseignés au premier homme, de l’autre côté des sept
Fleuves, par l’expérience quotidienne de la domination du malheur. Rien
n’est hors de l’ordre, tout finit par rentrer dans l’ordre de Dieu. Et
puis, est-on jamais seule? Peut-on avoir peur? Peur de quoi?»--«Que
votre père me chasse, les prétextes ne manquent pas...» avait dit
l’autre. A quoi bon? La première surprise vaincue, Chantal éprouvait
pour lui autant d’horreur que de pitié. Était-il même si différent de
ceux qui l’avaient précédé, ou qui le suivraient un jour, tant
d’étrangers louches et hardis, à la fois insolents et serviles qui
plaisaient au maître une semaine et partaient un matin comme ils étaient
venus, l’œil haineux, la barbe longue, veston court et chaussures
jaunes, une valise de toile à la main? Car M. de Clergerie avait engagé
tour à tour, au gré de son humeur, et aussi par une haine secrète pour
les valets français, race moqueuse, des Tchèques osseux, aux longues
jambes, des Polonais tondus, un Hongrois recommandé par le nonce, et
jusqu’à un Grec du Levant, plus suspect que tous les autres ensemble, et
qui avait disparu sans aucun bruit, avec une torpédo neuve. Au moins ce
Russe parlait peu, bien qu’avec une adresse singulière il eût réussi
plus d’une fois à imposer à sa jeune maîtresse ces conversations au sens
double, pleines d’allusions perfides, qui font, à la longue, de deux
interlocuteurs deux complices, les complices d’un même secret. A la
première tentative, elle avait cru mourir de honte... Mais
qu’était-elle, après tout, qu’une enfant? «Dieu fait bien ce qu’il fait,
disait souvent M. de Clergerie; une autre que toi, plus légère, par
exemple, plus romanesque, se fût passée moins aisément des soins
maternels.» Hélas!
* * * * *
Non, ce n’était ni celui-là, ou tel autre, ni cette médiocre aventure,
ni même la crainte étrange qu’elle avait maintenant de son propre
regard, de sa bouche pâle, de ses mains souvent tremblantes, de tout ce
corps enfin, de cet appareil compliqué de chair, de sang, de nerfs, dont
elle n’était plus sûre désormais de se faire obéir, bête sournoise,
humiliée, mélancolique, à laquelle elle imposait son allégresse, la foi,
l’espérance et la charité, comme un frein d’or. Dix fois, vingt fois
peut-être, elle avait failli céder au vertige, rouler jusqu’au bord du
gouffre de lumière, et n’avait sagement achevé son oraison qu’au prix
d’un effort intolérable. Mais n’était-elle pas tombée à son insu?
«Daignez plutôt convenir que sans moi ce que vous voulez tant cacher
serait déjà connu. Hier encore...» Ainsi avait-il parlé tout à l’heure,
et, se fût-il tu, tel était le sens de son impassible sourire. Elle
rapprochait ces paroles énigmatiques de la stupide prédiction de
Fernande: «_Des choses extraordinaires, des choses comme on n’en voit
pas dans les livres_...» Quoi donc! la part de sa vie qu’elle aurait
voulu cacher en Dieu, en Dieu seul, à jamais, livrée par dérision, en
même temps que le pauvre secret de son mal héréditaire, aux bavardages,
aux curiosités de l’office. «_Des miracles, de vrais miracles qui
tombent de vous comme des fleurs._» «Je les scandalise, pensait-elle,
c’est ainsi qu’on se moque de Dieu!»
Pourquoi--par quel prodige--cette crainte suprême, sitôt qu’elle cessait
de la raisonner, de s’en défendre, ouvrait-elle en elle une source plus
fraîche, plus pure, comme si elle eût trouvé le principe même de sa
consolation, dans l’idée de la détresse totale sans remède, la ruine de
toute espérance humaine, une féroce désillusion? D’être ridicule à ses
propres yeux achevait de briser les derniers liens de l’amour-propre, la
libérait. «J’étais contente que Dieu eût pris la peine de me dépouiller
lui-même avec tant de soin qu’il me fût devenu impossible d’être plus
pauvre. Je me comparais à un malheureux, qui n’aurait que quelques sous
en poche, et s’aviserait tout à coup que ce sont, justement, de ces sous
qui n’ont plus cours.»
L’ombre d’un nuage adoucit une par une les premières vitres rouges et
vertes de la véranda, puis elles s’éteignirent toutes ensemble et
l’immense jardin parut derrière, décoloré. «Je rêve là depuis dix
minutes, songeait-elle, c’est absurde. Vais-je me décider à entrer ou
pas?...» A travers la porte, elle entendait la petite toux nerveuse de
M. de Clergerie, et jusqu’au tintement régulier de la plume dans
l’encrier de cristal. «Si j’étais courageuse, je lui devrais tout avouer
peut-être? dès maintenant? Ai-je le droit de lui cacher ainsi, depuis
des semaines, que je suis malade? N’est-il pas juste qu’il en soit
informé avant l’abbé Cénabre lui-même, un étranger? Car j’aurai beau
faire et beau dire, il faut voir les choses comme elles sont. Quoi!
d’être malade, ce n’est pas une affaire de conscience!» Et elle entra.
* * * * *
M. de Clergerie leva au-dessus d’un rempart de livres et de fiches un
front sourcilleux:
--Voilà peut-être un quart d’heure que j’entends trotter dans le
vestibule, comme une souris. Quelle chose singulière! Lorsque je suis
épuisé de fatigue et retombé dans mes insomnies, j’observe aussitôt une
surexcitation extraordinaire du sens de l’ouïe. Je ferai part de cette
remarque au professeur La Pérouse. Pourquoi ris-tu?
--Mon Dieu, pour rien! Parce que le seul nom du professeur La Pérouse me
donne envie de rire: Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse,
commandant la _Boussole_ et l’_Astrolabe_, et mangé par les naturels de
l’île de Vanikoro.
--Allons! allons! Chantal...
--Et puis, pardonnez-moi, mais toutes les théories du professeur La
Pérouse, vraies ou fausses, n’ont rien pu contre vos migraines. Vous
aviez meilleure mine à Paris.
--Tu trouves? Oh! je ne me fais pas illusion: ces thèses sur l’influx
nerveux, les ondes cosmiques, les radiations telluriques, ces nouveaux
modes de traitement où le médecin proprement dit semble le céder au
physicien... Je suis un peu dérouté, je l’avoue. Peut-être devrais-je
essayer de l’homéopathie? En matière scientifique, nous sommes des
naïfs. L’homme le plus distingué de ma génération s’en laisserait conter
par un simple lycéen de première, c’est ridicule. Et pourtant
l’humaniste, un véritable humaniste, dressé aux bonnes méthodes de
l’exégèse grammaticale, juridique ou historique, est plus qualifié
qu’aucun autre pour aborder ces grands problèmes: mon vieux maître
Ferdinand Brunetière l’a bien montré! Comment appelles-tu, par exemple,
un fil de cuivre roulé en spirale?
--Mais... hé bien, c’est un fil de cuivre roulé en spirale, voilà tout.
--Je te demande le nom scientifique, qui m’échappe.
--Un solénoïde, si vous voulez.
--C’est cela même! _solèn_--tuyau, _eidos_--forme...
--Et il est dit en circuit ouvert, ou en circuit fermé! Je ne me croyais
pas si savante. Mais j’ai eu au baccalauréat un examinateur étonnant,
sportif, tout à fait dans le train: il m’a dit: «Faites-moi la théorie
de la magnéto.»
--Tu es de ton temps. L’idée de La Pérouse est, paraît-il, très
ingénieuse. Dorval lui-même en convient. A moi, profane, elle semble...
comment m’exprimer?... bizarre. Enfin, il s’agit de soustraire le grand
sympathique à faction d’ondes inconnues, mais dont l’existence est
certaine. La Pérouse propose donc de placer le malade--l’anxieux
surtout--à l’intérieur d’un fil de cuivre enroulé en spirale, formant un
solénoïde protecteur en circuit ouvert, qui jouerait le rôle d’isolant à
l’égard des radiations cosmiques.
--Il propose!...
--Oui, tu trouves cela ridicule. Il a cependant obtenu des résultats--il
est vrai dans un tout autre ordre de recherches. Il a guéri les tumeurs
végétales du pélargonium, une sorte de cancer. Ne hausse pas les
épaules! Le pélargonium n’est pas, comme tu penses, une plante qui ne
pousse que dans les laboratoires de ces messieurs: c’est le géranium,
simplement.
--Mes pauvres géraniums! Est-ce qu’ils ne vont pas laisser nos fleurs
tranquilles, au moins?
--C’est le point de vue du poète. Ma pauvre enfant, ne crois pas que je
prenne au tragique ces spéculations de l’esprit. Elles me troublent
seulement. Le paradoxe d’hier est la vérité de demain. Les vieilles gens
comme moi ont beau se débattre et gronder: il faut qu’ils s’adaptent,
vaille que vaille. L’âge vient, les infirmités, les rhumatismes,
l’insomnie, les affreux symptômes de l’épuisement nerveux, que sais-je
encore? Au moment d’atteindre le but, la vie défaille. A vingt ans, nous
donnons toujours raison au poète; à soixante, le médecin n’a jamais
tort. Il a le secret de nos misères.
--Quelles misères, mon Dieu! Je serais si heureuse d’être vieille! Ah!
je voudrais être une vieille, avec des lunettes et un bâton, tout près,
tout près du cimetière et de sa petite tombe, qui tricote un bas de
laine, avec son pauvre regard malicieux.
--Oui, oui, mais en attendant, tu chantes toute la journée.
--Il y a tant de vieilles qui chantent! On a tort de ne pas les écouter,
voilà tout.
--Tu es extraordinaire. Mais oui! si je ne te connaissais pas si bien,
je croirais à de l’affectation. Vois-tu, ma chérie, chaque homme se
trace d’avance un chemin, fait sa carrière, attend la consécration d’une
réussite suprême, décisive: un emploi, une charge, un titre, parfois la
gloire. Pour moi, quoi qu’il arrive, je t’aurai du moins rendue
heureuse, j’aurai fait de ta jeunesse un enchantement, une fête un beau
matin d’été, comme celui-ci. Les épreuves viendront assez vite. Ah! si
ta chère maman avait su! Si elle avait su sourire! Je ne serais pas ce
que je suis. J’avais, sous des apparences fâcheuses, une forte santé, la
santé de mon père, une santé paysanne, une santé normande. Mais aussi un
système nerveux si fragile! Alors, tu comprends, mon enfant, ce deuil,
une longue agonie, vingt mois de tristesse... Pourquoi pleures-tu?
dit-il naïvement.
--Je ne pleure pas! s’écria-t-elle en secouant sa jolie tête. Où
prenez-vous que j’ai pleuré? Ah! vous êtes un père trop facile,
j’aimerais autant que vous fussiez plus sévère! Non: il n’est pas aisé
de vous dire... enfin de vous dire autre chose que celle-là que vous
avez précisément dans la tête, au moment même... Et vous m’en voulez
encore d’être trop gaie! Pourtant, vous venez de l’avouer, j’ai dû
sourire pour deux.
Elle reposa tranquillement sur lui son regard limpide, et d’une voix
dont il ne reconnut ni l’accent, ni l’âme:
--Il vaut mieux que je continue, fit-elle.
* * * * *
Comme jadis--à la même place peut-être--comme aux jours d’un autre été,
lorsqu’une vie, sous ses yeux, achevait doucement de s’éteindre, plus
fragile qu’une abeille de novembre, à travers l’épaisseur de son égoïsme
appliqué, minutieux, il crut sentir le malheur proche, le froid de
l’acier, et à sa droite ou à sa gauche, prête à redoubler, une haine
sans peur. Quel nouveau coup allait l’atteindre? Mais ce ne fut qu’un
éclair.
Sa fille s’était levée, traversait déjà la pièce, en silence. Une main
passée au-dessus de sa tête, soulevant les rideaux, elle regardait
par-delà les pelouses encore assombries, l’éclatant jardin dessiné par
Jeumont, avec ses bosquets dans le goût du second Empire, d’une grâce un
peu échevelée, son parterre Impératrice et sous la lumière trop dure,
les larges allées fauves, tigrées de violet. A travers la charmille
grêle, on voyait, à petits pas, précédant l’ombre plus légère de
Francine, Mama, toute noire.
--Chantal, dit M. de Clergerie (il était pris tout à coup d’une bizarre
envie de s’émouvoir, de se détendre), je me reproche parfois de te
délaisser. En somme, je vis isolé dans mon travail, mes ennuis,--car
j’ai des ennuis,--de gros ennuis. Ta grand’mère ne peut plus m’être
utile à rien, pauvre femme! D’ailleurs, tu sais quelle est ma confiance
en toi, l’estime--oui! l’estime--que j’ai pour ta raison précoce, ton
jugement, ta loyauté. Mais si! au fond, tu n’as besoin de personne: tu
pousses tout droit, comme un lis. J’ai l’expérience de ces âmes-là, je
les admire. Il n’est pas question de peser sur ta volonté. Heureusement,
tu es de celles qui savent merveilleusement tirer profit de la direction
d’un être sage, pieux, éclairé. Tes décisions s’inspireront toujours de
motifs élevés, surnaturels... Quelle sécurité pour un père! J’avais la
plus haute estime pour M. l’abbé Chevance, je lui reprochais
seulement--avec des dons magnifiques--son inexpérience du monde, une
excessive timidité. Entends-moi bien: il ne s’agit pas ici de
l’éducation, des manières, qu’importe! Je craignais un peu son goût des
solutions moyennes et qu’il manquât, le moment venu, de résolution, de
fermeté, d’audace. Il t’a traitée comme une enfant. Ne le nie pas.
--Mais je ne nie rien! Je ne sais pas. Voyons, papa, soyez juste. Si
j’en avais su plus long sur l’abbé Chevance, que l’abbé Chevance sur
moi, je... Hé bien, j’aurais fait l’économie d’un directeur... Mais je
ne veux pas non plus vous défendre de m’admirer: cela vous donne tant de
plaisir!
--Je t’admire... enfin, je t’envie. On m’accuse volontiers d’être
ambitieux. Certes! il y a des ambitions légitimes! Les miennes le sont.
N’est-ce pas? Tu les connais. Je ne demande à l’Académie que la
consécration définitive d’une carrière plus qu’honorable, d’une vie
donnée à la science, au culte désintéressé de la science. Un homme de
mon éducation, de mon rang social, qui dispose d’une certaine fortune,
doit nécessairement faire la part du monde, de ses usages, de ses
préjugés, si tu veux. Au regard d’un Cénabre, d’un Chevance (je ne
sépare pas les deux noms), cette sorte de devoirs paraît frivole. Elle
l’est moins qu’on ne pense. Elle impose des sacrifices sans nombre. Une
contrainte de tous les instants--salutaire--oui! salutaire. Une
discipline. La discipline est belle en soi. Cela mérite ton respect, mon
enfant. Crois-tu qu’on puisse se résigner aisément, de gaieté de cœur, à
certaines concessions que les étourdis ont vite fait de qualifier avec
leur habituelle dureté? Concessions! Mais il y a des concessions plus
pénibles, plus méritoires que certaines intolérances, payées d’ailleurs
au centuple par l’admiration du public, qui va d’instinct aux oui et aux
non, aux attitudes théâtrales. Ta pauvre mère s’est crue jadis
sacrifiée. Elle était si jeune--et provençale encore! Une fauvette de
mai, un poète, je ne sais quoi de fragile et de chantant! Elle ne
comprenait pas que je me sacrifiais aussi, moi. Je me sacrifiais par
avance au but que je m’étais proposé. N’est-ce pas? Chacun apporte sa
part. Je n’ai rien à reprocher à ta grand’mère: elle m’a tout donné,
absolument tout, Dieu la récompensera: c’était une femme exceptionnelle.
Dans le désordre de sa raison, elle retrouve parfois encore une parole
sensée, judicieuse, de ces remarques dont je puis tirer profit. On te
dira qu’elle n’a aimé que moi, dure pour tous. C’est vrai qu’elle m’a
défendu comme elle défendait sa maison, ses champs, tout son bien. Tu
dois la respecter aussi, mon enfant. Plus que moi. Qu’elle ait fait
souffrir injustement ta mère, ainsi que les malveillants l’insinueront
peut-être, je crois que c’est une légende. Du moins elle n’a jamais
laissé paraître le moindre remords, et elle emporte ce secret, s’il y a
un secret, avec une admirable dignité. Certes! tu n’as eu, pour parler
le rude langage du peuple, que de bons et beaux exemples autour de toi.
--Mon Dieu! papa, s’écria-t-elle, tournant vers lui ses yeux mi-clos,
éblouis par la lumière du jardin, que vous êtes grave! Et disert! Je
suis sûre maintenant que vous avez de la peine. Mais si!
--Laisse-moi achever, fit-il. (Elle remarqua soudain la pâleur de ses
joues et de son front.) J’ai besoin de t’entendre dire aujourd’hui que
je t’ai rendue heureuse.
--Je le dirais cent fois pour une! Cela ne se voit pas assez? Non? Oh!
papa, je parle sérieusement. Je n’ai jamais espéré d’être une fille
irréprochable, ni même une très bonne fille. Mais si vous avez pu douter
que j’étais heureuse, c’est alors que je vaux encore moins que je ne
pensais...
Il vit la petite main serrer convulsivement la poignée de la fenêtre, et
s’étonna:
--Es-tu donc nerveuse, toi aussi? Toi!... Et puis ne sursaute pas comme
ça, tu me fais mal. Je dois garder mon calme, mon sang-froid. Non par
égoïsme: par nécessité. Fâcheuse nature! Je paie une seule émotion par
une nuit d’insomnie. Est-ce juste? Mais les gens ne se fient qu’aux
apparences. Enfin je t’ai rendue heureuse, c’est bien, c’est
l’essentiel. D’ailleurs, tu es facile à contenter, je l’avoue. Tu as le
sens de l’abnégation, du sacrifice, je dirais même l’instinct. Quelle
grâce de Dieu! Savoir prendre sa joie dans la joie des autres, c’est le
secret du bonheur. A sept ans, lorsque tu passais l’assiette de gâteaux,
il t’arrivait d’oublier de te servir, comme sans le faire exprès, par
étourderie, comprends-tu? Mama disait, avec son bon sens un peu terre à
terre: «Elle me ressemble, elle n’aime pas les sucreries, voilà tout.»
Mais je savais bien que tu les aimais, pauvre chérie! Oui. Tu te
satisfais d’un rien. Le père t’en remercie. J’ai pu donner tout mon
effort au travail de chaque jour, à mon œuvre, à ma carrière. Si je
t’avais moins aimée, j’aurais oublié ta présence. Ce temps n’est plus.
Ne le regrettons pas. Soyons sages. Je crains seulement que le cher abbé
Chevance ne t’ait point préparée à d’autres devoirs.
--Mais si! Je suis préparée..., c’est-à-dire, il n’aimait pas qu’on
tirât ses plans de trop loin... (Je crois l’entendre!) Oh! vous savez,
il est aisé d’obéir, papa!... Évidemment, je suis un peu vive, un peu
romanesque, j’ai un peu d’esprit, j’amuse: cela fait illusion. Et
pourtant, ne me prenez pas, non, ne me prenez pas pour une de ces filles
énergiques, déterminées, qui ont une bonne fois repéré le point sur la
carte, tracé l’itinéraire et calculé la dérive. Je ne marche pas au
compas! On ne m’a donné que des recettes très simples, empiriques, sans
doute parce que je ne suis pas née pour les grands voyages: il faut que
je ne perde jamais la côte de vue... Moi aussi, papa, j’ai des peines--à
ma mesure, bien entendu! Tout de même, n’est-ce pas! ce sont des peines!
Je porte ce que je peux. Quand vous parlez de ma raison précoce, cela me
glace, cela me vieillit instantanément, je me sens des poches sous les
yeux, des rides, je me ratatine. La vérité, c’est que je ne suis pas
bonne à grand’chose; non. Je sais obéir, je tire un petit parti de ce
qu’on me donne, je travaille à façon, comprenez-vous? Oh! papa! n’allez
pas imaginer de me mettre ainsi, sans ordre--sans préparation même, sans
un conseil--à la tête de ma vie, comme une héroïne américaine. Faites
encore un petit effort, papa! Je suis sûre que si vous vouliez me
regarder,--oui, vous occuper un peu de moi, quelques semaines,--vous ne
m’admireriez plus autant...
Elle ajouta, presque à voix basse, avec un sourire triste et tendre:
--Mais vous m’aimeriez mieux peut-être.
--Allons, allons, fit-il... Tu n’es pas seulement raisonnable, ma
chérie, tu es l’énergie même, voyons! Est-ce que beaucoup de jeunes
filles de ton âge auraient été capables de pousser notre vieille Voisin,
sur la route de Tantonville, un soir, à plus de cent vingt m’a-t-on dit,
compteur calé? Le chauffeur lui-même n’en revenait pas.
--Il n’en revenait pas, en effet: il était resté en panne à la sortie de
Riaucourt, comme ça! Le moteur partait très bien, mais cent mètres plus
loin, il ne donnait plus sa force, il s’étouffait, quoi! Le silencieux
était bouché. Je suis revenue vite parce que nous attendions à dîner la
comtesse Walsh, souvenez-vous? Mais je vous ennuie, vous détestez les
voitures. L’abbé Chevance les détestait aussi.
--Je ne te comprends pas. Ces histoires de silencieux bouché, ces
courses à la mort et puis ton effacement, ton goût de la vie intérieure,
une piété que je sens si vive--tiens, jusqu’à ce discernement qui t’est
venu tout à coup de certains raffinements culinaires dont tu ne t’étais
jamais souciée... (oui, c’est pour mon plaisir, par obéissance, je le
sais, mon enfant... N’y faut-il pas néanmoins, ce semble, une
disposition naturelle, une inclination?) Enfin les contrastes
m’étourdissent. Où veux-tu que je prenne le temps de m’occuper
sérieusement de toi? J’ai confiance. La confiance m’est nécessaire.
Conviens-en: elle devrait être dans l’air même que je respire, avec ma
pauvre santé... Fais aussi ce petit effort, toi, ma chérie: laisse-moi
t’aimer aveuglément. Quel repos parmi tant de soucis!
--Hé bien, alors, papa, regardez ailleurs, que voulez-vous? Je suis très
heureuse comme ça, pourquoi changer?
--Pourquoi changer! Comme si tu ne savais pas que la vie n’est que
changement, devenir, un perpétuel devenir... Les circonstances... Oh! tu
me rendras justice... Je n’ai pas cédé à un entraînement... J’ai
réfléchi...
Il essuya son front livide.
--Le moment présent est l’un des plus pénibles que j’aie connus depuis
la mort de ta mère, reprit-il. Et encore, j’étais moins impressionnable
alors, moins surmené, oui! moins surmené. Finissons-en! La Providence
m’a pris dans ma jeunesse une compagne tendrement aimée. Il lui plaît de
rendre à mon âge mûr mieux qu’une compagne et une amie, une associée,
une véritable alliée intellectuelle. J’ai demandé la main de Mme la
baronne de Montanel.
Il baissa aussitôt les yeux, et comme perdu dans le silence qui venait
de tomber entre eux, promenant les cinq griffes un peu jaunies de sa
main droite sur les feuilles du livre ouvert, les oreilles pleines du
battement inexorable de l’horloge, il ne trouva que ces mots, qu’il
répétait avec une sorte d’indifférence stupide:
--Aucun entraînement... J’ai réfléchi... aucun entraînement: pas le
moindre.
Le même silence durait toujours: il eut l’impression de se jeter dedans,
tête baissée.
--Tu connais madame de Montanel. Nos âges s’accordent et aussi nos
goûts, nos vues d’avenir. Au point où nous en sommes, à la veille de
trois élections académiques importantes, qui décideront peut-être de la
mienne (le duc de Janville ne se présentera pas l’an prochain au
fauteuil de monsieur Houdedot, l’occasion est excellente), je dois
sortir de ma réserve. Une véritable maîtresse de maison est
indispensable ici. Nous recevrons énormément cet hiver. Ma... ta...
enfin madame de Montanel m’apporte quelques voix de gauche, infiniment
précieuses, car sa mère était née Lepreux-Cadaillac, et touchait de près
aux meilleures familles de tradition radicale. Elle-même est la filleule
de Waldeck-Rousseau. Évidemment, mon mariage n’est pas simplement une
affaire, j’écarte exprès d’autres motifs plus désintéressés,
personnels...
A sa grande surprise (car il n’avait pas encore osé lever les yeux) il
venait de sentir autour de son cou un bras frais--si puéril!--et sur ses
épaules le corps tremblant de sa fille, ainsi qu’un fardeau léger, tout
vivant.
--Chantal, ma chérie! s’écria-t-il, en prenant une petite main glacée
qu’il serra nerveusement entre les siennes.
Mais elle se dégagea doucement, et il reçut au passage l’odeur de ses
cheveux fins, leur caresse.
--Je vous en prie, cher papa, fit-elle, ne dites plus rien... N’ayez pas
l’air d’expliquer, de justifier... Cela me fait trop de mal... Vous ne
pouvez pas savoir combien cela fait mal!...
Il répliqua sèchement:
--Me justifier? Pourquoi, s’il te plaît?
--Ne vous fâchez pas. Puisque votre résolution est prise, laissez-moi du
moins le petit mérite d’obéir sans discussion, de ne songer qu’à vous,
qu’à la sécurité de votre vie. Vous avez tant besoin de calme! Le reste
viendra de lui-même... Quoi! Vous craignez de me faire du mal, et je
crains de vous en faire aussi, n’est-ce pas comique? Alors, à quoi bon
poursuivre deux monologues, chacun de notre côté? J’ai conclu par un
baiser...
Un éclair de malice brilla dans ses yeux:
--Il n’y avait peut-être pas d’autre moyen d’en sortir, fit-elle.
--Mon enfant, je te croyais plus sage. (Sa voix tremblait.) Ne parle
donc pas de la sécurité de ma vie! Les circonstances m’ont été souvent
favorables, je l’avoue. Mais la Providence m’a fait porter une croix,
une lourde croix. Oh! je ne fais aucun reproche à qui que ce soit,
c’était ainsi, voilà tout, une fatalité. Chacun la sienne. Il est tout
de même étrange que je n’aie jamais pu partager, sans arrière-pensée, la
joie de mes réussites avec personne! En dépit des meilleures intentions,
ne recherchant que des biens modestes, solides, et par les moyens les
plus légitimes, faisant enfin ce que tout le monde ferait à ma place--il
semble que mon bonheur soit l’envers du malheur des autres, que je ne
sois capable d’être heureux qu’aux frais d’autrui.
Elle le regarda tristement (tristesse ou consentement d’un cœur
aujourd’hui sans défense?...)
--Vous avez raison, papa. Beaucoup d’êtres se sacrifient, qui n’auraient
pas le courage de se donner.
L’agitation de M. de Clergerie se marquait de minute en minute, moins au
tremblement de ses jambes sous la mince couverture de laine qu’on voyait
sur ses genoux en toute saison, qu’à ses yeux fixes et troubles.
--Je sais, je sais! dit-il. Cette parole est émouvante, mieux
qu’émouvante: elle est vraie, profondément vraie. Se donner, se donner
de cette façon comme par une sorte d’élan spontané, mon Dieu! si ce
n’était la plus noble manière de vivre, ce serait encore la plus
raisonnable, la plus sage? Puisqu’il faut, bon gré mal gré, en venir là,
puisqu’on ne fait jamais ce qu’on veut!... Enfin, bref, ma chère petite,
ce... cet heureux événement, loin de nous désunir, ne fera que nous
rapprocher l’un de l’autre. Une place était restée vide depuis bien des
années. La voilà occupée maintenant.
Il frappa du plat de la main sur la table, avec une fausse bonhomie. Le
visage calme de Chantal s’était contracté légèrement, et le sourire qui
tendait encore l’arc pâle de sa bouche parut se flétrir sur ses lèvres.
--Vous voyez, papa, fit-elle après un silence, je ne m’attendais pas...
Réellement je n’avais pas songé... Peut-être aviez-vous raison tout à
l’heure? Pauvre vieil abbé Chevance! Il m’a gâtée. On va, on va, on
croit se laisser porter par le bon Dieu, on se dit: j’aurai toujours
assez d’esprit pour ne pas me débattre, me faire la plus légère
possible, comme à Trouville, quoi! au bras du maître nageur... Les
petites vagues vous amusent. Et qu’importe une vague de fond? Elle ne
nous lèvera que plus haut. Mais le moment vient où il ne s’agit plus
seulement de flotter. On ne flotte pas pour flotter, mais pour finir par
aller quelque part, prendre un point de direction. Où? Que dois-je faire
à présent? Une place vide, une place occupée, cela paraît simple...
C’est pourtant une aventure, ça, une aventure énorme, mon pauvre papa.
Vous n’avez pas l’air de vous en douter.
--Non! Je ne m’en doute pas! s’écria-t-il. Tu ne vas pas prétendre que
ta présence est impossible ici parce que madame de Montanel...
--Oh! ce n’est pas cela, reprit-elle en secouant la tête. Seulement,
vous oubliez un peu trop ce que nous sommes--nous autres!--les jeunes
filles... Hélas! mon pauvre papa, c’est une espèce très malheureuse. Et,
comme les espèces malheureuses, elle est en train de disparaître. Les
gens sont si occupés qu’ils ne savent plus que faire de nous. Ce n’est
pas l’argent qui manque, c’est le temps... Nous exigeons des soins
minutieux, toujours les mêmes, depuis des siècles, plus lentes à croître
et à fleurir que les tulipes de Hollande. C’est un défi aux lois
économiques. La vie moderne bat tous les records de vitesse, et nous
allons encore le petit trantran des aïeules. Nous sommes aussi ridicules
et désuètes parmi vous qu’un pauvre cocon dans une fabrique de soie
végétale.
--Chantal, dit-il avec une surprise non feinte, que veux-tu me faire
entendre par là? Je ne te reconnais plus. Quelle amertume!
--C’est fini. Je ne recommencerai plus jamais. Il me semble que j’allais
être un peu jalouse--oh! pas de madame de Montanel ni de vous--de
personne en particulier... Je suis jalouse comme on a faim lorsqu’un
serveur trop pressé oublie de vous repasser le plat qu’on aime... C’est
fini... Oh! sans doute, papa, je ne vous serai pas moins chère demain ou
après-demain: il n’y a pour vous rien de changé. Mais quand même! nous
ne sommes pas de purs esprits! On a besoin d’occuper sa tête, ses bras,
ses jambes, et aussi quelquefois son cœur... Parce que je n’en suis pas
encore, hélas! à savoir aimer comme les anges. J’ai besoin de me donner
de la peine, et quand j’ai bien travaillé tout le jour (il y a beaucoup
de travail ici, vous savez, les domestiques sont si étourdis, si
négligents!) je mesure ma tendresse à la fatigue de mes reins, de mes
genoux, et même à ce rhumatisme de l’épaule gauche, qui ne veut pas
guérir. Vous venez de supprimer mon emploi, vous faites de moi un
ministre sans portefeuille.
Elle sourit de nouveau.
--Méfiez-vous! Le chômage démoralise les masses ouvrières, vous l’avez
écrit au dernier numéro de la _Revue_. Je l’ai lu!
--Voilà ce que je craignais par-dessus tout, gémit M. de Clergerie. Des
complications, toujours, toujours... Qu’est-ce que je te demande, en
somme? Tu prétends ne souhaiter que mon bonheur, mon repos. Serez-vous
trop de deux pour l’assurer? Remarque que je ne parle ainsi que pour
entrer dans ton argumentation, parler ton langage. Ce n’est d’ailleurs
qu’une solution provisoire. Tôt ou tard, il te faudra choisir, mon
enfant. Puis-je ajouter--tu sais combien j’ai le respect des
consciences, je n’ai pas le droit d’insister, je propose, je
suggère,--enfin j’aurais cru volontiers, je crois encore que Dieu t’a
faite pour la vie religieuse... Oh! je ne te parle pas d’un ordre
contemplatif, bien entendu... Mais ta piété me paraît trop sincère, trop
profonde, trop réfléchie pour... pour...
Il frappait du pied sous la table, avec une fureur singulière,
incompréhensible, qui éclata tout à coup:
--Je reproche à l’abbé Chevance de t’avoir maintenue exprès, par un
entêtement ridicule--oui, ridicule!--dont il aura répondu devant Dieu,
de t’avoir maintenue dans un état d’indifférence, d’ignorance absurde,
puérile--oui, puérile!--toi, pourtant si calme, si sensée... si
judicieuse même... (Il bégayait.) Tu as l’expérience qu’il faut pour
gouverner une maison telle que celle-ci, de la décision, une volonté
magnifique, et il semble que tu aies fait cette gageure de vivre dans le
monde avec la simplicité, l’innocence, l’esprit de soumission d’un petit
enfant. Quelle contradiction! Quelle responsabilité pour un père! Je
suis accablé de tant de charges! Je devrais m’appuyer sur toi et tu te
dérobes, avec ton sourire inaltérable. Ma parole! il y a des jours où je
voudrais te voir pleurer...
Elle le regardait, stupéfaite, et déjà dans ses yeux fixes l’ombre d’une
souffrance si aiguë qu’elle ressemblait à la terreur.
--Mon Dieu, papa, qu’avez-vous, qu’ai-je fait? dit-elle d’une voix
tremblante.
Mais rien n’eût arrêté M. de Clergerie, car il sentait sa propre honte,
et s’emportait contre elle.
--Je ne suis pas un saint, moi, je suis un homme ordinaire. Je ne te
comprends pas, tu me dépasses, soit! Je ne discute plus, j’ai le
dessous, les rôles sont renversés, et veux-tu encore que je te dise? Hé
bien, ta douceur, ta patience finiraient par me rendre injuste, méchant.
J’aimerais mieux des reproches. Vois ta grand’mère: elle m’a toujours
traité durement. Rien qui ressemble plus à la pitié qu’une certaine
obéissance aveugle, et au mépris que la pitié. Que diable! à dix-huit
ans, on sait ce qu’on veut. Et tu le sais, cela est clair, tu tiens au
monde par un fil. Depuis deux ans, presque de semaine en semaine,
j’attends une parole décisive qui fixera ton avenir. Pourquoi la
refuses-tu? Je ne parle pas ainsi en égoïste: un établissement
convenable m’eût servi, eût servi ma carrière; tu pouvais prétendre à
n’importe quel parti. Mais ta vocation ne fait doute pour personne. Hier
encore, notre vénéré doyen d’Idouville...
--Laissons cela, je vous en prie, fit-elle d’un accent dont elle ne put
assez tôt réprimer la fierté. J’étais heureuse ici--où est le mal? Je
croyais aussi vous être utile--et pourquoi mentir? Je l’étais en effet.
Je vous dois la vérité, papa. Ni vous, ni le doyen d’Idouville, ni
personne au monde, et pas même un ange, ne me convaincraient d’entrer en
religion une heure trop tôt. Que j’accomplisse de mon mieux les petits
devoirs, au jour le jour--hélas! selon mon humeur et mes
forces,--qu’est-ce que cela prouve? Les couvents ne sont pas des asiles,
des infirmeries. Du moins, je ne suis pas de celles qui peuvent y
trouver le repos parce que je ne l’y chercherai pas. Seulement, vous
avez raison de penser que le moment est venu de faire mon choix. Je le
pense comme vous, et je vous l’ai dit la première. Dans tout ceci, il
n’y a pas l’ombre d’un prétexte à parler comme vous faites du pauvre
abbé Chevance, ni de moi.
Il l’avait écoutée, avec une agitation croissante.
--Ne dirait-on pas que je te chasse! cria-t-il. Où veux-tu en venir?
--Laissez-moi partir, supplia-t-elle. Du moins laissez-moi attendre que
vous ayez repris votre sang-froid. Comment ai-je pu vous irriter à ce
point?
Mais il souffrait lui-même trop cruellement pour entendre ce cri
douloureux, ce dernier appel à sa pitié. Sans le vouloir, elle venait de
prendre en défaut un égoïsme aussi rigoureusement préservé, recouvert,
qu’une nymphe dans sa gaine de soie. Certes, il croyait aimer sa fille.
Il l’aimait peut-être? Peut-être avait-il aimé aussi jadis l’ombre
silencieuse, encore présente mais voilée, la douce et brillante
étrangère? Assurément, de loin, hors de sa présence, il les eût aimées
toutes deux, vénérées, priées comme des anges. Ce qui le déchire, c’est
de se découvrir lui-même, de reconnaître sa misère et ses tourments, sa
propre vie couleur de cendre, à travers ces destins jumeaux...
Elle revient vers lui toute pâle, pose une main sur son épaule, lui
ferme la bouche de ses doigts.
--Ne soyez pas injuste, ne me faites pas de peine, vous le regretterez
tant...
--Je ne suis pas injuste, je prends ta défense... Je prends ta défense
contre toi-même. Parfaitement. C’est vrai que tu as plus de bon sens que
tous les abbés Chevance du monde; tu appartiens à une lignée de
propriétaires qui savaient le prix des choses, et dans l’ordre du
surnaturel, il n’est pas si indifférent qu’on croit de faire de bons ou
de mauvais marchés. Tu n’es pas naïve, non, mais tu es pure,
incroyablement pure. Tu as la témérité des cœurs purs. Je ne suis qu’un
affreux petit bonhomme, soit! qui ne comprend rien à la vie des âmes,
qui a fait déjà le malheur d’une sainte et s’apprête à faire le tien; on
le dira, on l’écrira. Je dois porter ainsi qu’un honteux fardeau trente
ans de travail acharné, d’humiliations subies en ravalant ma salive,
d’affreuses déceptions, et ils m’appellent le rat pesteux.
Et parce qu’elle venait de s’écarter de lui, qu’il sentait encore sur
ses lèvres la caresse tremblante de sa main fraîche, il laissa échapper
son secret, presque à son insu, ivre d’une jalousie obscure qu’il
n’aurait pas su nommer.
--J’avais décidé de me taire. A quoi bon te troubler? Mais il n’est pas
inutile non plus de te mettre en garde contre... des... des périls que
le simple bon sens, et même la plus fine raison, ne discernent pas
toujours. Hélas! il y faut une certaine expérience du mal... du moins
son pressentiment... Enfin parlons net: tu vois le colonel Fiodor tous
les jours... tu n’as rien remarqué?
--Si... oh! si... Je me méfie beaucoup de cette sorte de colonels! Papa,
ce n’est pas moi qui l’ai engagé.
--Oui, oui, fit-il avec aigreur. Je l’ai engagé, en effet, sur la
recommandation de madame de Montanel... Hé bien, il te compromet à
plaisir, cet imbécile.
La terreur l’emporta sur la honte, et Chantal ne put retenir un cri
d’angoisse.
--Qu’est-ce qu’il a dit?
--Qu’est-ce qu’il a dit? Que veux-tu qu’il dise? Ma parole, il ne
manquerait plus que ça! Quelle naïveté! Non, il se contente de donner à
nos gens un spectacle odieux, ridicule. On le voit derrière toi comme
ton ombre. Il exagère, jusqu’à la dérision, les égards, le respect, une
soumission d’esclave volontaire à tes moindres désirs. Il te dévore des
yeux, paraît-il.
--Comment, paraît-il? Ce n’est... ce n’est donc pas vous qui... Oh!
papa, que vous êtes méchant!
--Je ne suis pas méchant. J’ai cru, en conscience, devoir tenir compte
d’un rapport, d’une dénonciation si tu veux, mais qui m’a paru
désintéressée, car une jeune servante sait ce qu’elle risque en... en
s’entremettant... bref Francine a parlé. Que voulais-tu que je fasse?
C’est une bonne petite fille, très saine, très simple, qui nous est
dévouée. Elle aime énormément ta grand’mère. D’ailleurs, n’exagérons
pas, mon enfant! Gardons-nous de prendre les choses au tragique...
L’aventure est plus banale que tu penses.
Mlle Chantal avait tourné vers la fenêtre, vers la lumière dorée comme
vers un regard ami, ses yeux secs, cernés d’une tache blême qui
s’élargissait jusqu’aux joues. Le bégaiement du vieil homme n’était
plus, à ses oreilles, qu’une rumeur sans aucun sens précis, une espèce
de plainte puérile. Elle se raidissait de toutes ses forces, non pour
refouler ses larmes, mais pour dominer sa fierté.
--Je pense, dit-elle tout à coup de sa voix calme, que vous avez eu tort
d’écouter Francine, papa, et aussi de vous inquiéter pour moi.
--Tu ne sais rien du monde, tu n’en veux rien savoir, c’est tellement
plus simple! Ta mère prétendait déjà marcher à travers les chemins
boueux avec la petite pantoufle de Cendrillon. Oui, il fallait que tu
l’apprisses un jour ou l’autre, le monde n’est pas fait pour les anges.
Je suis un catholique irréprochable, j’ai consacré une partie de ma vie
à l’histoire de l’Église et je dis: le monde n’est pas fait pour les
anges. J’ajoute même: tant pis pour les anges qui s’y hasardent sans
précaution! Tu as beau me regarder de ce regard limpide! Il est limpide
parce qu’il n’a rien vu, rien pénétré. Chacun de nous a son secret, ses
secrets, une multitude de secrets qui achèvent de pourrir dans la
conscience, s’y consument lentement, lentement... Toi-même, ma fille,
oui, toi-même! si tu vis de longues années, tu sentiras peut-être, à
l’heure de la mort, ce poids, ce clapotis de la vase sous l’eau
profonde... Hé! que voudrait-on de nous? Des choses impossibles. Il faut
d’abord tracer la route, pas à pas, de l’enfance à la vieillesse, tâter
chaque pouce de terrain, détendre les pièges, ramper, ramper, toujours
ramper. Que diable! pour se faire entendre, reconnaître, on doit se
mettre au niveau des autres, on ne parle pas debout à des gens couchés.
Qui se redresse se voit seul tout à coup. Sommes-nous donc faits pour
vivre seuls, je te demande? Et d’abord, le pouvons-nous? Ah! ah! ah!
oui: le pouvons-nous? Je te disais qu’à certains jours ton espérance,
ton allégresse, ton invraisemblable sécurité me jettent hors de moi,
m’enragent... C’est un sentiment bas, n’est-il pas vrai? Des plus bas,
hein? Je suis sûr que tu le trouves bas? Allons, réponds donc!
Elle serrait les paupières pour ne pas voir l’infortuné petit homme,
enragé d’on ne sait quel dégoût de soi-même, et qui s’ouvrait comme un
fruit mûr.
--Tu ne veux pas répondre?... C’est un sentiment bas, peut-être... en un
sens... D’ailleurs, qui te dit que je ne l’ai pas combattu? Mais les
circonstances sont telles, je suis à un tournant si décisif de ma vie,
qu’on a besoin de franchise, d’air pur... Réponds donc!
--Mais, papa... oh! papa, je vous aime! s’écria-t-elle, éperdue.
Car elle venait d’étouffer, par un effort immense, la révolte de son
cœur. Les faibles mains frémissantes faisaient, à son insu, le geste
d’effacer, de couvrir, et son regard resplendissait de cette sorte de
pitié qu’on ne voit qu’aux yeux des mères.
L’exaltation nerveuse de M. de Clergerie tomba brusquement, et il se mit
à frotter d’un coin de son mouchoir, avec beaucoup de soin, son crâne
écarlate.
--Moi aussi, je t’aime, fit-il d’une voix brisée. Pardonne-moi. Où
sommes-nous déjà? Où allions-nous?... Que de sottises. L’excès de
travail, mes insomnies, cet air d’orage... Ne vois en ton père qu’un
malade, ma pauvre enfant... Je suis un malade, un sensible. Je voudrais
ne rencontrer que des visages heureux, n’entendre que des paroles de
joie, de gratitude... Un sensible est toujours déçu.
Il l’observait timidement, avec crainte, à travers ses cils mi-clos. Il
s’étonnait qu’elle fût encore devant lui, la tête penchée sur l’épaule
droite, et--dans les traits du fin visage toujours tendu, les sourcils
hauts, la ride légère du front--le signe d’une volonté si pure,
impossible à rompre, une espèce de fermeté militaire... «Ce n’est qu’une
enfant, songeait-il, mon enfant...» Mais il eût souhaité, dès ce moment,
souffrir par elle ou qu’elle l’humiliât.
--Parle-moi, dit-il. Je t’ai offensée. Aussi, tu es trop confiante, trop
claire! On craint que tu n’aies pas assez de pitié pour les malheureux
qui piétinent, comme moi, dans la boue du temporel... L’histoire de
Fiodor est banale et ridicule, je le répète... N’y pensons plus...
J’aviserai... Parle-moi, seulement, ma chérie? Réponds-moi?
--Je réfléchissais, papa, fit-elle tristement. Vous ne me laissez pas
beaucoup de temps pour ça... N’importe. On ne voit pas toujours le
détail des choses faciles, mais les plus difficiles sautent aux yeux du
premier coup. Prenez garde, au moins, de ne pas vous appuyer trop fort
sur moi, papa. Il ne faut pas tant peser sur mes pauvres épaules. La
sécurité, l’allégresse, c’est bien joli! Je vois maintenant...
c’est-à-dire, je crois comprendre que Dieu nous les donne à crédit,
parfois, jamais pour rien. Et alors... si nous devons payer le capital
et l’intérêt jusqu’au dernier centime! Mais quoi! Vous finirez tous par
exiger de moi, non pas même que je décroche les étoiles--que je me
baisse pour les ramasser! Je me moque bien de Fiodor et des histoires de
Francine: au fond, je ne suis pas si niaise... Ce qui me fait tant de
peine, là, vous voulez le savoir? Hé bien, c’est d’être aussi
impuissante à vous rendre heureux, vous, vous tous, tous! Il me semble
que je travaille à ça depuis des siècles, et me voilà comme au premier
jour. De vous l’entendre dire, j’ai failli perdre mon courage, en une
seconde, en un clin d’œil... Oh! papa, moi aussi, je puis donc être
triste--non pas affligée, douloureuse ou même désolée car, enfin,
Notre-Dame était désolée au pied de la Croix--mais triste, de cette
tristesse aussi froide que l’enfer! A présent, je l’ai senti, je ne
l’oublierai plus jamais, il y a un vertige dans la tristesse, un sale
vertige! C’est comme une écume sur la langue; j’ai mâché le fruit
défendu, quelle horreur... Tant mieux pour ceux-là qui réussissent à
aimer la tristesse sans offenser Dieu, sans pécher contre l’espérance.
Je ne pourrais pas, moi. Avec Satan, la tristesse est entrée dans le
monde. Le monde pour lequel Notre-Seigneur n’a pas prié, le monde que
vous prétendez que j’ignore, bah! il n’est pas si difficile à
reconnaître: il préfère le froid au chaud. Qu’est-ce que Dieu peut
trouver à dire à qui incline de soi-même, par son propre poids, à la
tristesse, se tourne d’instinct vers la nuit? Ah! papa, nous calculons
le temps qui me reste à passer près de vous, nous faisons mille projets
d’avenir, et pourtant nous descendons, nous sommes dans un creux, notre
pan de ciel se rétrécit, l’horizon monte. Je devais vous prévenir: ne
vous appuyez pas trop sur moi, je ne suis plus si solide que ça sur mes
jambes. Oui, oui, vous pouvez sourire, allez! Je demande grâce--pas
grâce, non: mais une trêve, une simple trêve, la trêve d’usage pour
enterrer les morts. Mais oui, les morts! Il n’y a pas de bataille sans
morts. Vous avez tous l’air de me croire une sainte, c’est prodigieux!
Une sainte est à l’aise n’importe quand, n’importe où... Quelle drôle
d’idée... Ainsi votre mariage est à peine convenu, et déjà vous me
poussez doucement vers le couvent, par prudence... Quel couvent?
Personne n’en sait rien. Le nom n’a pas beaucoup d’intérêt; il suffit
que ce soit une grande bâtisse de pierre jaune, avec des murs de
vingt-cinq pieds, une porte énorme et la sœur tourière à son guichet.
Est-ce que je pourrai emmener mes chiens?
Vingt fois M. de Clergerie avait levé vers sa fille une main tour à tour
interrogatrice, irritée, implorante. De tels propos, cette voix presque
dure, cette tendresse révoltée, mystérieuse, étaient pour lui autant
d’énigmes. Et néanmoins il connut en un éclair, une fois encore,
l’étrange pressentiment qui l’avait déjà bouleversé. Que défendait-elle
de si précieux, avec une énergie sauvage? Quelle part inconnue de sa
vie? Aux derniers mots, ce fut la stupeur qui l’emporta.
--Est-ce toi qui parles ainsi, Chantal? Sur ce ton? Tes chiens?
--Oui, mes chiens, s’écria-t-elle en riant d’un rire qui visiblement la
déchirait. Mes chiens ont besoin de moi, comme vous tous. Et retenez
bien ceci, papa, mon pauvre papa! Il est très possible que je ne puisse
bientôt plus rien pour eux ni pour vous.
Elle fit un geste d’adieu, et disparut sans lui laisser le temps de
répondre, ou seulement de la rappeler.