--Laissez madame prendre les devants, à son aise, n’ayez pas l’air de la
surveiller, n’approchez qu’à bon escient. Une fois de plus, je vous prie
aussi de ne parler devant elle, entre vous, qu’avec précaution. La
vieillesse a sans doute beaucoup affaibli sa mémoire, mais
l’intelligence et la volonté restent intactes; elle comprend tout, peut
tout comprendre, au moment même où vous vous y attendrez le moins.
N’est-ce pas? Je sais que je puis avoir confiance en vous, Francine...
Et veuillez aussi prévenir Mademoiselle que je désire la voir, dès son
retour de la messe.
--Bien, monsieur... Je promets à monsieur... Monsieur peut compter...
répétait la fille en agitant comiquement sa tête ronde, d’un air sagace.
Elle s’échappa, rejoignit sa maîtresse sur le seuil de la cuisine, et
avec le plus grand calme, sans élever ni baisser la voix, dit
simplement:
--Tu finiras l’escalier, François, il faut que je promène le chameau.
Le valet de chambre montra un instant son visage blême, et fixa de
nouveau les yeux sur ses belles savates de cuir:
--Ça va, dit-il. Tâche de la flanquer dans la mare aux grenouilles.
T’auras le bonjour d’Alexis.
La vieille dame s’était arrêtée docilement à sa place ordinaire, dans
l’angle obscur de la pièce, la face tournée vers la fenêtre, attentive.
Visiblement, depuis des jours et des jours, elle prenait sa part de ce
divertissement matinal, le cœur défaillant d’angoisse, recevant dans sa
misérable poitrine, comme autant de coups, chacun de ces mots injurieux,
dont elle entendait le sens à merveille. Mais bien qu’elle s’y appliquât
de toutes ses forces, il lui était impossible de les séparer de son rêve
intérieur, de la monotone rumination de sa mémoire engourdie.
Étaient-ils vraiment prononcés? Les pensait-elle seulement, comme elle
pensait tant de choses, connues d’elle seule, incommunicables? En vain,
sous les paupières mi-closes, par prudence, son regard avide épiait les
lèvres, tâchait d’y surprendre, d’y saisir l’insulte au vol, à peine
formée, en vain dépensait-elle à cette entreprise immense sa patience et
sa ruse. Peine perdue. Elle voyait le pli sardonique de la bouche dans
les visages impassibles, et longtemps, longtemps après, à ce qui lui
semblait, le mot féroce venait l’atteindre, trop tard, beaucoup trop
tard. Le mensonge des attitudes déférentes lui en imposait malgré elle.
L’invraisemblance d’un tel supplice lui donnait l’illusion du cauchemar.
D’ailleurs, hors de la présence de son fils, la vie quotidienne ne lui
proposait plus que de telles énigmes, qu’elle osait à peine essayer de
résoudre, de peur de sentir aussitôt chanceler sa raison. Un jour, à
bout de patience, elle avait giflé la fille aux cheveux jaunes, et la
consternation générale, la pitié qu’elle avait cru lire dans tous les
yeux avait plus cruellement blessé son orgueil qu’aucune insulte. Elle
souffrait désormais sans se plaindre, avec la vigilance et la ténacité
d’un animal.
* * * * *
--Écoute bien, reprit le valet de chambre, retiens ce que je vais te
dire, ma toute belle. En plus du chameau, la maison va devenir
intenable: vivement Paris! J’ai été sonné au poker par Fiodor, nous
avons joué toute la nuit.
--Tu peux te regarder dans la glace, répondit tranquillement la fille
sur le même ton, tu t’épuises la santé. Vise-moi le gars de Falaise avec
sa lanterne, qui veut faire la pige à M. Fiodor.
--M. Fiodor... M. Fiodor... Pourquoi monsieur? Pourquoi Fiodor?
Parfaitement... Un ancien officier russe, qu’est-ce que ça me fait? Je
ne suis pas arrivé hier de mon village, ma petite, avec du foin dans mes
sabots. Chez la baronne Voinard, tiens, j’ai vu des copains aussi
distingués, le maître d’hôtel par exemple, un type de Mont-de-Marsan, un
ancien séminariste, qui payait cinq louis ses cravates.
--Allons, Français, dit une voix douce et chantante derrière la porte,
ne vous en faites pas pour moi, mon vieux. A quoi ça sert, hé? de se
rendre jaloux: c’est bas... Mademoiselle vient de rentrer. Je pense que
vous devriez emmener la vieille dame, Francine?
La femme de chambre rougit, haussa les épaules, et prenant le bras de sa
maîtresse remonta lentement les marches, vers le jardin.
--Idiote, cette gosse, remarqua François, en secouant l’une de ses
précieuses savates pour en faire tomber la poussière.
--Pas du tout, répondit M. Fiodor. Pourquoi idiote? Seulement, elle perd
son naturel--comment dites-vous?--enfin elle perd sa nature. Comme c’est
laid! Je l’aimais tant! On aurait cru qu’elle sortait d’une boîte à
joujoux, avec une métairie, des arbres, et des petites vaches en bois.
Positivement, elle sentait le sapin verni.
De surprise, le valet de chambre faillit lâcher sa savate:
--Quand même, vous allez fort! s’écria-t-il. C’est vous qui lui payez
son pastel Heurtebise, sa poudre et son rouge. Farceur! Et voilà
maintenant que vous lui avez fait boire de l’éther. Elle a failli
s’empoisonner.
--A qui la faute, reprit l’autre de sa voix douce. Cela est ma nature,
je l’avoue. Chacun doit défendre sa nature, telle est la morale.
Pourquoi n’a-t-elle pas défendu la sienne? Personne ne défend ici sa
nature, j’en ai mal au cœur. Ni Francine, ni vous, ni le patron,
personne. Oui, parlez-moi du patron, j’ai lu ses livres; c’est sans
doute un homme considérable, mais combien aveugle! (... Laissez les
odieuses pantoufles, écoutez-moi...) Hé bien! cette maison bourgeoise
paraît digne et honnête: elle est rongée par les insectes.
--Dites donc!
--Par les insectes, répéta le chauffeur en colère. Parfaitement!
--Monsieur Fiodor, dit François, vous vous suicidez avec vos
stupéfiants; il faudrait vous enfermer--oui--pour votre bien. Selon moi,
le devoir du gouvernement serait de protéger l’homme contre sa faiblesse
de caractère. Un type supérieur comme vous, donner dans ces bobards-là,
non!
--Vous me suivez mal, répliqua l’ancien officier russe, en étouffant un
bâillement du bout de ses doigts, vous ne comprenez rien aux insectes.
Notre immense pays lui-même a été dévoré par les insectes. Les insectes
finiront par avoir raison de toute la terre, souvenez-vous. Cher ami,
vous êtes un garçon naturellement distingué, mais vous manquez
d’éducation, permettez-moi... Je crains de ne pouvoir continuer à parler
aussi franchement.
--Quels insectes? Le mildiou? Le charançon? Ou quoi?
--Ne blaguez pas... A mon sens, il y a ici deux êtres qui vivent selon
leur nature bonne ou mauvaise: cette vieille dame, et la mademoiselle,
ni plus ni moins. Les autres sont des insectes.
--Vous vous payez ma tête, monsieur Fiodor.
--Nullement, je vous prie. En aucune façon. Ils sont simplement hors de
la vie. Je suis moi-même dehors, volontairement d’ailleurs, notez-le
bien. Peut-être y rentrerai-je un jour? Actuellement, nous ne pouvons
que nous dévorer les uns les autres. Tel est le pouvoir du mensonge.
Quelle idée a eue ce vieux respectable monsieur d’introduire dans sa
maison un serviteur comme moi? Je vous demande: suis-je ici à ma place?
Et il ne mettrait pour rien au monde les pieds dans un salon de danse;
il se couche à neuf heures et demie! Mais je lui ai été recommandé par
la comtesse Daveluy, cela est chic, il veut être généreux, entendez
comme il me parle. Et néanmoins, il a peur de moi... Je pousse la
voiture terriblement, lorsque j’ai besoin de me délasser. Quelle misère!
Vous autres, vous avez aussi peur de moi, et moi, en un sens, j’ai peur
de vous. Nous nous faisons peur mutuellement, parce que nous ne
connaissons que nos mensonges, et quoi derrière? Quel piège? Pourquoi
jouez-vous au poker, mon vieux? Pourquoi vous exercez-vous à boire du
whisky et du champagne affreusement sec, comme au club? Pourquoi cette
petite, l’éther? Pourquoi ces mensonges? Ni la vieille dame ni la
demoiselle n’ont peur, je l’avoue. C’est que la première, ami, est
pleine de haine et de péché; l’autre est un enfant. Qu’elle siffle entre
ses dents de lait, vous verrez paraître un ange sur la crête du mur, un
vrai petit ange, aussi léger qu’une fleur de chardon.
--Vous êtes saoul, dit tranquillement le valet de chambre qui depuis un
moment curait ses ongles avec la pointe de son couteau. Chacun son vice.
Tout de même, le vin abîme moins son homme, avouez-le.