PREMIÈRE PARTIE

I

Elle ouvrit doucement la porte, et resta un moment sur le seuil,

immobile, tenant levée sa main à mitaine noire. Puis elle reprit sa

marche à pas menus, furtive, éblouie, sa vieille petite tête invisible

sous le triple bandeau d’un châle de laine, aussi seule qu’une morte

dans le jour éclatant. Un rayon de soleil traversait la pièce

obliquement, de bout en bout. Quand elle s’arrêta, l’ombre lumineuse du

tilleul continua de flotter sur le mur.

* * * * *

--Qui vous a laissée venir ici, maman, pourquoi? dit M. de Clergerie. A

une heure pareille! De si bon matin. Que fait donc Francine?

Il était apparu à l’autre extrémité de la salle, avec ses lunettes

d’écaille et son petit bonnet de drap, un veston de chambre à

brandebourgs sur sa chemise de nuit. Mais elle ne cessait pas de le

regarder fixement, comme pour le mieux reconnaître et lui trouver une

place dans la mystérieuse et implacable succession de ses pensées. Il

s’approcha d’elle, en haussant les épaules, et lui serra un peu le bras

sans parler.

--Les clefs? dit-elle.

--Peut-être les avez-vous laissées sur votre table de nuit? Hier déjà,

maman, souvenez-vous... Et tenez, je les sens dans votre poche: les

voilà.

La main ridée sauta dessus, avec l’agilité d’une petite bête. Elle les

approcha de son oreille, les fit cliqueter, puis sourit malicieusement.

La voix de son fils, une pression de ses doigts, sa seule présence

réussissait toujours à l’apaiser. Mais ses traits ne se détendirent

cette fois qu’un instant, et elle se mit de nouveau à parler pour elle

seule, à voix basse.

--Je sais ce qui vous inquiète, oui, oui, dit-il, sans lâcher le bras

dont il sentait à travers l’épaisseur de l’étoffe la résistance

impuissante. Je sais. Ne vous mettez pas en peine... _Elle_ ne se lèvera

pas encore aujourd’hui, _elle_ ne sortira pas de sa chambre. Je compte

absolument sur vous, maman.

--Quelle faible santé! Pauvre ami, reprit la vieille dame après avoir

réfléchi profondément. Quelle faible santé... N’importe: je veillerai à

tout, mon garçon, laisse-moi faire. Je me sens aujourd’hui si active, si

gaillarde, c’est à ne pas croire. Nous surveillerons la lessive. Edmond

a-t-il rendu la clef du grenier à foin? Oh! c’est une lourde charge pour

moi qu’une maison comme la nôtre... Ton père est très bas, très bas.

Elle avait écarté un coin du châle, et montrait son regard gris, encore

plein de méfiance, mais néanmoins déjà raffermi. Et tout à coup son bras

cessa lui-même toute résistance, s’abandonna. Elle se mit à rire,

délivrée.

--Pourquoi me caches-tu qu’_elle_ est morte, mon garçon? fit-elle. Voilà

son trousseau de clefs. Elle ne se lèvera pas encore aujourd’hui,

dis-tu, pauvre fille. Hé non! elle ne se lèvera pas, bien sûr. Quelle

affreuse comédie! Est-ce que tu me crois folle?

--Mais non, maman, mais non! reprit M. de Clergerie, en rougissant. Je

vois au contraire que vous êtes à présent tout à fait réveillée, ne vous

creusez plus la tête. Avez-vous écrit notre menu pour la journée? Je le

ferai porter à la cuisine.

--Voilà, voilà, dit-elle, en tirant vivement de son giron un carré de

papier couvert de signes incompréhensibles. J’ai très faim. J’ai

fameusement faim. De _son_ temps--je ne lui reprocherai rien, pauvre

enfant, c’était ainsi, voilà tout--la cuisinière n’en faisait qu’à son

bon plaisir; quelle nourriture!... Et à ce propos... et à ce propos, mon

ami...

Elle frappa plusieurs fois son menton du bout de l’index, avec une

colère soudaine qui fit monter le sang à ses joues. Son regard dansa de

nouveau:

--Elle a mangé hier, à elle seule, la moitié du plat, je l’ai vue--le

morceau du rognon, si gras, si luisant, à elle seule--un péché, un vrai

péché. Est-ce que les malades ont cet appétit, je te demande? Mais tu es

aussi simple qu’un enfant.

Il n’osait l’interrompre, il n’osait même plus porter la main sur le

corps fragile, tout tremblant de colère. Cette voix, que la vieillesse

avait bizarrement aigrie sans toutefois en changer le timbre, c’était

celle que petit garçon il avait appris à redouter, mais c’était celle

encore qui avait toujours apaisé ses terreurs, tranché d’un mot ses

scrupules, répondu de lui devant les hommes, et il semblait qu’elle

gardât, qu’elle dût emporter un jour du côté des ombres le médiocre

secret de sa vie, ses joies tristes, ses remords. Il l’aimait. Il

l’aimait surtout parce qu’elle était la seule chose vivante qu’il

comprît pleinement, qu’il comprît comme on aime, par un élan de

sympathie profonde, charnelle. Il eût désiré de pouvoir l’entendre, à

l’heure de la mort--telle quelle--non pas amollie, mais avec cet accent

particulier, cette même vibration de fureur contenue ou de mépris, qui

avait tant de fois jadis calmé ses nerfs, lorsque au temps de sa chétive

adolescence il s’éveillait brusquement la nuit, dans un délire

d’angoisse. «Imbécile! disait la voix espérée, libératrice. Tu n’as rien

vu du tout. Et si tu réveilles ton père, tu auras affaire à moi.» Alors

il savourait sa honte, le nez sous les draps, soulagé d’un poids

immense.

* * * * *

M. de Clergerie est un petit homme noir et tragique, avec une tête de

rat. Et son inquiétude est aussi celle d’un rat, avec les gestes menus,

précis, la perpétuelle agitation de cette espèce. Douze volumes ennuyeux

sont écrits, sur sa face étroite que plisse et déplisse sans cesse une

pensée secrète, vigilante, assidue, toujours la même à travers les

saisons de la vie, et si étroitement familière qu’il ne la reconnaît

même plus, ne saurait désormais l’exprimer en langage intelligible: il

rumine le malheur de ses rivaux, mais sans aucune dépense de haine, d’un

cœur exact et laborieux. Ainsi croit-il seulement peser ses chances. Car

il a l’honneur d’appartenir à l’Académie des Sciences morales, et il

brigue un siège à l’Académie tout court.

Mais la pitié divine, qui de rien n’est absente, n’a pas voulu que le

petit homme fît mieux que grignoter et ronger, selon la loi de sa

nature. Il n’exerce ses dents ferventes que sur des biens de nul prix.

Toute grandeur l’étonne, et il s’en écarte avec stupeur. A peine

l’ose-t-il contempler de loin, sans appétit, en passant dans sa courte

barbe grise une main fébrile. Sa méchanceté, qui n’a que les traits

d’une ingénieuse sottise, n’est mortelle qu’aux sots moins ingénieux que

lui. Car la seule force de cet ambitieux minuscule est de n’admirer

rien, ni personne, se tenant lui-même pour un pauvre homme, avide de

déguiser son néant. Ainsi va-t-il d’instinct aux médiocres qui lui

ressemblent, et il les traite comme tels avec une sorte d’ingénuité

terrible; il entre dans leur mensonge sans se laisser détourner un

moment par de pauvres obstacles, dont il connaît la fragilité. Chaque

être, si misérable qu’on le suppose, a néanmoins sa vérité. Mais

qu’importe la vérité des êtres à qui n’a jamais entrepris de rechercher

sa propre vérité?

Parmi ses confrères de journalisme ou d’académie, qu’émeut favorablement

le vaste escalier de son hôtel de la rue de Luynes, il passe assez pour

grand seigneur. Ainsi est-il: noble à la ville, et rustre aux champs.

Les vieux philosophes de cabaret, tout fleuris d’expérience et de

magnifiques ribotes, experts à évaluer d’un coup d’œil le poids d’un sac

de farine ou la généreuse capacité des flancs d’une génisse, ne s’y sont

pas trompés: il est un paysan comme eux, trop faible seulement, devenu

simple spectateur, spectateur aigri, inconsolable, de l’énorme fécondité

de la terre. Sa ladrerie les enchante. Sa poltronnerie légendaire--car

il passe pour craindre également les ivrognes et les braconniers--les

attendrit. Ce qu’ils apprennent de ses travaux et de ses succès, ce

qu’ils en lisent dans les gazettes, les remplit d’une joie maligne, et

ils n’en croient pas un mot, supputant les frais d’une telle publicité.

«Quoi! disent-ils, c’est son pé craché; pas sot de rapports, mais mal

vivant»--sans pouvoir exprimer leur pensée trop subtile autrement que

par un rire muet, ou même un simple battement des paupières.

La méprise de la gloire, lorsqu’elle se refuse incompréhensiblement au

génie, est sans doute une tragique aventure: la médiocrité méconnue a

aussi son calvaire. La charge en est si lourde à M. de Clergerie,

l’accable à son insu depuis tant d’années, qu’il lui arrive d’évoquer,

pour son plaisir, par une sorte de morose délectation, les souvenirs

pourtant cruels de sa jeunesse, alors qu’il n’était au collège de

Coutances qu’un maigre garçon, chétif et sournois, inhabile à tous les

jeux. Il ne croyait rien souhaiter de plus en ce temps-là que l’humble

revanche, sur ses camarades plus vigoureux, d’une vie de propriétaire

opulent, maire de son village, peut-être conseiller général. Mais ses

premiers succès universitaires en avaient décidé autrement. Après la

brillante soutenance d’une thèse sur la Querelle des Investitures,

l’évêque de Bayeux, en tournée de confirmation, avait daigné faire le

voyage de Courville, pour féliciter de vive voix le jeune docteur. Dès

ce moment, secrètement effrayé d’une promotion si soudaine, il commença

de jouer, bon gré mal gré, son rôle de gentilhomme érudit, conseiller

bénévole de la société bien pensante, et futur académicien. L’admiration

paternelle ne lui laissa plus de repos. Né pour faire une carrière et

non pas une vie, il n’en dut pas moins épouser à trente ans Louise

d’Alliges, petite fée provençale au regard marin, sacrifiée sur l’autel

de l’histoire et de l’archéologie par un tuteur imbécile. Elle l’aimait,

d’un cœur sans tache. Elle mourut peu après, d’ennui à ce qu’elle crut,

mais c’était du remords de le trouver, malgré elle, sot et laid, d’être

indigne de lui. Elle laissait une fille âgée de dix-huit mois, Chantal,

dont la grand’mère s’empara aussitôt comme on retrouve un bien volé. Car

la vieille femme avait toujours méprisé--mais avec une prudence et un

ménagement villageois, sans une seule parole injurieuse, ni même un

geste hasardeux--l’étrangère aux yeux tristes qui n’avait jamais pesé

son beurre, et laissait son trousseau de clefs sur un coin de la

table--les clefs...

*

* *

--Maman, dit-il enfin, vous me faites beaucoup de peine. A quoi bon? Dès

que vous le voulez un peu, vous êtes aussi raisonnable que moi.

Allez-vous donc faire rire Francine? Elle peut nous entendre.

--On entre ici comme dans un moulin, remarqua la folle,

sentencieusement. Il en a toujours été ainsi. Tu n’as aucune méfiance.

Non plus que ton père... De son vivant, quel désordre! Et dis-moi donc

encore, mon garçon: qu’ai-je à trembler comme ça? Ai-je froid?

--Vous venez seulement de vous mettre en colère, oui.

--Je ne me souviens plus, dit-elle après un silence. Contre qui? Dois-je

le croire? Je n’ai jamais parlé sans réflexion. Écoute-moi, tu es

malheureux, très malheureux, je le sais: tu n’as pas de caractère, voilà

le mot, pas plus de caractère que mon petit doigt. _Elle_ non plus.

--De qui parlez-vous, maman?

Elle le regarda un moment d’un air rusé.

--La saison n’est pas bonne pour toi, mon garçon, fit-elle. Tu as les

oreilles rouges, le sang à la tête. Tout le mal vient de là. Ce n’est

rien, rien du tout. Bah! Bah! tu n’es occupé que de toi, de ta santé. Je

parie que tu prends encore ta température deux fois par jour, comme à

vingt ans, te souviens-tu? J’ai jeté le thermomètre par la fenêtre. Une

femme malade, chez toi, bonté divine! c’était la ruine de la maison.

--De qui parlez-vous, maman?...

--Ne fais donc pas le nigaud. Quelle question!

Il saisit au hasard, sur la table, la main à mitaine noire, et la garda

dans la sienne:

--Taisez-vous du moins. Soyez sage. Je vais sonner Francine et elle vous

promènera un peu, jusqu’au déjeuner. Allons!

--Tu évites de répondre, dit-elle, tu es un finaud... (Elle le menaçait

de sa main restée libre.) Mon Dieu, je suis lasse! Vois-tu, je ne

comprends pas toujours tes malices du premier coup, mais elles me

reviennent après, j’ai l’habitude. Ainsi voilà dix ans que Louise est

mariée, vingt ans peut-être? Lorsque tu m’as dit tout à l’heure: «Ne

vous mettez pas en peine: elle ne se lèvera pas aujourd’hui...» pourquoi

t’aurais-je cru? Pauvre chérie! Je ne risque pas de la rencontrer dans

le couloir, avec ses belles dents, et mon trousseau de clefs à la main.

L’innocente! Un trousseau de clefs, à quoi ça pouvait bien lui servir,

je te le demande? Elle ne fermait pas un placard, jamais rien.

--Pourquoi revenir là-dessus? Vous ne l’aimiez pas. Voilà tout.

--Comment, je ne l’aimais pas! s’écria la vieille dame, en croisant

convulsivement sur sa poitrine les deux pointes de son châle. Elle était

gourmande, c’est vrai. Que de bons morceaux elle a pris dans le plat,

sous mon nez! Je n’y faisais même pas attention, alors... et maintenant

j’y pense toujours: je les revois, ils me font faim, c’est une manie. A

mon âge... Et toi, veux-tu que je te dise, tu n’as pas l’espèce de santé

qu’il faut à un homme. Tu manges aussi comme un glouton, mais sans

profit, ça se tourne en bile. Elle avait horreur de ton teint jaune,

pauvre chérie. Une mère voit tout. Elle se le reprochait, sûrement, elle

devait s’en accuser à confesse. Tu n’as jamais rien compris aux femmes,

mon garçon.

--Cela se peut, dit-il en haussant les épaules, et regardant vers la

porte avec impatience. Je me demande seulement quel plaisir vous pouvez

prendre à me tourmenter. J’ai énormément à faire, maman, vous le savez;

beaucoup de travail.

--Baste! fit-elle, le travail? Tu dois travailler. Tu dois briser tes

nerfs: le travail est ta santé. Autrement ton foie t’étoufferait, je

l’ai toujours dit. Tu ne ressembles pas à ton père, c’est de nous que tu

tiens.

Elle s’arrêta brusquement, prêta l’oreille, et lorsque la porte

s’ouvrit, elle baissa vers la terre un regard glacé.

--Francine, dit M. de Clergerie en rougissant, madame fera son tour de

promenade aujourd’hui un peu plus tôt que d’habitude. Prenez garde au

grand soleil, veillez bien à suivre le côté gauche de l’avenue. Vous

tournerez au carrefour, et vous reviendrez tranquillement par la

charmille et le bois de noisetiers. Si Madame veut s’asseoir à l’ombre,

il sera bon de porter sa capeline et de la jeter à ce moment sur ses

épaules.

Tandis qu’il parlait, la vieille dame, soudain livide, et probablement

humiliée jusqu’au fond de sa pauvre âme obscure, redressait sa petite

taille, s’efforçait de cacher sous son châle le tremblement de ses

mains. Elle parut enfin se calmer.

--Je regrette de vous déranger de si bonne heure, Francine, dit-elle, et

un jeudi encore! Il y a tant d’ouvrage! Nous aurons la lessive demain.

Je...

Elle se caressait lentement les tempes du bout de ses doigts pointus,

peut-être pour retenir une minute de plus, ou ressaisir, dans sa

cervelle exténuée, les idées devenues si légères, sans forme, sans

poids, sans couleur, ou tout à coup impétueuses et bourdonnantes, comme

des mouches.

--Je verrai où en est le maçon. Qu’il attende une semaine et le voilà

pris par son travail en ville, nous ne l’aurons plus. C’est chaque fois

ainsi, à cette époque de l’année, tu sais bien... Jadis nous allions

chercher nous-mêmes notre provision à la briqueterie; juge un peu: le

cent de briques nous revenait à dix sous. La grange des Deruault, avec

la toiture, nous a coûté trois mille francs.

De nouveau ses mains se mirent à trembler de fatigue, et disparurent

sous le tricot de laine. D’un dernier effort qui fit sourire cruellement

la fille aux cheveux jaunes, elle pinça fortement les lèvres pour

arrêter les paroles absurdes, les mots dangereux qu’elle sentait venir,

que sa volonté ne contrôlerait plus, et, le front moite, le regard

trouble mais encore dur, elle salua son fils d’un sourire et disparut à

petits pas, impénétrable.

La joie · 第 8 / 23 题