Lucie était désormais la consolatrice, mais Mathilde continuait à se
rendre chaque jour chez Lucie comme à une mission de dévouement. Elle
n'hésitait pas à croire sa présence et ses soins indispensables à Lucie,
tant la présence et les soins de Lucie lui étaient devenus
indispensables à elle.
Et il était vrai qu'elle s'alimentait près de Lucie des motifs de
tourment dont elle avait, à présent, l'impérieux besoin. Mathilde était
d'imagination un peu courte; et quand, à part soi, elle se demandait les
méfaits qu'avait bien pu commettre Henri, elle se heurtait trop souvent
pour sa frénésie à un casier judicaire d'une blancheur immaculée. Elle
avait beau scruter le présent et le passé, elle ne découvrait pas un
fait contre Henri à qui elle ne cessait de faire les scènes les plus
déplorables.
Henri avait supporté ces épreuves jusqu'ici, avec le calme d'un homme de
sang-froid, d'abord, et, en outre, d'un homme qui a pour lui le
témoignage de sa conscience. Il était aussi fort intelligent, et il
avait rapidement compris la nature du phénomène qui produisait de tels
soulèvements dans son intérieur.
Un beau jour, il demanda par lettre un rendez-vous à Lucie Clamoret, et,
à l'heure qu'elle voulut bien lui fixer, il se rendit à l'appartement
qu'elle occupait chez sa mère.
--Ma chère amie, lui dit-il, je ne viens vous apporter, moi,
malheureusement, aucun secours moral: vous ne doutez pas que je ne
prenne part, de tout coeur, à votre malheur; hélas! une part d'autant
plus vive que vous avez un malheur d'une nature particulière: il
déteint!
Lucie ne put s'empêcher de sourire, en lui serrant affectueusement la
main:
--Il déteint! Je ne m'en aperçois que trop, dit-elle. Je passe une bonne
partie de mes journées à essayer d'effacer les taches que ma situation
produit sur la vôtre; mais, qu'y puis-je? Ma situation se noircit de
plus en plus, et Mathilde est toujours là, exposée au contact!...
--C'est précisément, dit Henri, ce que je voudrais éviter: Mathilde vous
importune, j'en suis sûr, c'est ce qui résulte de plus clair des visites
qu'elle vous fait...
--Elle est bien gentille, elle a bon coeur: si elle prenait moins part à
mes ennuis, peut-être ne s'imaginerait-elle pas qu'ils sont les siens.
--Elle le croit si bien, dit Henri, que pour peu que cela continue, mon
ménage à moi est fichu.
--Mais, vous n'avez rien à vous reprocher!
--Ce qui est dans l'imagination a plus d'importance que ce qui est dans
les faits. Un fait peut être démenti et toute sa trace effacée; ce qu'un
cerveau a construit de toutes pièces laisse toujours des fondations, un
plan souterrain indestructible.
--Très bien. Mais comment écarter Mathilde?
--Mais, dites-lui qu'elle vous assomme!
--Voyons, mon cher ami, soyez raisonnable.
--Racontez-lui que le médecin vous ordonne le repos absolu, vous
interdit de penser à vos affaires... et à celles des autres...
--Elle trouvera le moyen de s'informer ailleurs de mes affaires; elle
recueillera des renseignements faux qu'elle grossira faute de confiance
dans les témoignages, et l'inconvénient pour vous ne sera que plus
grand.
--Nous verrons, dit Henri; tout au moins serez-vous dispensée, vous,
accablée de soucis, de prodiguer vos soins à une malade imaginaire.
--Vous me donnez l'autorisation d'écarter Mathilde?
--Si l'autorité existait encore de nos jours à la disposition du mari,
je vous en donnerais l'ordre. Admettons que je vous en prie instamment.
--Bien, dit Lucie, je m'arrangerai; j'essaierai...
V
Lorsque Mathilde se présenta, l'après-midi du même jour, chez son amie,
elle était visiblement agitée.
--Bonjour, ma bonne Mathilde, dit Lucie.
--Bonjour.
--Ah ça! mais qu'as-tu?
--Ce que j'ai? Je vais te le dire. Tu as reçu ce matin la visite de mon
mari?
--Oui, pourquoi pas?
--Parce qu'il ne m'a pas dit qu'il était venu chez toi.
--Alors, comment le sais-tu?
Mathilde parut embarrassée.
--Enfin, dit-elle, tu vois que je le sais.
--Oh! Mathilde, tu fais surveiller ton mari!...
--Et tu vois que ce n'est pas inutilement.
--Si, parce que je t'aurais aussi bien dit moi-même qu'il était venu.
--Voilà ce dont je n'aurai pas la preuve. En tout cas, lui, il m'a caché
la visite qu'il t'a faite; il avait sans doute un motif.
--Le motif qu'il avait devait être bien simple, ma chère Mathilde: ton
mari s'inquiète à juste titre de l'agitation où il te voit. Il est venu
m'en faire part. Il tient à la paix de son ménage. Il est désolé. Il
est, au fond, furieux contre moi, ou du moins contre mon ménage qui est
cause du désordre introduit dans le sien. Tu as le mari le plus désireux
de tranquillité qui soit, Mathilde: de quoi te plains-tu?
--Il m'a caché la visite qu'il t'a faite; que ne me cache-t-il pas?
--Ton mari ne m'a même pas demandé le secret quant à la visite qu'il m'a
faite. S'il ne t'a pas parlé de sa démarche, il est bien probable que
c'est tout bonnement afin de conserver la paix durant son déjeuner.
Peut-être n'avez-vous pas parlé de moi ce matin; et si vous aviez parlé
de moi, tu aurais enfourché ton dada...
--«Mon dada!» Lucie, je t'interdis de plaisanter quand il s'agit de
choses pareilles: tu me vois assez à plaindre, je suppose!
--Oui, ma pauvre Mathilde, je te plains de tout mon coeur.
--Ah! ce n'est pas malheureux!
--Dis donc, pendant que nous y sommes: tu as contracté complaisamment
l'habitude de venir ici me consoler, sans doute parce que tu avais jugé
que c'était moi qui étais à plaindre. Si c'est toi, à présent, veux-tu
que nous changions de rôle? J'irai te voir à mon tour, quand mon avoué
et les mille petits tracas que ma situation me cause m'en laisseront le
loisir...
--Je crois comprendre que tu me mets à la porte?...
--Mais non, Mathilde! Je prends au sérieux tes malheurs, comme tu le
désires; et je m'offre à te rendre ce que tu as fait pour moi.
--Ah! tu es bien comme mon mari, toi, par exemple: on ne sait fichtre
pas si vous vous moquez du monde ou bien non. Vous auriez fait très bon
ménage... Allons! c'est entendu, je te quitte: c'est moi qui attendrai
ta visite.
--C'est entendu, Mathilde, à bientôt!
Mathilde, une fois en bas, se considéra comme l'épave la plus
lamentable que roulât le flot des rues de Paris. Elle avait complètement
oublié les misères de Lucie qui racontait les faits sans se plaindre; et
elle se demandait de la meilleure foi du monde: «Qu'ai-je fait,
Seigneur, pour me trouver en un pareil désarroi?» Elle promenait des
yeux hagards et, tout à coup, se demandait: «Qu'est-ce qui m'est
arrivé?»
Le soir, à table, elle dit à son mari:
--Sais-tu ce qui m'est arrivé aujourd'hui?
--Pas grand'chose, je parie.
--En effet. Cependant, j'ai été jetée à la rue par madame Clamoret.
--Si tu l'embêtes autant que ceux à qui tu parles d'elle!...
--Cette raison n'aurait pas suffi, car elle ne m'avait jamais fait
sentir jusqu'à présent que je «l'embêtais» comme tu dis si bien. Mais
quelqu'un s'est avisé de lui en donner le conseil...
--Non!... Le chenapan!...
--Personne ne pouvait mieux qualifier que toi celui qui a accompli ce
beau coup. Permets-moi de te féliciter.
Henri ne se troubla pas. Il crut que Lucie l'avait vendu.
--Elle est un peu rosse, fit-il, de t'avoir dit que j'étais allé la
voir, attendu que c'est pour son bien autant que pour le nôtre que j'ai
fait cette démarche: tu te démoralises auprès de Lucie, ma chère amie;
tu la fatigues, elle, au lieu de la secourir, c'est certain; quant à ce
qu'il en résulte, ici, tu le vois: la vie est devenue impossible. Je
n'ai à me reprocher ni ma visite à Lucie ni d'avoir prié ton amie de
t'éloigner par tous les moyens.
Mathilde fulmina. Elle se leva de table en jetant sa serviette, au grand
ébahissement des enfants et des domestiques. Non seulement pareille
chose n'était jamais arrivée, mais nul n'avait vu l'apparence de l'ordre
sérieusement troublée chez les Angibault, toute querelle, depuis les
quelques semaines qu'une querelle était devenue possible, ne donnant son
éclat que dans le privé.
--Je n'ai plus de mari, plus d'amie!... murmurait Mathilde d'une voix
étouffée, en se retirant.
Et, se retirant, elle ne savait plus où aller, parce qu'il ne lui était
de sa vie, arrivé de quitter la table, seule et en de pareilles
conditions; elle allait d'instinct vers sa chambre, mais elle s'arrêta
dès le salon, à la pensée que peut-être on l'y viendrait rejoindre. Elle
se retirait, non pour être seule, mais pour produire un éclat et, en
pareil cas, rien n'est pénible comme d'être condamnée précisément à la
solitude discrètement muette. Le désordre de ses idées, d'ailleurs,
était complet. Comme elle s'échouait, sur un divan, une clarté se fit
soudain dans son esprit: «Mais Lucie ne m'a traitée ainsi que sur
l'ordre de mon mari!» Elle pouvait donc reprendre Lucie, s'expliquer
avec elle en lui parlant de l'odieuse tyrannie d'Henri. Si elle n'avait
plus de mari, peut-être lui restait-il une amie.
La voilà aussitôt debout, courant à sa chambre, se chapeautant, se
chaussant; et la voilà dans la rue hélant un taxi pour se faire conduire
chez Lucie.
Lucie est à table avec madame Lagrainée, sa mère. On lui annonce madame
Angibault. Lucie fronce les sourcils, mais elle est d'une infatigable
complaisance; elle abandonne son repas afin de ne pas faire attendre
Mathilde, et va la trouver au salon.
Scène d'attendrissement. Mathilde se précipite dans ses bras:
--Je t'en voulais, Lucie, mais je sais à présent que mon mari seul est
coupable; c'est lui qui a exigé que tu te montres aussi dure avec moi.
Lucie, Lucie! félicite-toi: tu vas divorcer, tu vas être à l'abri des
hommes; ce sont des cannibales!
--Il y a des cannibales parmi eux, Mathilde; mais nous sommes, nous,
parfois bien agaçantes...
--Bon! Je suis sûre que tu reviens à ton mari depuis que tu ne le vois
plus...
--Je ne reviens pas à mon mari. J'ai encore appris aujourd'hui des
détails sur sa vie qui sont à faire dresser les cheveux.
--Dis-moi, Lucie, est-ce que, franchement, tu me trouves avec toi si
agaçante?
Lucie sourit:
--Mais non, ma pauvre Mathilde: tu es nerveuse, abominablement nerveuse,
depuis quelque temps, et je ne peux négliger que je suis,
involontairement, la cause de ton état... Je ne te reproche rien.
Dis-moi seulement: est-ce que tu me permettrais de dîner?
--Comment! je t'empêche de dîner! Ah! je n'en suis plus, moi, à dîner ou
à ne pas dîner...
--Tu n'as pas dîné, toi non plus, Mathilde, avoue-le? Alors viens te
mettre à table avec nous.
--Ma chère maman, dit Lucie en rentrant dans la salle à manger, faisons
place à la plus malheureuse des femmes...
Mathilde ne protesta pas et s'assit.
--Maintenant, raconte, dit-elle à son amie.
Et, plus que d'aliments, Mathilde se nourrit d'entendre raconter un
nouvel épisode de l'existence du mari, bientôt divorcé. C'était une
histoire de jeu. Le mari de Lucie n'avait que cette passion: s'il avait
eu des liaisons, c'était parce que cela faisait pour ainsi dire
l'accessoire inévitable du jeu; toute l'enquête le prouvait. Mais le
joueur avait été entraîné dans une maison mal famée et l'on découvrait,
après coup, qu'il avait failli être compromis de la façon la plus
désobligeante, dans le moment que sa femme, si tranquille, le croyait à
ses affaires, en province. Lucie, songeant rétrospectivement à l'époque
de sa vie où se logeait ce brûlant chapitre, en avait le frisson. Et
elle le communiquait autour d'elle.
C'en était fait. Mathilde était reprise plus que jamais par l'affaire
Clamoret; elle renouait plus intimement que jamais avec Lucie, malgré
une brouille d'une heure à peine; et, de plus, elle avait enfin un motif
constaté de se méfier de son mari: il lui avait caché quelque chose; il
avait souhaité la faire rompre avec son amie, sa meilleure amie. Le
mobile premier de ce désir de rupture disparaissait complètement.
Restait le _caractère louche_ du procédé, sans compter l'_inhumanité_ du
résultat poursuivi.