III

Pour la première fois, depuis douze années de vie commune, on entendit

le ton s'élever chez les Angibault. Ce ton s'enfla, et, en même temps,

il s'aigrit. Il passait, dans la maison, des rafales, un vent de tempête

contenant en suspens des petits grêlons qui cinglent le visage. Les gens

n'en revenaient pas. Le bruit se répandit à l'office que, sans doute,

Monsieur avait fait de mauvaises affaires. Pendant des jours, d'un

accord tacite, chacun des deux époux écartait le sujet de Lucie; mais

alors c'était à propos de bottes qu'on se querellait. Quand on a un

sujet de se quereller, qu'importe le vrai sujet de la querelle? Et puis,

Mathilde ne pouvait, décemment, éviter d'aller voir son amie

malheureuse. Elle y allait même de bon coeur, sans penser jamais aux

retentissements que les malheurs de son amie avaient en elle, mais, au

contraire, éprouvant un besoin de venir, elle aussi, confier des peines

à un coeur compatissant. Et, dans ces confidences, de femme à femme,

inconsciemment, elle exagérait.

Lucie d'abord fut stupéfaite: comment! il y avait de la discorde en un

pareil ménage!

--Peux-tu croire, Lucie, que quelqu'un y échappe? Dans les ménages, ce

qu'il y a parfois de bon, c'est le silence: les deux partenaires jouent

sans parler; ou l'un des deux joue, tout au moins, et l'on en conclut

que ça va bien...

--Comment as-tu pu, avec moi, garder le silence si longtemps?

--Je ne t'aurais jamais parlé si des événements trop forts ne t'avaient

pas obligée, toi, à me faire tes confidences. Tu te taisais bien, toi

aussi, avant la grande explosion!

--Mais, ma chère petite, moi, je me taisais parce que je n'avais rien à

dire.

--Ah bien! alors, tu peux te flatter d'en avoir eu une chance!

--Mais enfin quoi? ma pauvre Mathilde. Que reproches-tu sérieusement à

ton mari?

Mathilde, de la meilleure foi du monde, poussait un soupir, et son

regard semblait offensé par la vision d'un passé lourd d'opprobre:

--Henri, vois-tu, passe pour un caractère réservé: il y a en lui de la

sournoiserie. Tu me diras que c'est une tare professionnelle,

l'habitude qu'ont ces hommes qui sont dans les affaires de garder pour

eux toute une importante partie de leur vie; ils ne savent plus où

commencer quand il s'agit de raconter leur histoire... Je me dis parfois

que si j'avais épousé un artiste, un homme de lettres, par exemple, eh

bien! comme leurs histoires peuvent être intéressantes pour nous,

peut-être me les aurait-il racontées...

--Ah! ah! ah! Mathilde, tu me fais rire.

--Pourquoi?

--Parce qu'un artiste, un homme de lettres a mille occasions d'avoir des

histoires qui, tout intéressantes qu'elles puissent être, sont

précisément de celles qu'on ne raconte pas à sa femme. Ton mari est

architecte; il est dans ses ateliers, dans ses chantiers; évidemment, il

ne va pas te raser avec des devis, des procès, des prix de

main-d'oeuvre, ou de béton armé!

--Aussi, je te le répète, ne me dit-il rien du tout.

--Ce n'est pas forcément de la sournoiserie.

--C'en est, parce que j'ai vu, nombre de fois, à son oeil...

--Qu'est-ce que tu as vu à son oeil?

--Oh! mille et une choses que je connais bien: des traces de fatigue

d'abord...

--Mathilde! Mais ces messieurs ont quelquefois des travaux éreintants;

s'ils ne se plaignent pas; si, en rentrant, ils sont tout de même prêts

à endosser leur habit, à sortir avec nous pour dîner en ville, aller au

théâtre ou recevoir chez eux, ça peut être héroïque, sais-tu?

--Oui, défends-les. Ça te va bien, ma chérie! Tu as en ce moment un

genre d'héroïsme, toi, qui consiste à ne pas vouloir à tout prix que je

sois à plaindre comme toi...

--Mais, ma pauvre Mathilde, je ne fais aucun effort, je n'ai aucun

mérite, je te prie de le croire. Je ne te vois pas à plaindre, quoi que

tu dises...

--Bon, bon!... patience!... Qui vivra verra.

--On dirait que tu cherches des arguments pour me convaincre et que tu

ne les trouves pas. Tu es comme un juge d'instruction en présence d'un

présumé coupable, et qui, avant de connaître l'individu, penche du côté

de la culpabilité.

Mathilde sourit, malignement et tristement:

--Oui, oui, dit-elle, je penche... en effet.

Et elle penchait!

Chaque jour elle arrivait chez Lucie, prétextant de ne pas pouvoir

attendre la visite de son amie tant elle était inquiète du sort de la

femme de cet indigne Clamoret et de la marche des événements concernant

Lucie; événements réels, ceux-là: examen de la situation de fortune,

commencement de la procédure en divorce, etc. Lucie s'était réfugiée

chez madame Lagrainée sa mère: événement incontestable, encore,

celui-là. Mathilde arrivait, empressée, comme on va chez un malade. Et,

aussitôt posées les premières questions, par un brusque détour nullement

feint, nullement cherché non plus, et presque à propos, tant nous avons

l'habitude de nous servir de l'analogie dans la conversation, Mathilde

glissait, comme par une pente naturelle et inévitable, glissait à la

propre instruction qu'elle menait chez elle, sans le secours d'aucun

homme de loi, encore, et qui avait abouti, chaque jour, à la découverte

de quelque méfait du malheureux et innocent Henri!

Lucie, quoique ayant sujet de s'impatienter, la laissait aller,

heureuse, après tout, d'avoir près d'elle une amie très sincèrement

dévouée, confuse d'ailleurs aussi, puisqu'elle reconnaissait

qu'elle-même avait semé le germe de la manie dont Mathilde était à

présent atteinte. Et, après avoir résumé en deux ou trois points, les

progrès de sa situation personnelle, elle était tout oreilles pour la

pauvre Mathilde, lui prodiguant les objections, dénichant dans les

recoins de sa cervelle pourtant bien fatiguée des motifs propres à

détruire les sujets d'alarme. Les rôles étaient renversés: c'était elle

désormais, la consolatrice.

Le dangereux jeune homme · 第 21 / 40 题