II

Des deux femmes qui se séparaient à cette heure-là, l'une jouissant du

bonheur domestique le plus sûr, mère de cinq beaux enfants, épouse

idolâtrée d'un homme excellent, et l'autre, qui sentait sur ses épaules

le poids de toute sa maison écroulée, la plus malheureuse était la

première.

Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part très vive au

désastre éprouvé par son amie, plus malheureuse probablement parce

qu'elle était encore sous le coup de l'inconcevable et désolante

surprise dont le temps avait déjà émoussé les pointes pour la patiente

principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a déjà pu voir, parce

que, dès les premières nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait

imaginé une infortune pareille pour elle-même.

Mathilde demeura abîmée, incapable de se livrer à aucune occupation;

elle renonça à un thé où elle était priée, à des courses, pourtant

utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit à son petit

bureau, ordonna qu'on ne vînt la déranger sous aucun prétexte; et, comme

elle en avait coutume dans les occasions où il y avait à réfléchir, elle

prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis

son enfance, qu'avec une plume et du papier on supplée à l'inconvénient

du tumulte des pensées, on fait de l'ordre, on met les choses en place.

Une fois armée de sa plume et penchée sur le papier, elle inscrivait des

primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagnés

de signes de convention, étranges et cabalistiques, par le moyen

desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pensée aux yeux d'un

indiscret, et par lesquels, en réalité, elle se dissimulait à elle-même

l'imprécision de sa pensée.

Une croix, deux barres parallèles, une croix de saint André; les mêmes

signes doublés par des parallèles, se compliquant de points semés à

l'extrémité des lignes ou au creux des angles; des étoiles, des

circonférences, des carrés, des triangles; un chevauchement de toutes

ces figures; parfois des initiales, un mot abrégé, une date, le nom d'un

mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points

de repère entre lesquels la pensée fiévreuse traçait les arabesques les

plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel

autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il était sorti à telle

heure: pourquoi? Le déjeuner en ville qu'il avait prétexté était-il

vérifiable? S'en informer; remarquer si le déjeuner se renouvelait ou

non, si un tel qui y assistait lui avait parlé de ce repas, si ce

monsieur avait affecté de ne pas lui en parler. S'enquérir aussi de la

conduite d'un tel. Était-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne

serait-ce pas, au contraire, un compère complaisant dont Henri pouvait

user? On conçoit l'étendue de la divagation et l'importance du supplice!

Quand une feuille de papier était noircie de signaux, la pauvre femme

oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans

le chemin d'un signe à l'autre; elle restait là devant, les yeux

hagards, et, tout à coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait

la feuille, et la chiffonnait ou la déchirait en minimes morceaux. Et

parce qu'elle n'avait abouti à rien, parce qu'elle n'était pas arrivée à

établir la moindre probabilité d'un geste douteux de la part de son

mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance à

partir d'un fait et à en déduire les conséquences logiques ou les

développements vraisemblables.

L'honnête et irréprochable Henri trouvait, ce soir-là, à l'heure du

dîner, sa femme dans un état inquiétant. Jamais il n'avait vu à Mathilde

pareille figure. Que lui était-il arrivé? S'il eût eu quelque

disposition à faire comme elle, quel beau jeu pour échafauder le plan

d'un roman dont sa femme eût été l'héroïne! Mais il ne doutait pas plus

de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-même, et il voulait

à toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.

--Tu es fou! s'écriait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je

prenne ma température? Je suis nerveuse, voilà, tout. Cela peut arriver

à une femme, surtout à une femme qui a entendu ce que Lucie lui a

raconté tantôt...

--Qu'est-ce que Lucie t'a raconté tantôt?

Et Mathilde de reprendre le récit des malheurs de Lucie, mais de le

reprendre sur un ton acrimonieux, rendu âpre par un ressentiment non

dissimulé contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tête de son

mari tout comme s'il eût été, lui, responsable de tout ce qu'avait

commis le mari de Lucie.

--Tu ne t'indignes pas? s'écriait Mathilde, à peine commencée son

histoire.

--Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses

et qu'il désirait que sa femme ne le sût pas.

--Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres

choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais

poursuivre toi-même...

--Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux

courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journée

comme un ours et sans y fréquenter le monde des courses qui comprend des

hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spécialistes

aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientèle féminine...

--Comment sais-tu ça?

--Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles à fond

de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la

nuit de denrées afin que les marchands et les ménagères puissent s'y

approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.

--Pourquoi n'en parles-tu jamais?

--Parce que cela ne m'intéresse pas particulièrement ou, si tu veux,

parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu'à présent éprouvé un attrait

extrême pour ce genre de conversation.

--Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas très nets.

Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il

faisait?

--Parce que tu l'aurais aussitôt répété à sa femme et qu'un homme qui

reçoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.

--Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!

--Raison de plus pour considérer comme superflu de lui donner plus de

publicité.

--Cependant, si Lucie avait été avertie plus tôt, elle ne serait sans

doute pas réduite à la misère aujourd'hui.

--Remarque que je ne sais, personnellement, aucun détail concernant les

façons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de

lui-même, à savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que

Lucie n'en fût pas informée. Le reste, je le supposais; étais-je

autorisé à dire à Lucie:

«--Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises

connaissances?»

--Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?

--Mais, certainement.

--Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sûre?

--Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.

--Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empêche que c'est terrible pour

une femme de penser que son mari est la nuit là-bas.

--Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari

ne peut, à la fois, dormir à côté d'elle et être «là-bas».

--Oui, mais Lucie?

--Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser

comme si j'étais l'auteur de sa mésaventure!

--Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Je crois que tous, tant

que vous êtes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous

pendre...

--Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est

qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe

petit ou grand, il y a une solidarité que nous oublions trop facilement.

Nous devrions veiller à la conduite de nos amis comme à celle de nos

filles...

--Choisissez au moins vos amis!

--Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis

dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a épousé Clamoret alors que nous

avions déjà un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas fréquenter

son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...

--Tu aurais dû deviner ce qu'il était.

--Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.

--Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie,

c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...

--Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que

j'avais mes raisons.

--Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...

--Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des

raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.

Le dangereux jeune homme · 第 20 / 40 题