Des deux femmes qui se séparaient à cette heure-là, l'une jouissant du
bonheur domestique le plus sûr, mère de cinq beaux enfants, épouse
idolâtrée d'un homme excellent, et l'autre, qui sentait sur ses épaules
le poids de toute sa maison écroulée, la plus malheureuse était la
première.
Malheureuse, sans doute, parce qu'elle prenait une part très vive au
désastre éprouvé par son amie, plus malheureuse probablement parce
qu'elle était encore sous le coup de l'inconcevable et désolante
surprise dont le temps avait déjà émoussé les pointes pour la patiente
principale; mais malheureuse surtout, comme on l'a déjà pu voir, parce
que, dès les premières nouvelles de l'infortune de Lucie, elle avait
imaginé une infortune pareille pour elle-même.
Mathilde demeura abîmée, incapable de se livrer à aucune occupation;
elle renonça à un thé où elle était priée, à des courses, pourtant
utiles, qu'elle devait faire pour les enfants. Elle s'assit à son petit
bureau, ordonna qu'on ne vînt la déranger sous aucun prétexte; et, comme
elle en avait coutume dans les occasions où il y avait à réfléchir, elle
prit une plume et du papier, car elle avait toujours cru, et ceci depuis
son enfance, qu'avec une plume et du papier on supplée à l'inconvénient
du tumulte des pensées, on fait de l'ordre, on met les choses en place.
Une fois armée de sa plume et penchée sur le papier, elle inscrivait des
primo, des secundo, des tertio, suivis de traits violents, accompagnés
de signes de convention, étranges et cabalistiques, par le moyen
desquels elle croyait dissimuler l'expression de sa pensée aux yeux d'un
indiscret, et par lesquels, en réalité, elle se dissimulait à elle-même
l'imprécision de sa pensée.
Une croix, deux barres parallèles, une croix de saint André; les mêmes
signes doublés par des parallèles, se compliquant de points semés à
l'extrémité des lignes ou au creux des angles; des étoiles, des
circonférences, des carrés, des triangles; un chevauchement de toutes
ces figures; parfois des initiales, un mot abrégé, une date, le nom d'un
mois, d'un des jours de la semaine, etc... tout cela formait des points
de repère entre lesquels la pensée fiévreuse traçait les arabesques les
plus fantasques. Tel jour, Henri lui avait dit tel mot; tel jour, tel
autre qu'elle n'avait pas compris parfaitement; il était sorti à telle
heure: pourquoi? Le déjeuner en ville qu'il avait prétexté était-il
vérifiable? S'en informer; remarquer si le déjeuner se renouvelait ou
non, si un tel qui y assistait lui avait parlé de ce repas, si ce
monsieur avait affecté de ne pas lui en parler. S'enquérir aussi de la
conduite d'un tel. Était-ce un homme sur qui l'on pouvait faire foi? Ne
serait-ce pas, au contraire, un compère complaisant dont Henri pouvait
user? On conçoit l'étendue de la divagation et l'importance du supplice!
Quand une feuille de papier était noircie de signaux, la pauvre femme
oubliait la valeur conventionnelle de chacun d'eux; elle se perdait dans
le chemin d'un signe à l'autre; elle restait là devant, les yeux
hagards, et, tout à coup, d'un mouvement d'impatience, elle saisissait
la feuille, et la chiffonnait ou la déchirait en minimes morceaux. Et
parce qu'elle n'avait abouti à rien, parce qu'elle n'était pas arrivée à
établir la moindre probabilité d'un geste douteux de la part de son
mari, elle doutait de lui davantage, accusant sa propre impuissance à
partir d'un fait et à en déduire les conséquences logiques ou les
développements vraisemblables.
L'honnête et irréprochable Henri trouvait, ce soir-là, à l'heure du
dîner, sa femme dans un état inquiétant. Jamais il n'avait vu à Mathilde
pareille figure. Que lui était-il arrivé? S'il eût eu quelque
disposition à faire comme elle, quel beau jeu pour échafauder le plan
d'un roman dont sa femme eût été l'héroïne! Mais il ne doutait pas plus
de sa femme qu'il n'avait de raison de douter de lui-même, et il voulait
à toute force envoyer chercher leur ami, le docteur Cuvier.
--Tu es fou! s'écriait Mathilde, je ne suis pas malade. Veux-tu que je
prenne ma température? Je suis nerveuse, voilà, tout. Cela peut arriver
à une femme, surtout à une femme qui a entendu ce que Lucie lui a
raconté tantôt...
--Qu'est-ce que Lucie t'a raconté tantôt?
Et Mathilde de reprendre le récit des malheurs de Lucie, mais de le
reprendre sur un ton acrimonieux, rendu âpre par un ressentiment non
dissimulé contre la race des hommes, enfin, d'en marteler la tête de son
mari tout comme s'il eût été, lui, responsable de tout ce qu'avait
commis le mari de Lucie.
--Tu ne t'indignes pas? s'écriait Mathilde, à peine commencée son
histoire.
--Je savais, dit tranquillement Henri, que Clamoret jouait aux courses
et qu'il désirait que sa femme ne le sût pas.
--Ah! il te mettait dans ses confidences! Tu dois savoir bien d'autres
choses encore: il est sans doute inutile que je continue; tu pourrais
poursuivre toi-même...
--Sans grande chance de me tromper, je pourrais te dire qu'allant aux
courses, en cachette de sa femme, il n'y devait pas passer sa journée
comme un ours et sans y fréquenter le monde des courses qui comprend des
hommes et des femmes du meilleur monde, comme on dit, des spécialistes
aussi, qu'on retrouve dans les bars avec toute une clientèle féminine...
--Comment sais-tu ça?
--Mais, ma bonne amie, comme je sais qu'il passe des automobiles à fond
de train dans la rue ou comme je sais que les Halles s'emplissent la
nuit de denrées afin que les marchands et les ménagères puissent s'y
approvisionner le matin. Il y a des choses que tout le monde sait.
--Pourquoi n'en parles-tu jamais?
--Parce que cela ne m'intéresse pas particulièrement ou, si tu veux,
parce qu'il me semble que tu n'as pas jusqu'à présent éprouvé un attrait
extrême pour ce genre de conversation.
--Je vois que tes motifs de ne pas parler de cela ne sont pas très nets.
Mais en ce qui concerne Clamoret, pourquoi ne m'avoir pas dit ce qu'il
faisait?
--Parce que tu l'aurais aussitôt répété à sa femme et qu'un homme qui
reçoit une confidence se croit tenu de la garder pour lui.
--Mais tout le monde savait la conduite de Clamoret!
--Raison de plus pour considérer comme superflu de lui donner plus de
publicité.
--Cependant, si Lucie avait été avertie plus tôt, elle ne serait sans
doute pas réduite à la misère aujourd'hui.
--Remarque que je ne sais, personnellement, aucun détail concernant les
façons d'agir de Clamoret. J'ai dit seulement ce que je tiens de
lui-même, à savoir qu'il allait aux courses et qu'il souhaitait que
Lucie n'en fût pas informée. Le reste, je le supposais; étais-je
autorisé à dire à Lucie:
«--Votre mari doit aller dans les bars et y nouer de mauvaises
connaissances?»
--Est-ce que tu sais ce que c'est, toi, que ces bars?
--Mais, certainement.
--Tu as l'aplomb de me dire cela! Tu y passes la nuit, je suis sûre?
--Oui, Mathilde, toutes les fois que tu as le sommeil profond.
--Tu ris, tu ris; tu te fiches de moi; n'empêche que c'est terrible pour
une femme de penser que son mari est la nuit là-bas.
--Mais ce qui est consolant pour une femme, c'est de penser que son mari
ne peut, à la fois, dormir à côté d'elle et être «là-bas».
--Oui, mais Lucie?
--Je ne te dis pas que Lucie ait de la chance. Mais tu viens m'accuser
comme si j'étais l'auteur de sa mésaventure!
--Veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Je crois que tous, tant
que vous êtes, les hommes, vous ne valez pas la corde pour vous
pendre...
--Ce que je vois de plus certain, dit le sage Henri Angibault, c'est
qu'entre hommes comme entre femmes, comme entre membres d'un groupe
petit ou grand, il y a une solidarité que nous oublions trop facilement.
Nous devrions veiller à la conduite de nos amis comme à celle de nos
filles...
--Choisissez au moins vos amis!
--Je me permettrai de te faire remarquer que c'est toi qui es, depuis
dix ans, l'amie de Lucie; qu'elle a épousé Clamoret alors que nous
avions déjà un enfant, et que si j'avais fait mine de ne pas fréquenter
son mari, j'en aurais pris pour mon humeur capricieuse!...
--Tu aurais dû deviner ce qu'il était.
--Mais, je l'ai vu tout de suite tel qu'il est.
--Supposer que je sois incapable de me taire, même si l'on m'en prie,
c'est manquer de confiance en moi... ou croire en mon imbécillité...
--Appelle les choses du nom qu'il te plaira; mais reconnais, toi, que
j'avais mes raisons.
--Oh! il est facile de se retrancher derrière des raisons...
--Comme en toute querelle entre homme et femme, il y a en effet des
raisons que ni l'un ni l'autre ne comprennent.