ANALOGIE

_A E. Gérard-Gailly_.

I

Au moment où l'on allait se mettre à table, le domestique présenta à la

maîtresse de maison un pneumatique.

--Je parie, dit Mathilde Angibault, que c'est cette pauvre Lucie à qui

il est encore arrivé une anicroche... Elle traverse une période de

déveine.

Et, en effet, le télégramme était de Lucie Clamoret qui se décommandait

à la dernière heure en écrivant à sa chère Mathilde: «Tu ne seras qu'à

demi étonnée, ma pauvre amie: une tuile! je suis anéantie; je

t'expliquerai tout demain à trois heures si tu peux me recevoir.»

Alors, on bouleversa l'ordre des places, avant de s'asseoir. Quelqu'un

dit:

--Les Clamoret n'ont donc plus le téléphone?

--Je crois que leur poste est en réparation, dit Mathilde, d'un ton

généreux. C'est assez désagréable: ne les accablons pas.

Cependant, çà et là, autour de la table, des chuchotements avertissaient

ceux qui étaient dans l'ignorance de la nouvelle: ça n'allait pas chez

les Clamoret, pas du tout.

Et les commentaires les plus fantaisistes d'aller leur train, avec

discrétion toutefois, car on savait l'intime amitié qui unissait Lucie

Clamoret à Mathilde Angibault.

Mais les échos, atténués, persistèrent parmi les groupes, durant la

soirée, et on opposait le ménage de ces «pauvres» Clamoret, qui,

décidément, jouait de malheur, à celui des Angibault, presque son

inséparable, et de qui la prospérité et l'union étaient exemplaires.

Mathilde, quoiqu'elle pratiquât avec sa bonne grâce habituelle ses

devoirs, et toute souriante et causante qu'elle fût, ne dissimulait pas

tout à fait un souci: elle pensait à sa chère Lucie sur la tête de qui

une nouvelle «tuile» était tombée.

Aussi, le lendemain, attendit-elle avec impatience la visite de son

amie.

Lucie arriva à trois heures tapant. A ce moment, on savait qu'Henri

Angibault était parti, pour son bureau, et les enfants ou sortis ou au

travail avec l'institutrice.

Les deux jeunes femmes s'embrassent, un peu pâles, aussi fiévreuses

l'une que l'autre; Lucie entraîne Mathilde vers un siège de coin, dans

la partie ombreuse de la pièce. Le coeur de Mathilde palpite.

--Eh bien! Eh bien! Qu'y a-t-il? demande-t-elle.

Lucie hésite un instant; on dirait que son cou grossit; elle ramasse en

boule toutes les parties du discours qu'elle veut tenir et elle voudrait

à la fois et expectorer le tout d'un seul mouvement et le diluer en

parcelles innombrables, car si un délestage immédiat est à souhaiter, il

y a aussi quelque satisfaction à narrer par le détail, et en prenant son

temps, les maux dont nous souffrons.

La boule fait irruption, mais on s'aperçoit qu'une fois produite

l'espèce de sidération--que celui qui parle éprouve presque autant que

celui qui écoute--et quelle que soit la violence du choc, tout reste

encore à exprimer.

--Il y a, dit Lucie--mon Dieu, tu savais que nous avions des embarras

d'argent...--Eh bien! il y a que mon mari me trompe, ma chère... qu'il

me trompe effrontément, et cela depuis au moins cinq ans! Il y a qu'il

est ruiné aux trois quarts; et qu'en tout cas ma dot personnelle me

paraît volatilisée...

--C'est impossible! dit Mathilde. Je n'en crois pas un mot.

--Je procède par le commencement, fit avec calme Lucie.

Les mains se quittent, et Mathilde s'assoit, bien, après avoir fourragé

autour d'elle les coussins, comme si, dans la pièce voisine, Boskoff se

mettait au piano.

--... Depuis au moins cinq ans! reprend Lucie.

--Mais, ma chérie, tu l'aurais su! objecte Mathilde; cela ne se cache

plus: il n'y a pas une maîtresse de maison qui ne profite du moindre

flirt pour inviter constamment avec nos maris la femme qui semble leur

plaire...

--Je l'aurais su, et de cette façon-là et par vingt bonnes amies, si ça

s'était passé à peu près convenablement; j'entends: si ça s'était passé

dans notre monde...

--Ah! c'était avec une...

--Pas tout à fait; mais enfin, avec une théâtreuse, ou, si tu préfères:

une de nos charmeuses les plus comme il faut!

--Aïe!... Après tout, pourquoi sommes-nous enragées à passer nos soirées

dans ces boîtes de Montmartre, des Champs-Élysées ou des Boulevards? Les

femmes qui y triomphent ne le font que par leurs charmes physiques. Nous

ne parlons que d'eux, et nous les détaillons comme des chefs-d'oeuvre;

comment nos maris seraient-ils insensibles?

--Dis donc, tu as l'air de trouver tout naturel ce qui m'est arrivé?

--Je le trouve tellement naturel que je songe en ce moment à mon propre

sort et me demande s'il est possible qu'Henri n'en ait pas fait

autant...

--Ton mari! Mais, Mathilde, tu es folle! Il t'adore; il n'a jamais connu

d'autre femme que toi; c'est toi qui m'en as fait la confidence; il te

donne un bébé chaque année!

--Oui, oui, précisément; c'est ce dernier point qui m'invite à

réfléchir... Ces périodes critiques, ma bonne amie!... Crois-tu que je

sois assez sotte pour n'avoir jamais songé à cela?

--Mais tu n'y as pas songé, ma chère Mathilde, parce que tu as bien vu

que ton mari ne cessait jamais de t'aimer.

--Et toi, si ce que tu me racontes est vrai, t'es-tu aperçue que le tien

cessait de t'aimer?

--Oh! le mien, c'est bien différent: c'est un monstre.

--Comment sais-tu qu'il est un monstre? Parce que tu as--ou tu prétends

avoir--découvert le pot aux roses; mais avant, était-il un monstre?

--Il l'était, mais moi, une bête.

--C'est exactement ce que je crois avoir été, tout comme toi.

--Mais, toi, saperlipopette, tu ne te fondes sur rien. Moi, j'ai des

faits. Ce sont ces faits que j'ai à te raconter.

--C'est vrai, ma pauvre Lucie. Allons, les faits, raconte-les.

Les faits, mon Dieu, c'était bien simple. Lucie eut tôt fait de les

raconter. Une amie bienveillante «s'était fait un devoir» de venir

l'avertir.

--Mon mari a des affaires, n'est-ce pas? qui l'appellent de temps à

autre en province. Il prenait une petite valise; il consultait

l'indicateur; il faisait demander un taxi; tu sais qu'il a toujours eu

horreur qu'on le conduise à la gare; il m'embrassait, et... il avait

l'air de partir!

--Non! non! non! Je ne croirai pas cela!

--C'était très bien joué. Il y en avait pour un jour, deux jours,

quelquefois trois. Le misérable revenait tout innocemment, avec sa

petite valise. Le reste du temps: un mari modèle. Mais encore, que

savons-nous de ce qu'ils font de leurs après-midi, de leurs dîners

d'hommes?

--Tu vois bien! s'écria Mathilde; c'est toi-même qui le dis: nous ne

savons pas! Que fait Henri? Dieu de Dieu! qui me garantit qu'Henri...?

--Mais, ma pauvre amie, ton Henri a ses bureaux au cinquième; il est

mêlé à ses employés, comme eux en blouse, et il met lui-même la main à

ses épures; il ne sort que le matin pour aller--toujours avec un

employé--visiter ses chantiers; tu t'es plainte, maintes fois, qu'il te

rentrait tout blanchi par le plâtre ou couvert de gravats.

--Je ne suis pas toujours au cinquième!... Les gravats sont peut-être

quelquefois de la poudre?...

--Tu me ferais rire, tiens, Mathilde, malgré tous mes ennuis!

Mathilde soupire. Mais elle veut savoir encore.

--Les voyages, la petite valise, tout ça ne me dit pas comment l'amie

qui t'a avertie a été témoin...

--C'est très simple: l'autre jour, à un goûter, elle me dit:

«--Eh bien! est-ce que votre mari a été heureux à Longchamp?

»--A Longchamp! Quand ça?

»--Ah! pardon, cela suffit: il ne vous a pas parlé; c'est qu'il a

perdu... Je suis une indiscrète...»

»Je ne savais même pas que mon mari allât jamais aux courses... Je n'ai

pas flanché, heureusement; j'ai feint de prendre gaiement la chose. J'ai

dit:

«--Le coquin ne m'a pas avertie. Ce n'est pas tant à cause de la perte,

mais il est plein d'amour-propre: il a dû être vexé de s'être laissé mal

tuyauter...»

»En attendant, j'étais informée d'un fait capital: c'est que mon mari

était la veille à Longchamp; or, la veille, il était parti avec la

petite valise!... Tu parais songeuse, Mathilde; à quoi penses-tu?

--Je pense, dit Mathilde, à un certain jour où le mien n'est pas rentré

déjeuner.

--Oh! écoute, tu es décourageante; je ne te raconterai plus rien. Je te

dis mon malheur, qui est réel, considérable, et qui me tue; et tu

t'adonnes à des imaginations égoïstes et puériles.

--Egoïstes, peut-être, mais puériles, qui sait? On verra. Allons, Lucie,

continue. Te voilà avertie que ton mari simule un déplacement qu'il

n'accomplit pas, et puis, en somme, c'est tout. Il commet un petit

mensonge, il joue la comédie, probablement parce qu'il a la passion du

jeu, tout simplement, et qu'il ne veut pas que tu t'en tourmentes. Mais

après? Rien ne prouve qu'il te trompe; ce qui s'appelle tromper...

--Je vais t'apprendre si rien ne me le prouve! Es-tu assez innocente

pour penser que l'intervention de ma bienveillante amie ait été le fruit

du seul hasard? Allons donc! C'était bel et bien une manière d'amorcer

une histoire, toute une histoire qu'elle désirait me raconter par le

menu.

»Deux jours après sa première gentillesse relative à l'affaire de

Longchamp, la même personne vient à moi. C'était chez madame X...

«--Vous êtes mélancolique, me dit-elle. Je suppose bien que le Grand

Prix ne vous a pas été fatal au point d'influer sur votre humeur?»

»Je sens aussitôt qu'elle avait prémédité d'insister sur la rencontre de

mon mari au Grand Prix. Je n'étais pas plus mélancolique que de coutume;

mais en commençant par une douce compassion, la dame pénétrait dans le

sentier qui lui plaisait. Elle me demanda si je m'intéressais aux

courses. Tu sais que je n'y mets pas les pieds.

«--Oh! mais alors, c'est toute une partie de la vie qui échappe à la

communauté. Voilà qui m'explique bien des petites choses...

»--Que voulez-vous dire? J'avoue que je ne vous comprends absolument

pas...

»--Je veux dire que si le mari joue, et la femme non, si le mari est

assidu aux épreuves sportives et si la femme n'y va seulement pas

montrer ses toilettes, c'est tout un large terrain, de la dimension du

champ de courses, si vous voulez, qui s'étend entre l'homme et la femme,

et d'un bord à l'autre, dès lors, à peine s'aperçoivent-ils. Comment

feraient-ils pour s'entendre?...»

»J'étais vexée.

«--Mais, je vous assure, chère madame, que mon mari et moi nous nous

sommes toujours très bien entendus...»

»N'empêche que j'apprenais, sans avoir l'air d'y prendre garde, que mon

mari était assidu aux courses. Il ne m'en avait jamais parlé. Mon

excellente amie se confond en excuses: elle n'a, certes, voulu insinuer

quoi que ce soit... Il y a à toute règle des exceptions... etc. Et puis,

elle soupire:

«--Ah! vous êtes au nombre des privilégiées, si vous vous entendez

toujours avec votre mari! Qui d'entre nous en pourrait dire autant?»

«Et elle glisse à la confidence. Elle me cite un ou deux traits à elle

personnels, assez insignifiants, d'ailleurs; elle m'en cite qui

intéressent des connaissances communes...

--Elle ne t'a pas parlé de moi, au moins?

--Ma chère Mathilde, je te jure que tu deviens stupide. Laisse-moi

parler: tu ne mérites pas que je tienne compte de tes interruptions. Je

continue: finalement, la délicieuse femme ajoute:

«--Voyez-vous, il n'y en a pas une de nous à qui le malheur ne soit

arrivé.»

«Je ne voulais pas avoir l'air d'une présomptueuse par trop niaise en

protestant que, pour ma part, j'ignorais que le «malheur» m'eût,

jusqu'ici, frappée. Je dus prendre une certaine mine d'acquiescement.

Et, aussitôt, sans plus temporiser, elle me saisit la main, les deux

mains, en me disant, du ton le plus mielleux:

«--Pauvre petite!...»

«Ça y était! Je n'avais plus qu'à me laisser raconter mon «malheur».

«--Il ne faut pas avoir d'orgueil et se croire trop exceptionnelle, me

dit-elle; mais, avouez-moi,--je vous consulte à cause de votre

intelligence:--qu'est-ce qui vous a été le plus pénible, à vous? Quand

c'était avec une femme du monde, ou bien avec une autre?».

--Est-il possible, dit Mathilde, de s'entendre dire des choses

pareilles? Tu ne l'as pas écrasée sous ton talon, cette vipère-là?

--Tais-toi. J'étais tout oreilles. J'étais prête à supporter n'importe

quoi pour apprendre davantage. Figure-toi ce que c'est: on croit à son

bonheur; on est sûr de connaître sa propre vie, que diable! Pas du tout:

vous voilà en face de quelqu'un qui la sait, votre vie, et qui va vous

la détailler page par page...

--Tu le vois bien! C'est toi qui le dis: nous ne connaissons pas notre

vie... Nous sommes là à croire à notre bonheur... Ah! mon Dieu! Ah! mon

Dieu!...

--Mathilde, ne déraille pas, je t'en supplie. Il ne s'agit pas de toi.

Rien de tout ceci n'a le moindre rapport avec ton bonheur et ta vie à

toi... Veux-tu ou ne veux-tu pas que je te raconte ce qui me concerne?

--Vas-y! Ce qui te concerne s'applique aussi à bien d'autres...

--Enfin... Je prends, vis-à-vis de ma «vipère», comme tu l'appelles, le

parti de répondre aussi évasivement que possible. Je lui dis, ma foi, ce

que j'ai toujours pensé, à savoir que la chose la plus désobligeante

pour moi était de me trouver nez à nez avec une rivale, de l'entendre me

parler, d'être obligée de lui répondre.

«--Vous êtes une sentimentale, me dit-elle: mais les autres, celles qui

ne nous arrachent pas une parole de bienvenue, nous coupent les cordons

de notre sac...

«--Que voulez-vous dire par là, madame?

«--Décidément, vous êtes encore plus charmante que je ne pensais!

fait-elle: votre sac, ma petite, ce sac que vous tenez à la main et où

se trouvent votre rouge, votre poudre et aussi votre porte-billets...

«--Oh! dis-je, bêtement piquée...»

«Dieu, qu'une femme heureuse peut être ignorante!

«--...Mais, mon mari est jeune, c'est un très joli garçon: à supposer

qu'il lui passe un caprice, je ne suppose pas que cela puisse lui coûter

cher...»

» C'est ici que tu aurais vu ta vipère se tordre, ma pauvre amie.

»--Mais, dit-elle, jeunes ou vieux, beaux, ou laids, c'est la même

chose, petite oie blanche! L'or est un métal qui s'amalgame à l'amour

comme à la nacre des dents les plus séduisantes; il y a bien peu de

gamins, même frais émoulus du collège et dénués tout à fait d'argent de

poche comme de savoir-vivre, qui échappent à la règle.

»--Alors, je m'en tiens à ma préférence, lui dis-je, et qui était tout à

fait désintéressée: j'aime mieux que certains contacts directs soient

évités.»

»Tu comprends comme, pas à pas, j'étais informée: maintenant, je savais

que mon mari avait une maîtresse, en plus de la manie du jeu, et que

l'une et l'autre lui devaient coûter cher. Je tremblais, mais j'eus la

force de jouer l'indifférente. Je lui dis d'un ton gaillard:

«--Il est aussi vilain d'être jaloux que d'être intéressé.»

«Il paraît que mon ton devait être convaincant: je t'assure qu'elle m'a

cru. Elle a paru même embarrassée, ne sachant trop si elle avait affaire

à une fausse innocente ou à une femme qui se payait sa tête.

«Tu sais que c'est souvent notre force, à nous qui ne sommes pas des

rouées ni même des habiles, de désarçonner, chemin faisant, par notre

ingénuité, des femmes qui s'en vont caracolant avec autant de science

que d'audace... C'est ce qui m'est arrivé dans la circonstance que je te

rapporte. On m'a laissée en paix, du moins pour ce jour-là. Et je me

suis crue débarrassée. Naïveté! Ce n'est pas la «vipère» qui est revenue

à moi; c'est moi qui, bientôt, n'avais plus de cesse que je ne fusse

retournée à elle. Piquée, blessée, je me roulais dans mon amour-propre,

c'est très bien; mais j'étais intriguée autant que confuse; le premier

chapitre d'une histoire m'était lu à haute voix; il me fallait la suite.

Où la prendre? Suivre ou faire suivre mon mari? Quand on n'a pas

l'habitude de ces opérations-là, c'est bien inexécutable. Tout bien

réfléchi, le plus simple me parut encore de m'humilier devant la

«vipère» et de lui laisser entendre que, mon Dieu, j'avais crâné un peu

et que, si j'avais des doutes, je ne possédais, du moins, aucune

certitude concernant le sujet dont elle m'avait entretenu.

«Ma petite, j'ai fait des bassesses pour obtenir ce qui devait, de toute

évidence, me causer le plus grand mal. J'avais l'occasion de rencontrer

fréquemment cette femme; je me suis peu à peu rapprochée d'elle. J'ai

fait la bavarde, la femme qui s'en moque: peu s'en est fallu que je ne

lui laisse supposer que si mon mari me trompait, ce n'était pas lui qui

prenait les devants!... Oui, oui, elle a été, un jour,--je revois encore

l'heure et le lieu,--à presque me demander le nom de mon amant!... Où

l'on peut être précipitée d'un coup, vois-tu bien, c'est

invraisemblable!

«C'est qu'à mesure qu'elle me voyait moins inexpérimentée, étant donné

le premier effet que je lui avais produit, elle me croyait plus remplie

de dissimulation et d'astuce. Elle croyait que j'avais joué devant elle

la sainte-nitouche tandis que, peu à peu, je laissais entrevoir un état

tout à fait opposé; alors, c'est elle qui faillit craindre de paraître

en retard, et elle se mit à parler de toutes choses avec une

désinvolture, un sans-gêne! Ah! ma petite, je te prie de croire qu'il

n'y eut plus, d'elle à moi, aucune réticence, et que je n'eus pas de

peine à démêler ce qu'elle désirait me dire, quoique, à la vérité, j'aie

eu, je l'avoue, souvent bien du mal à comprendre les sujets qu'elle

traitait et dont les détails m'étaient, pour la plupart, étrangers

autant que répugnants...

--Tu parles, tu parles... observa Mathilde, et tu laisses dans le

brouillard les choses essentielles qu'elle t'a apprises. Tu pourrais me

rendre service en m'ouvrant des horizons...

--Allons, Mathilde, ta manie, encore! Je suis sûre que tu m'écoutes à

peine et que ta pensée va des choses que je te raconte à ce qui pourrait

bien par hasard, un jour, s'appliquer à toi. Ma chérie, tu n'as pas

besoin d'être informée, toi, de ce qu'il m'a fallu connaître bon gré,

mal gré, pour attraper au vol les quelques détails qui donnaient à ma

situation la précision que tu réclames. Des pièces à conviction, tu n'as

que faire de les connaître, toi. Je les ai, moi, et cela suffit.

D'ailleurs, je vois, à l'usage que tu es disposée à en faire pour te

monter sottement la tête, qu'il vaut beaucoup mieux que je n'insiste

pas. Je suis informée, moi, c'est l'essentiel. Je connais toute

l'étendue de mon malheur: il n'y avait pas que la femme qui m'a informée

qui fût en mesure de le faire; le premier avoué venu, celui auquel je me

suis adressée, connaissait le fin du fin de la chose avant que je lui en

dise les premiers mots. Tout Paris sait ce que j'ignorais; nos amies,

tes amies le savent, et il faut l'extraordinaire isolement de ton

honneur à toi pour que tu en sois encore à apprendre cela...

--Mais ton bonheur égalait le mien! c'est pourquoi tu étais ignorante.

Et tu crois que cela me rassure?

--Mon bonheur égalait le tien, mais nos conditions de vie avec nos maris

n'étaient pas du tout les mêmes; c'est pourquoi, si tu t'inquiètes de

ton sort à propos de ce que je te raconte, tu es injuste envers le

sort. Et puis, laisse-moi te dire, Mathilde, que, loin de compatir à ma

misère réelle, tu ne penses qu'aux inconvénients tout à fait chimériques

qui pourraient, par hasard, atteindre ta situation. Ce n'est pas trop

gentil. Ah! je vois qu'on est bien seule!...

--Je te demande pardon, ma pauvre Lucie: mais si! mais si! je compatis;

seulement c'est plus fort que moi: j'ai peine à croire tout ce que tu me

dis de fâcheux concernant ton cas, et il me semble que c'est à moi que

tout cela était dû. Tu verras que je m'intéresse à toi; je te le

prouverai; je ne te quitterai pas; tu dois avoir tant besoin d'être

soutenue!

Lucie essuya ses larmes et prit rendez-vous pour le lendemain avec son

amie.

Le dangereux jeune homme · 第 19 / 40 题