l’Ave-Maria sous un magnifique mausolée; ses épitaphes célébraient
ses vertus, ses talents, dans une forme païenne et chrétienne à
la fois. On y lisait entre autres choses sa réception faite aux
délégués polonais, des vers latins la proclamaient «une héroïne qui
avait attiré à elle les cœurs des plus grands princes». Après mille
péripéties ces épitaphes ont été transportées à Versailles avec la
statue du tombeau[39].
[Illustration: FRANÇOISE DE LA BAUME-MONTREVEL, Dame de CARNAVALET
Crayon anonyme]
Une autre contemporaine de Brantôme dont le nom est aujourd’hui
populaire à Paris, une grande dame que l’histoire n’a point non plus
épargnée, mais que les peintres paraissent avoir oubliée un peu, c’est
Françoise de la Baume-Montrevel, dame de Kernevenoy, ou de Carnavalet,
une des femmes de la reine Catherine, amie de Marguerite de Valois,
mariée en 1566 au gouverneur de Henri III, François de Kernevenoy,
Breton d’origine. Carnavalet est donc une déformation, un diminutif,
dans le genre de ceux donnés aux gens de la cour, _Merlurillon_ pour
Mervilliers, _Antraguet_ pour Entragues, _Fosseuse_ pour Fosseux,
et cent autres du même goût. Françoise de la Baume était fille de
cette Hélène de Tournon dont les crayonneurs ont gardé l’exquise
physionomie; elle épousa en premières noces un de ses parents, le
sieur de la Baume Saint-Sorlin, qui la fit veuve de bonne heure.
François de Kernevenoy n’eut point non plus longue vie auprès d’elle,
cinq ans après il mourait avec la réputation surfaite d’un galant
homme et, chose rare en ces temps,—c’est le mot de son épitaphe,—en
odeur de probité malgré les déplorables exemples de ses amis. «_Quique
(quod rarius inter pessima ævi sui exempla!) probitatem coluit... opes
neglexit[40]._»
Il faut dire toutefois que son mépris des richesses n’alla pas
jusqu’à la misère. Sa femme ne l’avait pas accepté pour sa bonne
mine seulement, car il était vieux et laid. Au jour de son décès, ce
contempteur sévère des biens terrestres laissait à la jeune veuve de
solides rentes sur l’Hôtel de Ville de Paris, des biens fonds, et
qui mieux est de l’argent liquide avec lequel elle acheta, en 1578,
l’hôtel de Ligneris, situé rue de la Couture-Sainte-Catherine. C’est
cette demeure charmante bâtie par Ducerceau qui porte aujourd’hui
le nom de la bonne dame, et qui servit de logis à Mme de Sévigné;
et c’est avec un crayon habile tout ce qui nous reste de l’amie de
Brantôme.
Car il la connaissait, et suivant son habitude de vieux garçon,
amoureux platonique de toutes les femmes, il s’était faufilé dans ses
bonnes grâces, et lui donnait volontiers de ces tendres conseils dont
sont coutumiers les galantins célibataires. Après ses deux aventures
conjugales, elle se trouvait «pourchassée» pour la troisième fois
par un jeune écervelé, M. de la Valette, depuis duc d’Épernon; il
l’adorait, il la voulait à tout prix. Brantôme s’entremit pour lui
avec une insistance particulière de désœuvré, mais il se heurta à la
volonté bien arrêtée de la dame. Elle aimait sa liberté; elle l’avait
aliénée deux fois, c’était assez. «Tout son contentement ne gissoit
pas en tous ces poinctz, mais en sa résolution et pleine liberté et
satisfaction de soy-mesme et en la memoyre de ses marys dont le nombre
l’avoit saoullée.»
Elle fut portraite en ce temps environ, mais le crayon ne nous en fait
pas une beauté. Elle a la figure allongée, les yeux intelligents,
quelque chose de volontaire et d’absolu, un masque énergique en un
mot. Nous ne saurions mettre un nom d’artiste sur cette œuvre enlevée
de brio à l’estompe, puissamment comprise et légère cependant. C’est
la besogne d’un crayonneur adroit, amoureux de son métier, une fine
et définitive esquisse[41]. Mme de Carnavalet réservait-elle cette
page à son amoureux reconnu, son cousin, Guillaume de Hautemer, sieur
de Fervaques, depuis maréchal de France? En tout cas c’est dans
cette liaison envahissante, dans cet amour qu’il faut chercher une
explication aux refus de la dame sur le fait d’hyménée. D’Aubigné,
qui haïssait Fervaques, et qui reportait sur Mme de Carnavalet un peu
de ce ressentiment empreint de huguenoterie, qualifiait ces rapports
d’incestueux. C’était aller un peu loin; Fervaques fut de cet avis,
car il en demanda raison à l’autre.
Dans cette histoire lamentable pour un maréchal de France, il ne faut
pas oublier que d’Aubigné est le seul narrateur et colore les faits
à sa guise. Il a trop d’esprit pour se donner tous les gants dans
les petites choses, mais pour les grandes il se traite bien. Quand
il demanda au duc de Guise l’autorisation de vider sa querelle avec
Fervaques dans le jeu de paume, le duc se serait écrié: «D’Aubigné
mon amy, ce n’est pas assez du poignard et de l’épée pour te démesler
de cette querelle, tu aurais encore à combattre la reine, car il
s’intrigue d’un métier que tu ne sais pas!»
Un soir, Fervaques rencontra son adversaire dans la
Couture-Sainte-Catherine, non loin de l’hôtel de sa maîtresse. Il
feignit de pleurer son amour défunt, de pardonner à son remontreur de
torts. En ce temps les ruisseaux couraient à la Seine à travers les
rues; de petits ponts servaient à les franchir. Fervaques entraînait
d’Aubigné vers l’un d’eux; il voulait se noyer pour échapper à sa
douleur. «Mon amy, lui dit-il, ayant résolu de quitter le monde je
n’y regrette que toy: je suy venu icy pour me tuer, donne-moy une
embrassade et puis je mourray content.» D’Aubigné se rejeta en arrière:
«—Monsieur, dit-il, vous m’avez dit autrefois que le plus grand soulas
que vous pourriez avoir seroit d’emmener avec vous dans l’autre monde
d’un coup de poignard le meilleur de vos amis; je vous conseille à
cette heure de ne point mourir sur un sujet dont l’étoffe et la façon
ne valent rien, mais pour le coup, trêve d’embrassades!—Je renie
Dieu! s’écria Fervaques, puisque tu te défies de moy, nous mourrons
ensemble!—Ce sera vous seul!» dit d’Aubigné en se mettant en garde.
Le coup est manqué, Fervaques joue le fol et le dément; il se jette
à genoux, supplie d’Aubigné de le tuer. Celui-ci refuse, hausse les
épaules et s’en va. Quelques temps après l’autre lui fait administrer
une purge qui lui procure quatre-vingts selles par jour, lui pèle la
peau et le met à deux doigts de la tombe.
Cette querelle dura des années, envenimée par Mme de Carnavalet.
Henri IV lui-même s’en mêla, parce que d’Aubigné s’était refusé à
parler pour lui à Mlle de Tignonville. Le roi, furieux, avait écouté
Fervaques, et sur ses rapports faisait grise mine à l’empoisonné. Pour
comble, celui-ci fut chargé certain jour dans les rues de Lectoure par
un Bourguignon solide, qui lui poussa des bottes désespérées. Ce fut
un nouvel échec de Fervaques. Cette fois il tenta une réconciliation
pour tuer d’Aubigné à coup sûr. Sa mèche fut encore éventée[42].
Quel maréchal de France que Fervaques, quelle «honneste dame» que sa
cousine Françoise de la Baume! mais aussi quelle langue que d’Aubigné!
Remarquez que ce sont les portraits qui nous guident dans notre
travail, et que nous n’avons point choisi les dames; elles se sont
offertes d’elles-mêmes à nous, ce sont les plus beaux crayons que
nous avons cherchés, et non les plus galantes de ces femmes. Voici,
pour la meilleure preuve, une ébauche incomparable représentant
une matrone aux lèvres pincées, aux yeux faux et investigateurs.
La lettre ancienne la nomme Mme d’Estrées, et par le costume, la
date de l’œuvre, j’ai pu reconnaître en elle Françoise Babou de la
Bourdaisière, mariée à Antoine d’Estrées, marquis de Cœuvres, grand
maître de l’artillerie[43]. Sur le simple signalement de l’artiste
nous l’eussions prise pour une mère tranquille, point douce ni
agréable, mais sérieuse et contenue. C’est se tromper que de le
croire! A la manière dont elle élevait ses filles, dont elle vivait
elle-même, son mari s’écriait dans un moment d’humeur qu’elle ferait
un clapier de p... de sa maison. Elle n’y faillit pas. Mais son
histoire est peu connue; n’était le croquis merveilleux de Clouet nous
l’eussions passée sous silence.
[Illustration: FRANÇOISE BABOU, Dame d’ESTRÉES, Mère de la Belle
GABRIELLE
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à CLOUET
(La lettre mise au bas est fausse)]
Françoise Babou sortait d’une de ces familles de finance grandies
subitement à la faveur des guerres du XVe siècle, comme celle des
Beaune-Semblançay, des Berthelot ou des Briçonnet. Ces élévations
extraordinaires apportaient à leur suite le cortège obligé des
ambitions extrêmes, du relâchement dans les mœurs, de l’amour effréné
des jouissances. A peine mariée, Françoise Babou s’était lancée dans
le tourbillon de la cour et, quoique toute jeune encore, avait fait
deux ou trois passions parmi les compagnons immédiats de Brantôme.
Et puis un jour, bien que flanquée de trois filles grandelettes,
produites chez la reine mère,—entre autre Gabrielle d’Estrées offerte
à Henri III, qui l’avait trouvée trop maigre,—elle s’était attelée
à la fortune d’Yves d’Alègre, baron de Milhau, colonel d’infanterie
légère. Celui-ci comptait parmi les aventuriers célèbres d’alors.
On l’avait laissé comme otage aux reîtres, qui le conservèrent
prisonnier au château d’Heidelberg jusqu’en 1581. En 1583, il avait
tué en duel le baron de Vitteaux dont nous parlions plus haut,
l’assassin de du Guast et du père d’Yves d’Alègre. Henri IV, pour
récompenser cette rude nature de bretteur et de condottiere, lui
confia, en 1592, le gouvernement d’Issoire, en Auvergne, où Yves
emmena sa maîtresse, alors âgée de cinquante ans.
Une belle fille eût dédaigné ce laid personnage à nez gros, aux yeux
énormes, à l’air cruel[44]. Mais Mme d’Estrées était arrivée à un
âge où l’on ne calcule plus guère. Elle jouait avec lui la dernière
partie, et tenait à la faire sérieuse. Issoire servait à payer les
frais de l’escapade; contributions de guerre, levées extraordinaires
de deniers, d’Alègre ne ménagea rien pour satisfaire aux exigences
terribles de la dame.
Les habitants soulevés par les sieurs de Liron et d’Auteroche se
réunirent dans une cave pour aviser. On résolut d’employer la force
contre ces énergumènes dont les fantaisies croissaient d’heure en
heure. Yves d’Alègre était logé dans la maison Cherrier. Au moindre
éveil donné, c’en eût été fait des conjurés et de leur ville. Ils
convinrent d’agir sur-le-champ. Munis de mèches allumées et de
pétards destinés à faire sauter les portes, ils gagnèrent la maison
du gouverneur, escaladèrent sans bruit la galerie, et placèrent leurs
engins. En cet instant même, ils entendirent Mme d’Estrées, réveillée
subitement, dire à d’Alègre: «Je sens la mèche et entends du bruit!»
Celui-ci sauta à bas du lit, accumula les meubles contre la porte pour
l’empêcher de céder, mais une des grenades fit explosion et un éclat
le blessa au bras. Il n’était pas lâche toutefois, il se souvint de
Bussy d’Amboise luttant seul contre vingt ennemis armés, et s’empara
d’une pertuisane qui ne le quittait pas. Malheureusement, les conjurés
forcèrent la porte et tout aussitôt se précipitèrent en masse dans la
chambre. L’un d’eux, un hercule nommé Blezin, se jeta sur d’Alègre
et l’étendit roide mort d’un coup de poignard. Françoise Babou, en
chemise, s’était réfugiée dans la ruelle où couchaient ses suivantes,
elle poussait les hauts cris. C’est là qu’un boucher nommé Bessant
vint la quérir. Elle cria: «Voulez-vous donc tuer aussi les femmes?»
Bessant répondit: «Le chien et la chienne!» et il lui porta un coup de
couteau au sein gauche[45].
Alors, dans la scène de pillage qui suivit, les assassins firent des
constatations étranges sur le corps de Mme d’Estrées. On vit jusqu’où
ces dames raffinées poussaient la coquetterie et le luxe dans leur
débauche[46]. Brantôme avait bien raison de dire que les Françaises
tenaient le premier rang sur ce fait, mais personne n’alla plus loin
dans l’amour du ruban et des colifichets que la mère de Gabrielle
d’Estrées.
Avant d’en arriver à la célèbre maîtresse du Vert-Galant, qui tenait
pour une bonne part de sa mère, je voudrais esquisser la physionomie
effrontée et rieuse de cette Fosseuse, dont on parle à peine, et qui
joua un si grand rôle à la cour de Navarre. Elle succédait dans les
faveurs du roi Henri à Mlle Dayelle, déjà oubliée, et à Mlle Rebours,
une ennuyeuse personne dont la chaîne pesait trop lourd. On était
en 1579, Marguerite de Valois cherchait dans ses alentours quelque
petite fille douce et modeste, dont son mari se fût accommodé, et
qui ne l’eût point accaparé outre mesure. Elle avisa Françoise de
Montmorency-Fosseux, une enfant de quinze ans, jolie comme une fée.
Henri ne se fit pas prier. Tout aussitôt «il commença à s’embarquer»
dans ce nouveau roman, suivant l’expression de Marguerite elle-même.
Et quand la cour de Navarre eut quitté Pau pour Montauban, et que
Henri fut tombé malade, il continua à servir sa jeune maîtresse avec
mille marques de tendresse, sans autrement effaroucher la reine
complaisante et désabusée. Marguerite trouvait d’ailleurs que son
choix était excellent; Fosseuse «se maintenoit avec tant d’honneur et
de vertu que si elle eût toujours continué de cette façon elle ne fust
tombée au malheur».
[Illustration: FRANÇOISE DE MONTMORENCY-FOSSEUX, dite la _BELLE FOSSEUSE_
Crayon attribué à Fr. QUESNEL
(La lettre mise au bas est fausse)]
C’est vers le temps que Henri III vint à Nérac; il vit la belle
Fosseuse, dont le nom courait dans toutes les bouches, et il ne lui
déplut pas de faire à son beau-frère le tour de la lui enlever. Henri
de Navarre prit assez mal la plaisanterie; il s’imagina que cette
intrigue s’était nouée sous le couvert de sa femme, par jalousie et
dépit; et ce n’est pas le côté le moins curieux de cette histoire
bizarre, que de voir Marguerite de Valois employer toute son éloquence
à détourner son frère de son dessein, pour conserver à son mari une
amie agréable.
Alors la mijaurée jeta le masque; le roi lui permit de parler haut,
elle en abusa. Marguerite nous rapporte dans ses mémoires ses
mécomptes et ses misères. Pour comble, Mlle de Fosseux devint grosse.
«Lors, se sentant en cest estat, elle change de toute sorte de procédé
avec moi, et au lieu qu’elle avoit accoustumé d’y estre libre, et
de me rendre auprès du roy, mon mary, tous les bons offices qu’elle
pouvoit, elle commença à se cacher de moy et à me rendre autant de
mauvais offices qu’elle m’en avoit fait de bons. Elle possédoit de
sorte le roy, mon mary, qu’en peu de temps, je le connus tout changé.
Il s’estrangeoit de moy, il se cachoit, et n’avoit plus ma présence si
agréable qu’il avoit eu les 4 ou 5 années que j’avois passées avec luy
en Gascogne, pendant que Fosseuse s’y gouvernoit avec honneur.»
L’enfant qui naquit de l’aventure mourut en venant au monde; la jeune
fille perdait le meilleur point de son jeu.
Quand un peintre s’avise de la crayonner elle a dit adieu aux amours
princiers; Dieu sait qu’ils étaient éphémères, à la cour de Navarre!
C’est une belle fille de vingt-cinq ans, agaçante comme une soubrette,
et qui ne paraît pas se soucier autrement de l’abandon du roi. Elle
a une gorge splendide, un col admirablement modelé, bien qu’un peu
court. Sa bouche croquerait toutes les pommes du paradis terrestre,
ses yeux damneraient un saint[47]. «Ces trésors parangons à nuls
autres», comme eût dit Brantôme, passèrent en la possession d’un
seigneur peu farouche, nommé François de Broc, sieur de la Pile de
Saint-Mars, fils d’une Beaumanoir Lavardin. Mlle de Fosseux arrivait à
la trentaine, et avait laissé couler l’eau du Lethé sur ses fredaines
passées; elle vint grossir le nombre des maîtresses oubliées, des
pseudo-reines de France, qui, dans ces époques, ne se comptaient
vraiment plus guère.
Gabrielle d’Estrées qui prit sa place à un certain intervalle et
après plusieurs intermèdes variés, entra en fonction un an juste
avant la mort terrible de sa mère à Issoire. Si l’on en croyait
Bassompierre, elle eût été présentée très jeune et mal formée à Henri
III qui la trouva trop sèche, car il avait lu les _Droits nouveaux_ de
Coquillart:
Grant femme seiche, noire et mesgre,
Qui veult d’amour suivre le trac,
On dit que c’est un fort vinaigre
Pour gaster un bon estomac.
Il avait le même mécompte chez lui dans la personne de sa femme Louise
de Lorraine, et le change eût été illusoire. Gabrielle d’Estrées qui
cherchait aventure s’accointa avec Saint-Lary Bellegarde, un drôle
qu’elle se prit à aimer et, ce qui est pis, à vouloir épouser. Lui
n’entendait point de cette oreille, mais il joua au plus fin. Henri
IV, le bon prince, toujours en quête d’histoires nouvelles, trouva
certain jour la jeune fille sur son chemin, au débotté de je ne sais
quelle bataille; il se crut un grand séducteur d’avoir trompé son
sujet, son meilleur ami, en pareille occurrence, car Mlle d’Estrées ne
se défendit point très longtemps, et par une chance bien incroyable,
Bellegarde ne s’aperçut de rien. Les rois ont de ces bonheurs!
[Illustration: HENRI IV à 20 ans
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à MARC DUVAL]
Quand la brave fille eut fait main-mise suffisante sur le cœur du
monarque, elle développa tantôt son programme. Il lui fallait une
maison, une éducation princière et un mari en guise de pavillon
protecteur. On lui dénicha cet oiseau, d’ailleurs peu rare à l’époque,
Nicolas d’Amerval sieur de Liancourt, veuf d’Anne Gouffier qui lui
avait donné quatorze enfants!
Il se montra peu difficile, il accepta d’avance ce qu’on lui imposa.
Quatorze enfants à nourrir, à pourvoir, à lancer dans le monde! Il eût
pu dire comme le sergent de Molière: Frappez! Il consentit à n’avoir
qu’un titre purement nominal, et s’engagea à ne point faire valoir
ses droits. Mais quand on voulut faire prononcer une séparation basée
sur une prétendue impuissance, il se récria. Un père de quatorze
enfants! Ses voisins de campagne riaient à se tordre, les railleries
pleuvaient dru comme grêle. L’officialité d’Amiens qui s’était emparée
de la cause, bravait l’honnêteté dans un latin bizarre, et démontrait
qu’il faisait nuit en plein jour. On avait bien trouvé un moyen de
séparation, basé sur la consanguinité; Gabrielle était parente
d’Anne Gouffier, la première femme. Malheureusement César de Vendôme
vint au monde dans l’intervalle, il ne fallait pas qu’il pût et dût
porter le nom d’Amerval, et la seule ressource, c’était une bonne et
vigoureuse taxation d’impuissance contre le père putatif. Un habile
homme, François Roze, doyen d’Amiens et official de l’évêché, se
chargea de faire la lumière dans ce chaos. Après les constatations
d’usage, il réputa Amerval froid et nul, _imbecillem et frigidum_,
et pour l’empêcher de crier, on lui jeta un os à ronger: on lui fit
remettre 8,000 livres soi-disant prêtées par lui au roi Henri IV, en
lui abandonnant la terre de Falvy-sur-Somme qui valait au moins le
double[48].
[Illustration: GABRIELLE D’ESTRÉES en 1595 environ
Crayon de la Bibliothèque Nationale]
Cette situation de maîtresse avouée, que le roi conduisait aux camps,
montrait à la cour, faisait de Gabrielle une véritable reine. Les
peintres amoureux de l’astre qui se lève cherchaient à lui plaire par
mille moyens. C’est Benjamin Foulon, employé par Henri IV aux armées,
qui dessine César de Vendôme et signe même son travail afin que nul
n’en ignore[49]. C’est François Quesnel, l’artiste en titre d’office
dont les portraits du roi ont été gravés par Thomas de Leu, qui prend
divers croquis de la jeune femme[50]. On s’accorde à la trouver
ravissante, bien que le profil fût plus agaçant que fin. Guillaume du
Sable chante en vers ses _cheveux noirs_
Qui ornent chaque temple,
Son beau et large front, ses sourcils ébenins,
Son beau né décorant et l’une et l’autre joue
Sur lesquelles amour à toute heure se joue,
Et ses doux brillants yeux deux beaux astres bénins.
Ces cheveux noirs sont blonds, dans les portraitures, le front est
large, mais le nez descend un peu bas. Et si nous jugions la belle
Gabrielle d’après les portraits gravés nous serions sévères. Foulon
et Quesnel ne l’ont point épargnée non plus dans leurs crayons de la
Bibliothèque nationale; ils lui donnent je ne sais quelle apparence
de pulcinella qui pouvait être la beauté au temps de Henri IV, mais
qui nous laisse plus froids à cette heure. Tous les copistes, les
graveurs, les éditeurs ont redit à l’envi cette frimousse pointue
et peu agréable. Mais au milieu de ce fatras un grand crayonneur
inconnu nous a conservé la Gabrielle d’Estrées de la fin, celle qui
avait cessé de plaire et qui se lamentait dans son particulier sur
la frivolité des choses. Les traits sont beaux, mais l’œil s’est
fatigué dans les pleurs. C’est celle que nous montrons ici, c’est
la plus vraie, et assurément la plus belle en dépit des chagrins
rongeurs; or c’est la seule portraiture que personne ne connaisse.
Le nom si populaire de cette belle dame lui a d’ailleurs été funeste
sur ce fait. Il n’y a pas de musée qui se respecte où l’on ne trouve
couramment une femme décolletée, affublée de coiffures étranges,
baptisée la belle Gabrielle. C’est aussi le cas de Diane de Poitiers
et de Marguerite de Valois. Au fond il n’y a pas en France plus de
dix portraits sérieux de la maîtresse de Henri IV, et la Bibliothèque
nationale en conserve au moins sept pour sa part. Reste la médaille
charmante ciselée par Guillaume Dupré, quand elle fut créée duchesse
de Beaufort, qui nous découvre un profil allongé et fin comme celui
d’une dame du XVIIIe siècle[51].
Quand Zamet l’eut empoisonnée, dans un repas donné en son honneur,
elle fut transportée dans la maison du doyen de Saint-Germain
l’Auxerrois, où elle recevait le roi d’ordinaire. Sauval, qui écrivait
au milieu du XVIIe siècle, avait connu des vieillards qui la virent
exposée sur un lit de parade dans la grande salle, revêtue d’un
manteau de satin blanc. Son pauvre visage, bouleversé par les philtres
subtils de l’Italien, était resté noir après la crise horrible qui
l’avait terrassée. On la porta à l’abbaye de Montreuil-sous-Laon, où
on lui éleva un mausolée. Elle est représentée, sur le bas-relief de
marbre, dans la pose nonchalante et reposée des dames romaines; sa
main gauche soutient sa tête, sa droite laisse échapper un livre de
prières. A la voir ainsi tranquille et presque souriante dans son
merveilleux costume, on la prendrait pour une princesse un instant
assoupie et qui va se lever tout à l’heure[52].
Telles furent ces «grandes» que Brantôme a toutes adorées et qu’il
a si maltraitées dans sa langue impudente. Est-ce à dire qu’il
n’y ait jamais eu d’exception, même dans ces temps, et que les plus
honnêtes dames ou princesses se puissent toujours mesurer à cette
aune spéciale? Il y en a au moins une,—une seule peut-être,—qui a
bravé les langues acérées, les inventions, les calomnies, une qui a
su résister au plus galant des princes, à Henri IV lui-même, qui a
quitté son nom pour ne pas être confondue avec Gabrielle d’Estrées, et
qui a mérité d’être nommée dame d’honneur sans mensonge ni duperie.
Elle se nommait Antoinette de Pons dame de Guercheville; elle était
fille d’un demi-huguenot, Antoine de Pons, comte de Marennes, et de
la belle Montchenu, «une des plus diffamées demoiselles de France»,
au dire de Théodore de Bèze. Elle avait épousé très jeune Henri de
Silly, comte de la Rocheguyon, dont elle resta veuve de bonne heure,
et même à la cour de Henri III, au milieu des séductions et des
offres de tous genres, parmi les corruptions infinies, elle garda sa
sérénité hautaine, non point prude assurément, car elle savait rire à
l’occasion, mais enjouée à la fois et retenue, au grand étonnement des
autres.
Un jour, en 1578, elle fut reine de la fève. Henri III la conduisit
à la messe à la chapelle de Bourbon, «désespérément brave, frisé et
gauderonné», suivi de ses mignons vêtus de soie et de perles. C’est
même à cette occasion que Bussy d’Amboise fit une sortie insolente
contre tous ces freluquets; il arriva en costume très simple suivi de
valets habillés d’or. «La saison est venue, dit-il, que les bélistres
seront les plus braves[53].»