ce qui les a fait confondre par les meilleurs juges, entre autres M.
Niel[27]. Elle avait à ses vingt ans le nez fort, la bouche sensuelle
et rouge, un bel ovale de visage, mais je ne sais quoi de vulgaire et
de gros dont nous ne saurions faire la beauté suprême. Méfions-nous
toujours des opinions anciennes: nous ne voyons plus de même; ce qui
reste acquis, c’est que l’avis de Brantôme n’est pas isolé. Don Juan
d’Autriche, qui la connaissait, assurait, dans son langage espagnol,
que cette charmeuse, plus divine qu’humaine, était mieux faite pour
damner les hommes que pour sauver leur âme. Les ambassadeurs turcs,
amoureux des formes opulentes, restèrent stupéfaits en sa présence;
elle les étonna surtout de son air royal et de sa démarche; ils
convinrent que le Grand Seigneur se rendant à la mosquée en superbe
équipage ne la dépassait pas. Sur ces propos colportés dans les
cours de l’Europe, on vit un Napolitain l’attendre deux mois pour
l’apercevoir dans un défilé, et quand il l’eut entrevue, il la compara
à cette princesse de Salerne qui attirait à Naples les voyageurs de
toutes les parties du monde.
Encore que tous les artistes de la cour, peintres, miniaturistes,
crayonneurs, se fussent disputé les poses de la princesse, aucun
n’a su mieux analyser cette physionomie complexe, un peu massive
et charnelle, que le grand dessinateur dont l’œuvre est ci-jointe.
Marguerite est fiancée au fils de Jeanne d’Albret, à Henri de
Navarre, provincial naïf un peu gauche que les hasards politiques lui
destinaient, à défaut d’entraînement réciproque. C’était l’union d’un
gentilhomme fermier avec une grande mondaine; le Béarnais faisait mine
penaude dans le luxe extrême de la cour de France. J’ai rencontré,
certain jour, la figure du prince égarée dans les recueils de la
Bibliothèque, et je crois devoir le rapprocher de sa femme. Marguerite
n’aimait pas ce huguenot bon apôtre, mais sa volonté n’allait pas
jusqu’à refuser son alliance; elle s’en accommoda de son mieux, et lui
jura sa foi.
Ce qui peina le plus la nouvelle reine de Navarre, c’était d’aller
s’enfermer à Nérac, comme une dame de mince origine. Quand elle s’en
fut passer à Cognac afin de rejoindre son mari, elle se costuma
le plus richement qu’elle put, pour la dernière fois. Elle avait
hâte d’user ses robes qui seraient démodées si jamais elle revenait
à Paris. Catherine de Médicis consolait ce désespoir comique par
de bonnes paroles: «C’est vous, lui disait-elle, qui produisez et
inventez les belles façons de s’habiller; en quelque part que vous
alliez, la cour les prendra de vous, et non vous de la cour.»
Les dissentiments entre les nouveaux mariés vinrent surtout de leur
manière différente d’envisager les choses. Henri de Navarre n’était
point luxueux, Marguerite n’aimait que la représentation et les fêtes.
Elle tenait la dragée haute aux parpaillots de par delà et raillait
leurs pourpoints noirs et râpés comme des frocs. Ses cheveux bruns
ne lui plaisaient pas; après les avoir portés à la mode de sa sœur
Élisabeth d’Espagne, elle les teignit en roux, en blond doré. Elle eut
des pages que l’on frisait et dont on coupait la toison pour ajouter
à la sienne. A son retour à la cour de France, vers le milieu de
1573, elle exagéra encore ses modes voyantes; elle porta des toques
extraordinaires, des corsages étrangement décolletés, des fraises
énormes. Les ambassadeurs polonais venus pour saluer Henri III, nommé
roi de leur pays, la contemplèrent dans ses grandes toilettes et en
gardèrent une impression irrésistible: «Elle s’estoit vestue, raconte
Brantôme, d’une robe de velours incarnat d’Espagne, fort chargée de
clinquant, et d’un bonnet de mesme velours tant bien dressé de plumes
et pierreries que rien plus. Elle parut si belle ainsi, comme lui fut
dit aussy que depuis elle le reporta souvent et s’y fit peindre[28],
de sorte qu’entre toutes ses diverses peintures, celle-là l’emporte
sur toutes les autres, ainsi que l’on peut voir encore la peinture,
car il s’en trouve assez de belles, et sur icelles en juger.»
Dans l’embrasure d’une fenêtre, Brantôme prit à part Ronsard, le poète
son ami, qui assistait aussi à la réception. Ils comparèrent la reine
à l’aurore aux doigts de rose, et c’est sur ce thème que Ronsard broda
un sonnet qui fit florès à la cour.
Les apparences sont trompeuses; cette femme si belle, cette déesse
majestueuse et si désirable, cette femme dont on a tant médit,
cette amoureuse qui recueillait la tête sanglante de La Mole son
_serviteur_, qui brodait des écharpes à Martigues, qui aima Bussy
et tant d’autres, demeura stérile comme une païenne qu’elle était.
Son ami Brantôme, à qui elle dédia ses mémoires, qu’elle traite en
confident véritable, laisse faire à ce sujet mille suppositions. Elle
se vantait d’avoir aimé le roi de Navarre, mais comment concilier avec
l’amour l’indifférence au moins singulière qu’elle manifesta quand
il se pourvut de maîtresses avouées à la cour même, les entretint
sous son toit et la força pour ainsi dire à en prendre soin? Il y
avait, d’ailleurs, entre eux un élément de discussion, c’était Louis
de Bérenger du Guast, mignon du duc d’Anjou depuis Henri III, qui
la poursuivait d’une haine atroce et ne perdait aucune occasion de
lui nuire. Courtisan rompu aux intrigues, amoureux évincé, rival de
Bussy d’Amboise, ami de Brantôme[29] et de Ronsard qu’il recevait à
sa table, perdu de réputation, vendu au diable, croyait-on, du Guast
restera le type parfait du condottiere arrivé par les cabales, les
perfidies de tout genre aux plus hautes situations. Le poison et
l’assassinat étaient ses armes ordinaires; il avait résolu de se
défaire de Bussy en le chargeant certain jour qu’il le savait blessé
et peu capable de se défendre, et avait piteusement échoué. Marguerite
lui en gardait un ressentiment effroyable; tant et si bien qu’un jour
un autre méchant drôle du nom de du Prat baron de Vitteaux planta à
du Guast un poignard dans le cœur pour se venger et venger les autres
du même coup. Peut-être s’en fût-il tiré, mais, assure Marguerite,
«c’estoit un corps gasté de toutes sortes de vilainies, qui fut rendu
à la pourriture qui dès longtemps le possédoit et son âme aux démons
à qui il en avoit fait hommage». Par une fortune curieuse, le même
peintre qui avait autrefois dessiné la jeune reine sa victime, nous a
gardé de lui la plus exquise portraiture qui se puisse voir, et c’est
ce pur chef-d’œuvre que nous joignons aux autres, comme la plus haute
expression de l’art du crayonneur au XVIe siècle.
[Illustration: LOUIS DE BÉRENGER DU GUAST, Mignon de HENRI III
Crayon de François CLOUET
(La lettre mise au bas est fausse)]
Quand Marguerite fut reléguée dans le château d’Usson en Auvergne
elle sentit la misère, les tristesses des recluses, les horreurs de
l’abandon. Ce fut Élisabeth d’Autriche, sa belle-sœur, qui lui vint en
aide en partageant son douaire avec elle. Ses admirateurs ne l’eussent
pas reconnue. C’est, à la quarantaine, une dame vieillie, fardée, qui
cherche à se tromper elle-même. Plus rien ne lui est demeuré de ce
qui avait fait sa gloire. Elle a perdu ses frères, son mari est sur
le trône de France, une femme plus jeune la remplace près de lui.
Elle meurt à soixante-trois ans, au milieu de ses remords et de ses
regrets, ayant gardé un cœur trop jeune, une âme encore tendre qui
s’épand en plaintes rythmées; elle comprend à peine qu’elle n’est plus
la belle Marguerite, mais une triste divorcée, sans enfants pour la
venger ou la tirer de peine[30].
LES DAMES.
Marie Touchet.—Isabeau de Limeuil.—La duchesse de Retz.—Madame
de Carnavalet.—La belle Fosseuse.—Madame d’Estrées et sa fille
Gabrielle, maîtresse de Henri IV.—Madame de Guercheville.
[Illustration: MARIE TOUCHET, depuis Dame d’ENTRAGUES
Crayon attribué à Jean DECOURT]
Marie Touchet de Belleville, sans avoir acquis la grande célébrité
d’Agnès Sorel, de Diane de Poitiers ou de Gabrielle d’Estrées, est
connue de tout le monde; on lui a fait une réputation de bonne fille,
on l’a montrée comme une petite bourgeoise étonnée de sa fortune,
attachée au prince qui l’avait choisie entre tant d’autres; on l’a
dite excellente et fidèle. Brantôme, assez mal renseigné suivant
son habitude, prétend qu’elle était de très petit monde, fille d’un
apothicaire d’Orléans, mais supérieurement jolie et gracieuse. La
vérité c’est qu’elle descendait d’une famille de marchands établis
à Patay au XVe siècle, les Touchet, dont un des petits-fils, père
de Marie, acheta la charge de lieutenant particulier au bailliage
d’Orléans, et se maria à Marie Mathis, originaire des Flandres.
Les hasards, voulus ou non, placèrent la jeune fille sur la route
de Charles IX allant de Blois à Paris, et il fut frappé de ce frais
minois qui le changeait des personnes très mûres et très émaillées de
son entourage. Catherine de Médicis avait une pratique supérieure dans
le maniement des filles jolies et peu scrupuleuses; elle laissa courir
l’histoire, préférant celle-là aux duchesses plus ou moins ambitieuses
capables de jouer les Diane de Poitiers. Dûment stylée et prévenue,
Mlle de Belleville accepta la situation qu’on lui voulut bien faire;
elle s’enferma, disparut du monde, vivant pour son jeune seigneur et
pour lui seul. Mais elle n’abdiquait point ses prétentions d’autant,
et quand elle apprit le mariage du prince avec Élisabeth d’Autriche,
elle voulut que lui-même lui en montrât un portrait pour en juger.
Après l’avoir vu, elle le rendit avec une moue joyeuse: l’Allemande ne
lui faisait pas peur!
Elle eut peur cependant parce que le roi l’abandonna un long temps
pour les fêtes de ses noces; il lui paraissait plus épris que de
raison de son Autrichienne. Mais fine et madrée comme elle l’était,
tenue au courant des choses par des complaisants officiels qui
n’eussent point aimé un roi amoureux de la reine, Marie attendit
patiemment. Charles IX lui revint pour changer d’air, pour oublier sa
majesté; elle l’amusait de ses saillies bourgeoises et par son entrain
dédaigneux de l’étiquette. Peut-être même l’aimait-elle un peu, parce
qu’il était le roi de France, qu’il était sombre et malheureux.
Elle eut un fils en 1563, dont elle accoucha au château de Fayet
en Dauphiné, et qui devait être Charles duc d’Angoulême. Ses
espérances grandirent de ce fait que la reine n’eut qu’une fille.
Mais quand Charles IX tomba malade à Vitry et s’alita au château
de Saint-Germain, Marie Touchet perdit la tête. Tandis que la
reine Élisabeth devenait une bourgeoise dans son discret amour,
qu’elle agissait en femme simple et aimante, la maîtresse jouait
l’insouciance. Elle sentait la partie perdue et ne voulait pas engager
l’avenir. On a dit que Charles IX l’avait mariée, de son vivant,
à François de Balzac d’Entragues, gouverneur d’Orléans; c’est une
erreur: quand elle épousa ce grand seigneur peu scrupuleux, le roi
était mort depuis plus de six ans, et elle l’avait assez oublié pour
ne lui point sacrifier son existence. On était en 1580, Marie Touchet
approchait de la trentaine, mais elle gardait cette fleur de jeunesse
que nous retrouvons dans le seul portrait conservé d’elle à cette
époque de sa vie.[31] Elle eut une fille qui devait être Henriette
d’Entragues, marquise de Verneuil, maîtresse de Henri IV. Il y a des
familles ainsi prédestinées. Son autre fille s’attacha à Bassompierre,
en eut un fils depuis évêque de Saintes, mais ne sut se faire épouser.
Si bien que la bonne dame, fort avisée pourtant et prudente, reçut
le suprême affront de garder pour elle deux personnes décriées et
méprisées incapables de faire une fin honorable. Ces grands soucis
ne paraissent point l’avoir autrement torturée; elle mourut en
1638, âgée de quatre-vingt-neuf ans, hautaine et sévère comme une
reine douairière, et fut enterrée par les soins de son fils, bâtard
d’Angoulême, dans le caveau des Valois aux Minimes. Une inscription
portait cette mention:
CY GIST
LE CORPS DE HAUTE ET PUISSANTE DAME
MADAME MARIE TOUCHET
DE BELLEVILLE, AU JOUR DE SON DÉCÈS
VEUVE DE FEU HAUT ET PUISSANT SEIGNEUR
MESSIRE FRANÇOIS DE BALZAC
SIEUR D’ENTRAGUES
CHEVALIER DES ORDRES DU ROI
ET GOUVERNEUR D’ORLÉANS
LAQUELLE DÉCÉDA LE 28 MARS 1628
AGÉE DE 89 ANS.
Celle-là fut donc une habile et le tempérament ne joua pas un grand
rôle dans sa vie; mais dans le bataillon volant des filles que la
reine Catherine, «cette bonne vesse», lançait à propos sur un huguenot
récalcitrant ou frondeur, ou sur un guisard tapageur, toutes n’eurent
pas cette finesse de touche, ce doigté délicat et supérieur dont
Marie Touchet fit preuve. Il y eut dans le tas cette malheureuse
Limeuil, «une grande toquée» portant le nom prédestiné d’Isabeau,
nièce de Catherine par son père, Gilles de Latour-Turenne, sieur de
Limeuil, apparentée aux grandes familles, qui se piquait d’être la
seule à rabrouer le connétable Anne de Montmorency, à maltraiter les
princes du sang, à dire leur fait aux plus grands et aux plus grandes,
et qui tomba misérablement de degré en degré jusqu’à l’alliance
roturière d’un financier italien, le pire drôle qui se pût voir de
par le monde. C’était environ le temps où Catherine avait décoché à
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Louise de la Béraudière du Rouet,
capable de mater un régiment entier de rois et de princes. Louis de
Bourbon, prince de Condé, qui s’agitait extraordinairement au fond des
provinces et menaçait la cour, rencontra comme par hasard la belle
Isabeau, cette brocardeuse endiablée, sèche et dure comme une selle
d’Espagne, mais emportée par un entraînement irrésistible vers les
aventures. Le rôle qu’on la priait de jouer ne lui déplut pas. Elle
se piqua de réduire à la raison ce Bourbon bossu et chétif redouté
de tout un chacun; elle mit une certaine rondeur dans ses attaques,
glosa beaucoup, ne marchanda point sa peine, et sans oublier tout à
fait Florimond Robertet, sieur de Fresne, une ancienne passion, elle
s’accointa officiellement avec le prince. Catherine demandait deux
choses: la première de tenir tranquille son ennemi par ce moyen,
la seconde que nul scandale ne se produisît, à peine de désaveu.
Malheureusement l’amour se mit de la partie; Isabeau, pour bonne
langue qu’elle fût, se laissa prendre aux beaux discours de son
nouveau maître. La première femme de celui-ci, Éléonore de Roye, était
condamnée par les médecins. Quels horizons pour la demoiselle!
[Illustration: ISABEAU DE LA TOUR-LIMEIL, depuis dame de SARDINI, vers
1564
Crayon de la Bibliothèque Nationale]
On en était là quand la cour partit pour Lyon, en juin 1564. Isabeau
dut abandonner le prince pour suivre la reine. Le roi s’était arrêté
quelques jours à Dijon, des fêtes furent données pendant lesquelles
Isabeau dansa la pavane, balla et sauta à journée faite, jusqu’à
étonner ses compagnes. Hélas! le corset sanglé, les robes très amples
cachaient une «maladresse» pour tout dire, et cette maladresse se
révéla certain jour en plein bal, sous la forme d’un petit enfant
né avant terme qui mit en un instant toute la troupe royale sens
dessus dessous. On pense la colère de Catherine! Sans prendre l’heure
d’admonester la malheureuse fille ni de lui donner les premiers soins,
on fit un paquet de la mère et de l’enfant et on les conduisit dans un
couvent d’Auxonne. Alors les jalousies de se faire jour, les langues
de courir, les méchancetés de naître. Tel prétendait que le père vrai
était ce Florimond Robertet dont la belle n’avait point abandonné
l’accointance. Tel autre assurait, pour se venger d’un coup de dent
ou d’un refus, que la pécore voulait empoisonner la reine. On écouta
tous les bruits d’où qu’ils vinssent, on les grossit et, pour colorer
l’aventure, Catherine fit appréhender la pauvre fille et la fit
conduire à Tournon sous bonne escorte, en vue d’un procès criminel à
lui intenter. C’est dans cette misérable occurrence que la malheureuse
Isabeau écrivit à Condé une lettre charmante, où elle l’appelait son
cœur, et où elle réclamait son appui. Il la fit enlever.
Alors ce furent les huguenots qui se récrièrent; l’histoire s’était
ébruitée; on savait aujourd’hui que la reine Catherine avait employé
Isabeau à servir sa cause. Des vers latins coururent en manière de
pamphlet qui disaient: «La reine s’est courroucée, comme si elle eût
ignoré le cas. Elle donne des gardes à la fille, l’enferme dans un
couvent pour lui rafraîchir les pensers. Cela ne valait pas tant de
rudesse; il fallait excuser le temps, la personne et le lieu: tant
d’autres font pis qu’on laisse en paix!
«Un message est venu dire que l’enfant était mort, c’est un grand
malheur! Aujourd’hui la petite créature est au ciel priant Dieu
pour ses deux pères, et le suppliant d’être plus indulgent pour le
prince de Condé.» Mis en demeure d’abandonner sa maîtresse ou d’être
abandonné par les protestants, Louis de Condé prit le premier parti.
Ceci lui fut d’autant plus facile qu’il s’embarquait dans une nouvelle
intrigue avec une riche veuve, Marguerite de Lustrac, maréchale de
Saint-André, laquelle le couvrait d’or et de présents. Isabeau de
Limeuil, désabusée, aigrie, fit sa soumission à la reine; elle n’eut
point de peine à démontrer le mal fondé des accusations portées contre
elle; on lui pardonna surtout parce que le prince l’avait oubliée, et
qu’elle n’était ni utile ni à craindre. Elle rentra en grâce, mais les
prétendants sérieux avaient fui. Elle eut même à subir une dernière
honte. Sur le point d’épouser Françoise d’Orléans, le prince de Condé
lui envoya, comme autrefois François Ier à Mme de Chateaubriand, un
messager chargé de lui réclamer les bijoux naguère donnés et un miroir
où était enchâssé son portrait. Le rouge lui monta à la figure; elle
se rappela qu’autrefois elle traitait assez mal les princes, elle
revint à cette ancienne manière. D’abord elle ajouta au portrait
à renvoyer une gigantesque paire de cornes, et s’emportant contre
Françoise d’Orléans qui avait exigé la restitution: «Dittes à cette
belle princesse, cria-t-elle au messager, qui l’a tant sollicité à me
demander ce qu’il m’a donné, que si un seigneur de par le monde,—le
nommant par son nom,—en eust faist de mesme à sa mère et luy eust
répété et osté ce qu’il luy avoit donné... qu’elle serait aussy pauvre
d’affiquets et pierreries que damoiselle de la cour. Or qu’elle en
fasse des chevilles ou des pastés je les luy quitte!» (BRANTÔME.)
Et tout de suite, de dépit et de fureur, elle accepta l’alliance de
Scipion Sardini, banquier lucquois, factotum de Catherine, un de ces
Italiens minables, enrichis en France, sur lequel on avait fait ce
distique féroce:
_Qui modo Sardini, jam nunc sunt grandia cete
Sic alit italicos Gallia pisciculos!_
«Hier sardines, aujourd’hui baleines énormes; c’est ainsi que la
France engraisse les poissonnets italiens!» Sardini lui apportait
la richesse, plusieurs châteaux, un hôtel magnifique au quartier
Saint-Marcel, et l’oubli complet des vieilles histoires. Isabeau
devint une grande dame, très entourée, très recherchée pour ses biens.
Parfois les deux conjoints se jetaient de cruelles vérités au visage;
Mme de Sardini reprochait à son mari son extraction douteuse; il
ripostait durement: «J’ay plus faict pour vous que vous pour moy, car
je me suis deshonoré pour vous remettre vostre honneur.»
Elle ne revit qu’une fois le prince de Condé, en 1566. Elle suivait
la route de Paris à son château de Chaumont-sur-Loire, où elle
allait rejoindre son mari; son escorte se heurta aux combattants
de Montcontour. Un corps défiguré était étendu sur une civière et
personne ne le pouvait reconnaître. Quand Henri III, alors duc
d’Anjou, sut que Mme de Sardini se trouvait là, il la pria de visiter
le mort, ce qu’elle fit aussitôt. Elle se pencha sur la civière et se
releva toute blême; elle ne dit que ce mot: «Enfin!» Le mort était le
prince de Condé son ancien amant.
Je ne connais que deux portraits de cette femme célèbre. L’un d’eux
assez ordinaire, nous la donne dans son costume de deuil au moment
de ses malheurs; c’est celui que voici, il est dans la collection
Clairambault à la Bibliothèque nationale[32]. L’autre, au contraire,
dessiné par Foulon en 1592, lors du passage de ce peintre à Tours[33],
représente Mme de Sardini à soixante-cinq ans environ; il est au
Louvre. Ni l’un ni l’autre ne décèlent une grande beauté. Elle était
maigre, si maigre même que dans une des scènes dont elle avait
le privilège, et tandis qu’elle reprochait au prince de Condé de
courtiser une femme brune, elle s’attira une réponse pointue. «Vous
venez de voler la corneille», disait-elle; à quoi l’autre piqué
répondit: «Et quand je suis avec vous, pour qui volé-je?—Pour un
phénix.—Dittes plus tost pour l’oiseau de paradis, là où il y a plus
de plumes que de chair![34]» (BRANTÔME.)
[Illustration: CLAUDE-CATHERINE DE CLERMONT, Duchesse de RETZ, en 1570
environ
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à François CLOUET
(La lettre mise au bas est fausse)]
Ce fut aussi la femme d’un Italien que la duchesse de Retz, cette
cousine de Brantôme, point jolie mais bien pire, aussi docte qu’un
sorbonniste, aussi éloquente qu’un évêque, mariée â deux maréchaux,
mêlée à toutes les intrigues des Valois, réputée pour sa sagesse à
la fois et ses mœurs faciles, vraie grande dame du XVIe siècle sans
préjugés, chantée par les poètes et crayonnée par le plus grand
artiste de son temps. Fille de Claude de Clermont Dampierre et de
Jeanne de Vivonne, elle avait épousé de bonne heure Jean d’Annebaut,
baron de Retz, maréchal de France, tué à Dreux en 1562. Marguerite de
Valois rapporte dans ses _Mémoires_, qu’elle reçut à Amboise, où elle
était venue après le colloque de Poissy, la nouvelle «de la grâce que
la fortune lui avait faite de la délivrer d’un fascheux, son premier
mary, M. d’Annebaut, qui était indigne de posséder un sujet si divin
et si parfait». Le fait est qu’elle prit assez allégrement la chose,
d’autant que le défunt la laissait héritière de cette immense baronnie
de Retz, patrie de Barbe-Bleue, qui valait tous les duchés-pairies
du royaume. La reine Catherine la maria à Albert de Gondi, autre
transalpin de marque, le 4 septembre 1565, l’année même où Isabeau
de Limeuil convolait avec Sardini; elle n’interrogea point trop
scrupuleusement les généalogies étranges invoquées par son nouveau
seigneur; ce qu’elle lui demandait, en retour de la fortune, c’était
la liberté d’agir à sa guise. Moyennant cela, elle obtint, en 1581,
l’érection de sa baronnie en duché, et continua sa vie indépendante au
nombre des femmes de la reine Catherine.
François Clouet l’a surprise à la trentième année, dans son riche
costume; il a minutieusement fouillé cette physionomie si française,
si spirituelle, un peu vulgaire pourtant, où la malice se loge au
coin des lèvres, dans les yeux clairs. C’est bien là la personne
intelligente et habile qui a été chargée de répondre en latin aux
ambassadeurs polonais[35], qui emplit le chambre de la reine de ses
saillies. Elle vaut cette autre Clermont, depuis duchesse d’Uzès, qui
passait pour la langue la plus affinée de la troupe, et qui s’était
moquée même du roi François, même du pape à Avignon. Ronsard disait
d’elle en jouant sur les mots:
D’un barbier la femme tu es
Tu ne tonds seulement, tu _rés_.
Elle surpasse toutes les autres, même Mme de Villeroy, une brune
délicieuse, même Mme de Sauves, même cette rouée de Vitry qui eût
fait battre les murailles, même Mlle de Lavernay. Ses scrupules sont
minces; si nous la voyons attifée à merveille dans la portraiture,
épinglée comme une madone, elle n’hésite pas, le cas échéant, à se
dévêtir pour plaire à la reine. La chronique scandaleuse rapporte
qu’elle fit à Chenonceaux le service de la table royale dans un
accoutrement de nymphe surprise au bain[36] avec ses cheveux épars
comme une épousée de roture.
Et cependant elle n’est plus jeune; née en 1543 elle a ses
trente-quatre ans bien sonnés, une grosse figure rougeaude si l’on
en croit les portraits d’elle portant le millésime de 1577[37]. Ses
enfants sont nombreux, son petit-fils sera ce Paul de Gondi, cardinal
de Retz, élève de Vincent-de-Paul, qui devait bouleverser Paris à
l’époque de la Fronde. La chronique médisante lui prête au moins «un
serviteur», un mignon de couchette, le bel Antraguet[38] de la maison
de Balzac, à qui elle avait donné un cœur de diamants, lequel passa,
Dieu sait comment, entre les mains de Marguerite de Valois. Ce fut
l’origine d’une querelle entre la reine et la duchesse, et d’Aubigné,
qui tenait pour la seconde, lança sur ce fait une de ces phrases
à double entente dont nous ne comprenons plus le sens alambiqué
et venimeux. Nous ne saisissons guère plus l’allusion du pamphlet
intitulé _Inventaire des livres de M. Guillaume_ où le nom de la
duchesse de Retz se trouve associé à celui de Fouquet de la Varenne.
«Les sept livres de chasteté faictz par la Varenne dédiés à Mme de
Retz.» Qu’avait-elle eu à démêler avec le proxénète célèbre? Son
cousin Brantôme ne nous le dit pas.