Des _Mémoires pour l’histoire des sciences et des beaux-arts_.
Trévoux, décemb. 1724, p. in-12, p. 2272-76.
Le _Carpenteriana_, en attaquant la mémoire du grand Corneille, a
réveillé le zèle et l’équité de plusieurs personnes qui ne peuvent,
sans horreur, voir déchirer la réputation des morts, par des faits dont
il n’a été fait nulle mention pendant leur vie. Voici un Mémoire qui
vengera M. Corneille et satisfera les gens équitables; il vient d’un
homme de lettres fort estimé d’un grand prince.
Dans le _Carpenteriana_, il s’est glissé trois faussetés criantes, à
l’article où il est parlé du grand Corneille: 1º on lui attribue une
pièce infâme, intitulée: _l’Occasion perdue recouverte_; 2º on prétend
que le feu chancelier Séguier, après lui avoir parlé très-fortement
au sujet de cette pièce, sans lui donner le temps de se reconnaître,
l’amena aux Petits-Pères et l’obligea de se confesser à son confesseur
(de lui, chancelier); 3º on veut que ce confesseur lui ait imposé pour
pénitence de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers. Autant
de mots, autant de faussetés: 1º _L’Occasion perdue recouverte_ ne
fut jamais du grand Corneille: elle est d’un M. de Cantenac, poëte
de cour, dont les œuvres, qui font un petit in-12, furent imprimées
en 1661 et encore en 1665, chez Théodore Girard, marchand libraire à
la grand’salle du Palais; elles sont divisées en trois parties: la
première contient les Poésies nouvelles et galantes; la seconde, les
Poésies morales et chrétiennes; la troisième, les Lettres choisies,
galantes du sieur de Cantenac. Cela faisoit un recueil assez bizarre.
C’est au bout des Poésies nouvelles et galantes que se trouvoit cette
scandaleuse pièce. Dès qu’elle parut, M. le premier président de
Lamoignon, bien averti, envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna
d’ôter cette pièce de tous les exemplaires qui lui restoient, et
par bonheur il lui en restoit la plus grande partie. Il fut obéi.
Théodore Girard aima mieux mécontenter l’auteur et les acheteurs que
de s’exposer au juste ressentiment d’un premier président. Il échappa
pourtant quelques exemplaires de cette pièce, qui ne parurent qu’après
la mort de ce grand magistrat. Et c’est un de ces exemplaires, relié
au bout de la seconde édition, que Théodore Girard me vendit comme
une chose rare et précieuse. Dans cette seconde édition, la pièce
fut entièrement supprimée, sans qu’il restât même aucun vestige de
la suppression ou du retranchement. Au bas de la dernière page de
_l’Occasion perdue et recouverte_, on voit imprimé: _Fin des Poésies
nouvelles et galantes du sieur de Cantenac_. Il est vrai que le nom
n’est pas tout au long et qu’il n’y a que: _Fin des Poës. nouv. et gal.
du Sr. de C._, mais Théodore Girard, qui étoit de mes amis et nullement
menteur, m’a plusieurs fois assuré que ce C. signifioit le sieur de
Cantenac, et il n’est pas possible d’en douter. Il connoissoit bien
l’auteur. Il dit, dans un Avertissement au lecteur, que l’auteur est
son ami. L’auteur lui avoit cédé son privilége, et ainsi il est clair
qu’il le connoissoit, et il n’avoit nul sujet de nommer le sieur de
Cantenac pour un autre. Mais si, outre ce témoignage donné de vive voix
par Théodore Girard, on veut une preuve par écrit, on trouvera dans _le
Livre des libraires_ le privilége pour les Œuvres du sieur de Cantenac,
enregistré le 30 septembre 1661 par Dubray, syndic, et le nom du sieur
de Cantenac s’y trouvera tout au long, J’ai voulu mettre ce fait hors
de doute, et c’est pour cela que j’en ai rapporté jusqu’aux moindres
circonstances. Puisqu’il est donc certain que ce n’est point M. de
Corneille, mais M. de Cantenac qui est l’auteur de _l’Occasion perdue
recouverte_, on voit ce qu’on a à en penser des deux autres points, qui
ne peuvent être vrais, si le premier raconté dans le _Carpenteriana_
est faux. Outre que ces deux points ont leurs marques de fausseté
propres et indépendantes de celle du premier point, c’est avec plaisir
que je fournis au public des armes contre les faux accusateurs du grand
Corneille.