EXTRAIT

Des _Mélanges historiques et philologiques_, par M. Michaud,

avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol.

in-12, tome Ier, p. 47-72.

LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ _L’OCCASION PERDUE

ET RECOUVRÉE_.

Vous sçavés, Monsieur, que, dans le _Carpenteriana_[2], on attribuë

à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: _L’Occasion perduë et

recouvrée_.

[2] Page 284.

«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier,

il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté

scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme

débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas,

en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne

pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse

avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M.

Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille

s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui

ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre

de l’_Imitation de Jésus-Christ_, ce qu’il fit. Ce premier livre fut

trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé

jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M.

Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse

maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit

après s’en être heureusement tiré.»

[3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile

de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez

l’_Histoire du Siècle de Louis XIV_, t. II, chap. des

Écrivains, art. _Corneille (Pierre)_. On juge aujourd’hui

des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de

critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour

l’histoire, etc.

Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille;

aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire

absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge

Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’_Occasion

perduë-recouvrée_ est d’un certain _Cantenac_, poëte de cour, dont les

poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5],

marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui

faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président

de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter

de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en

restoit la plus grande partie.»

[4] Voy. les _Mémoires de Trévoux_, décembre 1724, p. 2272 et

le P. Niceron, t. XV de ses _Mémoires_, p. 379.

[5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré

sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut

achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte

cependant 1662.

Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la

mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut

omise entièrement.

Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est

qu’on lit à la fin ces mots: _Fin des poësies nouvelles et galantes du

sieur de C._, et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit

Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége,

suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le

témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit

du sieur de Cantenac.

Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées

en trois parties: 1º les Poësies nouvelles et galantes; 2º les Poësies

morales et chrétiennes; 3º les Lettres choisies et galantes[6]. Ce

fut à la fin de la première partie, après la 102 page, qu’on plaça

_l’Occasion perduë-recouvrée_, poëme composé de 40 stances. C’est

un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se

rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le

libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et

qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma

conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme

de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un

de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et

qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances

ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations

considérables dans cette seconde édition.

[6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages.

Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand

nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit

glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant

homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de

le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se

venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais

lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin

qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à

couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire

un jour.

[7] Page 12 de son _Avis au lecteur_.

Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances,

et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais,

après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le

lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est

une personne digne de foi, et même respectable dans la république

des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter

le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de

preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier

n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de _l’Occasion

perduë-recouvrée_[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même

opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique,

qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire,

écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette

pièce étoit celui du _Cid_, des _Horaces_, de _Cinna_. «Corneille

eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier,

protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances

peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande

au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du

conte ressemble parfaitement au passage tiré du _Carpenteriana_. Ainsi,

Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les

beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette

opinion a pu s’établir.

[8] Le compilateur des _Anecdotes littéraires_ a copié le

passage du _Carpenteriana_ (tome II, page 2), et donne aussi

à Corneille ce petit poëme.

[9] Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l’impression du

_Carpenteriana_.

Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme

de _l’Occasion perduë-recouvrée_, j’avoue cependant que cette pièce

comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve

quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour

que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde

sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en

tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans

ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse

inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le

caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement

recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit

plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et

l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner

en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et

acquirent par ce moyen une plus grande publicité.

[10] _L’Occasion perduë-recouvrée_ commence le recueil

intitulé: _L’Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce

temps, augmentées de nouveau_, in-12 de 94 pages, sans nom de

ville et d’imprimeur. Cette pièce se trouve aussi à la tête

du _Recueil des pièces du temps, ou Divertissement curieux_.

La Haye, Jean Strik, 1685, in-12.

Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand

Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été

si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant

de plaisir, fussent d’un certain _Cantenac_, poëte presque absolument

inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du

meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant

on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je

ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage

en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce

tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans

doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques

qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la

fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il

a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et

d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement

perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour

laquelle _l’Occasion perduë-recouvrée_ fut si fort en vogue. Le

dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie

par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre

ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une

curieuse attention de la part du public.

Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent

que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives

qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois,

le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades

et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et

quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi

présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux

et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses

poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de _l’Occasion

perduë-recouvrée_ a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le

soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque

art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais

échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et

un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11],

le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement

aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent,

Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop

belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par

des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon

moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est

véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais

fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans

cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un

profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait

fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne

doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même

suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires

hasardés qui portent le titre d’_Ana_.

[11] Voyez l’_Histoire de l’Académie françoise_, par M.

l’abbé d’Olivet, t. II, p. 235, édit. in-12.

Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux

qui prétendent que Corneille traduisit l’_Imitation de Jésus-Christ_

pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de

l’_Occasion perduë-recouvrée_. C’est un mensonge grossièrement inventé

qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de

raisonnemens. Personne n’ignore que l’_Imitation_ traduite en vers

françois parut plus de dix ans avant _l’Occasion perduë-recouvrée_,

puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651,

et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent

imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la

pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des

marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit

commettre que dix ans après.

D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine,

m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire

l’_Imitation de Jésus-Christ_:

Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie,

A côté d’Akempis Corneille s’humilie.

[12] Voyez sa _Réponse à l’épître de Rousseau contre les

esprits-forts_.

Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers.

«Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il

dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai

choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux

ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble

sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu

acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur,

dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui

a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public:

si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui

s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent

suffisamment la liberté de son choix.

Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction,

réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage

aussi pernicieux qu’est _l’Occasion perduë-recouvrée_, n’étoit-ce

donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état

brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un

sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage

édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir

souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies

plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille

ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage

directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas

Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant

d’autres poëtes qui ont traduit l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers

et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les

a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur

temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal

inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à _l’Occasion

perduë-recouvrée_, et il paroît certain au contraire que Cantenac est

auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que

je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité:

1º Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui

ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même

tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit

l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies.

2º On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours

échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui

attribuer le poëme de _l’Occasion perduë-recouvrée_, qu’il a avoué, en

quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages,

qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé

prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un

_Ana_.

Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la

mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques

traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit,

de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur

de _l’Occasion perduë-recouvrée_; du moins, je m’assure bien que sa

naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez

obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa

personne.

[13] Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un gros

recueil en 2 vol. in-8, _Paris_, 1669.

«Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est

assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de

commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me

jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais

un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent

pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez

n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres

sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je

ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je

suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas

d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que

j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que

j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter.

Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me

tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif,

et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu

pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien

en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je

ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui

est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire

commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux

autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon

honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire

que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que

comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible

au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous

ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de

me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine

pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et

de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens

quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne:

je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme

volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que

je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux

d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je

plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une

certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis

assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement;

mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des

choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit;

je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent

l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de

lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir

ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement,

qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un

tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort

augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres;

mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement,

et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours

mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont

plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation

au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais

vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de

leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus

propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile.

Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une

amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que

je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup

de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond,

quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime

pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du

mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique

point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir

acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur

m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis

de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le

bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que

Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce

que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille

dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit

un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les

choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un

caractère d’esprit qui lui est particulier[15].»

[14] Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la

première édition de ses Œuvres.

[15] Voyez la page 7 et suiv. de l’_Avis au lecteur_.

Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques

endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit

ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses

sentimens aux autres[16]:

Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses,

A bien de l’embarras;

L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses

Que l’on n’attendoit pas.

Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes

Se plaindront du passé;

Vous dirés à vous-même: «Étoient-ce là les charmes

A quoi j’avois pensé?»

Vous étiés respectée, on vous traitoit de reine,

Avant ce nœud fatal,

Et vous serés soumise à la pesante chaîne

De quelque époux brutal.

[16] Page 14.

Au reste, les ouvrages de Cantenac n’ont pas été si généralement

inconnus, que les faiseurs de recueils poétiques n’en aient sçu

profiter. Vous trouverés une de ses idylles parmi les élégies

attribuées à madame de la Suze; elle commence ainsi:

Cruel persécuteur de la terre et des cieux,

Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux,

Amour!

Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale et chrétienne?

C’est un ordre commun qu’a prescrit la Nature,

Et qu’on n’évite pas;

La vie a ses degrés, et pour la sépulture

On ne fait qu’un seul pas.

Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes

Se forment lentement;

Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes,

Il ne faut qu’un moment.

Des plus riches palais les plus rares structures

Coûtent beaucoup de temps;

Mais tel qui les admire en peut voir les masures

Après quelques instants.

Il a aussi composé une élégie sacrée, où l’on voit d’assés belles

tirades, quoique peut-être trop pompeuses pour ce genre de poëme:

Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde

La profondeur des cieux et les gouffres de l’onde,

Éclaire mon esprit et lui fait concevoir

Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir.

Par lui l’astre du jour, dans sa vaste carrière,

Donne la vie au monde et porte la lumière;

C’est son bras tout-puissant qui fait mouvoir les cieux,

Qui relient de la mer les torrens furieux;

Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë,

Et qui tient sur les airs la foudre suspenduë.

Je finis par quelques vers qui ne vous déplairont peut-être pas.

Qui dit homme, Lysis, ne dit qu’un peu de poudre

Qui dure peu de jours, et que le moindre vent

Dissipe et fait tomber dans son premier néant.

Un enfant au berceau peut perdre la lumière;

Peut-être que cette heure est votre heure dernière;

Et vous voulés remettre un bien si précieux,

Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux?

Le monde passe vite, et son plaisir funeste

N’est que l’avant-coureur d’un chagrin qui nous reste;

Ce n’est qu’une ombre vaine, et nous perdons souvent

Des trésors infinis pour de l’air et du vent.

Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes

De ces biens éternels, de ces faveurs insignes:

Au pied des saints autels soupirant nuit et jour,

Méprisons les mondains, la fortune et l’amour.

Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici

plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du _Polyeucte_ de Corneille,

tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années

avant la première édition des œuvres de Cantenac?

[17] En 1643.

Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de

Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en

trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant

toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop

éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu

dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a

été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison.

Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer

à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion,

parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je

dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai

pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins

plus que je n’en fais paroître[19].»

[18] Voyez page 248.

[19] Voyez page 243.

Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent

donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification,

et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que _l’Occasion

perduë-recouvrée_ n’a jamais été au-dessus de ses forces et de

son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son

chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de

Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend

le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances.

Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble,

des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de

l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui

étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable

auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître

Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi.

L'occasion perdue recouverte · 第 48 / 78 题