--N'aurons-nous pas au moins des excuses? demanda Pépé le Tueur, fier
comme un Castillan.
--Tu auras, mon vieux compagnon, répondit Cocardasse, la satisfaction
de te battre avec moi si le coeur t'en dit; mais, quant à ces
messieurs, ils sont sous ma protection. A table! du vin!... Je ne me
sens pas de joie. Eh donc!
Il tendit son verre à Carrigue.
--J'ai l'honneur, reprit-il, de vous présenter mon prévôt Passepoil,
qui, soit dit sans vous offenser, allait vous enseigner une courante
dont vous n'avez pas la plus légère idée. Il est comme moi l'ami
dévoué de Lagardère.
--Et il s'en vante! interrompit frère Passepoil.
--Quant à ces messieurs, poursuivit le Gascon, vous pardonnerez à leur
mauvaise humeur. Ils vous tenaient, mes braves. Je leur ai ôté le
morceau de la bouche... toujours sans vous offenser... Trinquons!
On trinqua. Les derniers mots, adroitement jetés par Cocardasse,
avaient donné satisfaction aux prévôts, et MM. les volontaires ne
semblaient point juger à propos de les relever.
Ils avaient vu de trop près l'étrille.
Pendant que la maritorne, presque oubliée par Passepoil, allait
chercher du vin frais à la cave, on transporta escabelles et tables
sur la pelouse, car la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam
n'était réellement plus assez grande pour contenir cette vaillante
compagnie.
Bientôt tout le monde fut à l'aise et commodément attablé sur le
glacis.
--Parlons de Lagardère! s'écria Cocardasse; c'est pourtant moi qui lui
ai donné sa première leçon d'armes! Il n'avait pas seize ans, mais
quelles promesses d'avenir!
--Il en a à peine dix-huit aujourd'hui, dit Carrigue, et Dieu sait
qu'il tient parole!
Malgré eux, les prévôts prenaient intérêt à cette manière de héros
dont on leur rebattait les oreilles depuis le matin. Ils écoutaient,
et personne parmi eux ne souhaitait plus se trouver en face de lui
ailleurs qu'à table.
--Oui, n'est-ce pas, continua Cocardasse en s'animant, il a tenu
parole?... Pécaïre! il est toujours beau, toujours brave comme un
lion?
--Toujours heureux auprès du beau sexe? murmura Passepoil en
rougissant jusqu'au bout de ses longues oreilles.
--Toujours évaporé, poursuivit le Gascon, toujours mauvaise tête?
--Bourreau des crânes, et si doux avec les faibles!
--Casseur de vitres, tueur de maris!
Ils alternaient, nos deux prévôts, comme les bergers de Virgile.
_Arcades ambo!_
--Beau joueur!
--Jetant l'or par les fenêtres!
--Tous les vices, capédébiou!
--Toutes les vertus!
--Pas de cervelle...
--Un coeur!... un coeur d'or!
Ce fut Passepoil qui eut le dernier mot. Cocardasse l'embrassa avec
effusion.
--A la santé du petit Parisien! à la santé de Lagardère!
s'écrièrent-ils ensemble.
Carrigue et ses hommes levèrent leurs tasses avec enthousiasme. On but
debout. Les prévôts n'en purent point donner le démenti.
--Mais, par le diable! reprit Joël de Jugan, le bas Breton, en posant
son verre, apprenez-nous donc au moins ce que c'est que votre
Lagardère!
--Les oreilles nous en tintent, ajouta Saldagne. Qui est-il? d'où
vient-il? que fait-il?
--Mon bon, répondit Cocardasse, il est gentilhomme aussi bien que le
roi; il vient de la rue Croix-des-Petits-Champs; il fait des siennes.
Êtes-vous fixés?... Si vous en voulez plus long, versez à boire.
Passepoil lui emplit son verre, et le Gascon reprit, après s'être un
instant recueilli:
--Ce n'est pas une bien merveilleuse histoire, ou plutôt cela ne se
raconte pas. Il faut le voir à l'oeuvre. Quant à sa naissance, j'ai
dit qu'il était plus noble que le roi, et je n'en démordrai pas;
mais, en somme, on n'a jamais connu ni son père ni sa mère. Quand je
l'ai rencontré, il avait douze ans; c'était dans la cour des
Fontaines, devant le Palais-Royal. Il était en train de se faire
assommer par une demi-douzaine de vagabonds plus grands que lui.
Pourquoi? Parce que ces jeunes bandits avaient voulu dévaliser la
petite vieille qui vendait des talmouses sous la voûte de l'hôtel
Montesquieu. Je demandai son nom.
»--Le petit Lagardère.
»--Et ses parents?
»--Il n'a pas de parents.
»--Qui a soin de lui?
»--Personne.
»--Où loge-t-il?
»--Dans le pignon ruiné de l'ancien hôtel de Lagardère, au coin de la
rue Saint-Honoré.
»--A-t-il un métier?
»--Deux plutôt qu'un: il plonge au pont Neuf, et il se désosse dans la
cour des Fontaines.
»--A pas pur! voilà de beaux métiers!
»Vous autres, étrangers, s'interrompit ici Cocardasse, vous ne savez
pas quelle profession c'est que de plonger au pont Neuf. Paris est la
ville des badauds. Les badauds de Paris lancent du parapet du pont
Neuf des pièces d'argent dans la rivière, et il y a des enfants
intrépides qui vont chercher ces pièces d'argent au péril de leur vie.
Cela divertit les badauds. Vivediou! entre toutes les voluptés, la
meilleure est de bâtonner un de ces bagasses!... Et ça ne coûte pas
cher.
»Quant au métier de désossé, on en voit partout. Lou petit couquin de
Lagardère faisait tout ce qu'il voulait de son corps. Il se
grandissait, il se rapetissait; ses jambes étaient des bras, ses bras
étaient des jambes, et il me semble encore le voir, sandiéou! quand il
singeait le vieux bedeau de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui était bossu
par devant et par derrière.
»Va bien! eh donc! Je le trouvais gentil, moi, ce petit homme, avec
ses cheveux blonds et ses joues roses. Je le tirai des mains de ses
ennemis, et je lui dis:
»--Couquin! veux-tu venir avec moi?
»Il me répondit:
»--Non, parce que je veille la mère Bernard.
»La mère Bernard était une pauvre mendiante qui s'était arrangé un
trou dans le pignon en ruine. Le petit Lagardère lui apportait chaque
soir le produit de ses plongeons et de ses contorsions.
»Alors, je lui fis un tableau complet des délices d'une salle d'armes.
Ses beaux grands yeux flambaient. Il me dit avec un gros soupir:
»--Quand la mère Bernard sera morte, j'irai chez vous.
»Et il s'en alla. Ma foi! je n'y songeai plus.
»Trois ans après, Passepoil et moi, nous vîmes arriver à notre salle
un grand chérubin timide et tout embarrassé.
»--Je suis le petit Lagardère, nous dit-il; la mère Bernard est morte.
»Quelques gentilshommes qui étaient là eurent envie de rire. Le grand
chérubin rougit, baissa les yeux, se fâcha, et les fit rouler sur le
plancher.
»Un vrai Parisien, quoi! mince, souple, gracieux comme une femme, dur
comme du fer.
»Au bout de six mois, il eut querelle avec un de nos prévôts, qui lui
avait méchamment rappelé ses talents de plongeur et de désossé.
Sandiéou! le prévôt ne pesa pas une once.
»Au bout d'un an, il jouait avec moi comme je jouerais avec un de
MM. les volontaires du roi... soit dit sans les offenser.
»Alors, il se fit soldat. Il tua son capitaine; il déserta. Puis, il
s'engagea dans les enfants perdus de Saint-Luc pour la campagne
d'Allemagne. Il prit la maîtresse de Saint-Luc; il déserta. M. de
Villars le fit entrer dans Fribourg-en-Brisgau; il en sortit tout
seul, sans ordre, et ramena quatre grands diables de soldats allemands
liés ensemble comme des moutons. Villars le fit cornette; il tua son
colonel; il fut cassé... Pécaïre! quel enfant!
»Mais M. de Villars l'aimait. Et qui ne l'aimerait? M. de Villars le
chargea de porter au roi la nouvelle de la défaite du duc de Bade. Le
duc d'Anjou le vit et le voulut pour page. Quand il fut page, en voici
bien d'une autre! les dames de la Dauphine se battirent pour l'amour
de lui, le matin et le soir. On le congédia.
»Enfin, la fortune lui sourit; le voilà chevau-léger du corps!
Capédébiou! je ne sais pas si c'est pour un homme ou pour une femme
qu'il a quitté la cour; mais, si c'est une femme, tant mieux pour
elle; si c'est un homme, _de profundis_!»
Cocardasse se tut et lampa un grand verre. Il l'avait bien mérité.
Passepoil lui serra la main en manière de félicitation.
Le soleil s'en allait descendant derrière les arbres de la forêt.
Carrigue et ses gens parlaient déjà de se retirer, et l'on allait
boire une dernière fois au bon hasard de la rencontre, lorsque
Saldagne aperçut un enfant qui se glissait dans les douves et tâchait
évidemment de n'être point découvert.
C'était un petit garçon de treize à quatorze ans, à l'air craintif et
tout effaré. Il portait le costume de page, mais sans couleurs, et une
ceinture de courrier lui ceignait les reins.
Saldagne montra l'enfant à ses compagnons.
--Parbleu! s'écria Carrigue, voilà un gibier que nous avons déjà
couru. Il a éreinté nos chevaux tantôt. Le gouverneur de Vénasque a
des espions ainsi faits, et nous allons nous emparer de celui-ci.
--D'accord, répliqua le Gascon; mais je ne crois pas que ce jeune
drôle appartienne au gouverneur de Vénasque. Il y a d'autres anguilles
sous roche de ce côté-ci, monsieur le volontaire, et ce gibier-là est
pour nous, soit dit sans vous offenser.
Chaque fois que le Gascon prononçait cette formule impertinente, il
regagnait un point auprès de ses amis les prévôts.
On arrivait de deux manières au fond du fossé: par la route
charretière et par un escalier à pic pratiqué à la tête du pont. Nos
gens se partagèrent en deux troupes et descendirent par les deux
chemins à la fois. Quand le pauvre enfant se vit ainsi cerné, il
n'essaya point de fuir, et les larmes lui vinrent aux yeux.
Sa main se plongea furtivement sous le revers de son justaucorps.
--Mes bons seigneurs! s'écria-t-il, ne me tuez pas... Je n'ai rien! je
n'ai rien!
Il prenait nos gens pour de purs et simples brigands. Ils en avaient
bien l'air.
--Ne mens pas! dit Carrigue, tu as passé les monts, ce matin?
--Moi?... fit le page; les monts?
--Au diable! interrompit Saldagne; il vient d'Argelès en ligne
directe; n'est-ce pas, petit?
--D'Argelès? répéta l'enfant.
Son regard, en même temps, se dirigeait vers la fenêtre basse qui se
montrait sous le pont.
--A pa pur! lui dit Cocardasse, nous ne voulons pas t'écorcher, jeune
homme... à qui portes-tu cette lettre d'amour?
--Une lettre d'amour? répéta encore le page.
Passepoil s'écria:
--Tu es né en Normandie, ma poule!
Et l'enfant de répéter:
--En Normandie, moi?
--Il n'y a qu'à le fouiller, opina Carrigue.
--Oh! non! non! s'écria le petit page en tombant à genoux, ne me
fouillez pas, mes bons seigneurs!
C'était souffler sur le feu pour l'éteindre. Passepoil se ravisa et
dit:
--Il n'est pas du pays; il ne sait pas mentir!
--Comment t'appelles-tu? interrogea Cocardasse.
--Berrichon, répondit l'enfant sans hésiter.
--Qui sers-tu?
Le page resta muet.
Estafiers et volontaires, qui l'entouraient, commençaient à perdre
patience. Saldagne le saisit au collet, tandis que tout le monde
répétait:
--Voyons, réponds! qui sers-tu?
--Penses-tu, petit bagasse, reprit le Gascon, que nous ayons le temps
de jouer avec toi?... Fouillez-le, mes mignons, et finissons-en!
On vit alors un singulier spectacle: le page, tout à l'heure si
craintif, se dégagea brusquement des mains de Saldagne, et tira de son
sein, d'un air résolu, une petite dague qui ressemblait bien un peu à
un jouet. D'un bond, il passa, entre Faënza et Staupitz, prenant sa
course vers la partie orientale des fossés.
Mais frère Passepoil avait gagné maintes fois le prix de la course aux
foires de Villedieu. Le jeune Hippomène, qui conquit en courant la
main d'Atalante, ne détalait pas mieux que lui. En quelques enjambées,
il eut rejoint le pauvre Berrichon.
Celui-ci se défendit vaillamment. Il égratigna Saldagne avec son petit
poignard; il mordit Carrigue, et lança de furieux coups de pied dans
les jambes de Staupitz. Mais la partie était trop inégale, Berrichon,
terrassé, sentait déjà près de sa poitrine la grosse main des
estafiers, lorsque la foudre tomba au beau milieu de ses persécuteurs.
La foudre!
Carrigue s'en alla rouler à trois ou quatre pas, les jambes en l'air;
Saldagne pirouetta sur lui-même et cogna le mur du rempart; Staupitz
mugit et s'affaissa comme un boeuf assommé; Cocardasse lui-même,
Cocardasse junior fit la culbute et embrassa rudement le sol.
--Eh donc!
C'était un seul homme qui avait produit tout ce ravage en un clin
d'oeil, et, pour ainsi dire, du même coup.
Un large cercle se fit autour du nouveau venu et de l'enfant.
Pas une épée ne sortit du fourreau. Tous les regards se baissèrent.
--Lou couquin! grommela Cocardasse, qui se relevait en frottant ses
côtes.
Il était furieux, mais un sourire naissait malgré lui sous sa
moustache.
--Le petit Parisien! fit Passepoil tremblant d'émotion ou de frayeur.
Les gens de Carrigue, sans s'occuper de celui-ci, qui gisait étourdi
sur le sol, touchèrent leurs feutres avec respect, et dirent:
--Le capitaine Lagardère.
V
--La botte de Nevers.--
C'était Lagardère, le beau Lagardère, le casseur de têtes, le bourreau
des coeurs.
Il y avait là seize épées de prévôts d'armes qui n'osaient pas
seulement sortir du fourreau, seize spadassins contre un jeune homme
de dix-huit ans qui souriait, les bras croisés sur sa poitrine.
Mais c'était Lagardère!
Cocardasse avait raison, Passepoil aussi; tous deux restaient
au-dessous du vrai. Ils avaient eu beau vanter leur idole, ils n'en
avaient pas assez dit.
C'était la jeunesse radieuse, forte, gaie, franche, communicative,
vaillante, la jeunesse qui attire et qui séduit, la jeunesse que
regrettent les victorieux, la jeunesse que ne peuvent racheter ni la
fortune conquise, ni le génie planant sur le vulgaire agenouillé, la
jeunesse en sa fière et divine fleur, avec l'or de sa chevelure
bouclée, avec le sourire épanoui de ses lèvres, avec l'éclair
vainqueur de ses yeux!
On dit souvent: «Tout le monde est jeune une fois en sa vie. A quoi
bon chanter si haut cette gloire qui ne manque à personne?»
En avez-vous vu des jeunes hommes? Et si vous en avez vu, combien?
Moi, je connais des enfants de vingt ans et des vieillards de
dix-huit.
Les jeunes hommes, je les cherche.
J'entends ceux-là qui _savent_ en même temps qu'ils _peuvent_, faisant
mentir le plus vrai de tous les proverbes, ceux-là qui portent, comme
les orangers bénis des pays du soleil, le fruit à côté de la fleur!
Ceux-là qui ont tout à foison, l'honneur, le coeur, la séve, la
folie, et qui s'en vont, brillants et chauds comme un rayon, épandant
à pleines mains l'inépuisable trésor de leur vie!
Ils n'ont qu'un jour, hélas! souvent, car le contact de la foule est
comme l'eau qui éteint toute flamme.
Bien souvent aussi toute cette splendide richesse se prodigue en vain,
et ce front, que Dieu avait marqué au signe héroïque, ne ceint que la
couronne de l'orgie.
Bien souvent! c'est la loi. L'humanité a sur son grand-livre, comme
l'usurier du coin, sa colonne des profits et pertes.
Henri de Lagardère était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne.
Ce n'était pas un hercule; mais ses membres avaient cette vigueur
souple et gracieuse du type parisien, aussi éloigné de la lourde
musculation du Nord que de la maigreur pointue de ces adolescents de
nos places publiques, immortalisés par le vaudeville banal.
Il avait les cheveux blonds, légèrement bouclés, plantés haut et
découvrant un front qui respirait l'intelligence et la noblesse. Ses
sourcils étaient noirs, ainsi que sa fine moustache, retroussée
au-dessus de la lèvre.
Rien de plus cavalier que cette opposition, surtout quand des yeux
bruns et rieurs éclairent la pâleur un peu trop mate de ces visages.
La coupe de sa figure, régulière mais allongée, la ligne aquiline des
sourcils, le dessin ferme du nez et de la bouche, donnaient de la
noblesse à ces joyeusetés de l'expression générale. Le sourire du gai
vivant n'effaçait point la fierté du porteur d'épée.
Mais ce qui ne se peut peindre à la plume, c'est l'attrait, la grâce,
la juvénile gaillardise de cet ensemble; c'est aussi la mobilité de
cette physionomie fine et changeante, qui pouvait languir aux heures
d'amour, comme un doux visage de femme; qui pouvait, aux heures de
combat, suer la terreur comme la tête de Méduse.
Ceux-là seuls l'avaient bien vu qu'il avait tués; celles-là seules
qu'il avait aimées.
Il portait l'élégant costume des chevau-légers du roi, un peu
débraillé, un peu fané, mais relevé par un riche manteau de velours,
jeté négligemment sur son épaule. Une écharpe de soie rouge à franges
d'or indiquait le rang qu'il occupait parmi les aventuriers.
C'est à peine si la rude exécution qu'il venait de faire avait amené
un peu de sang à ses joues.
--Vous n'avez pas de honte! dit-il avec mépris: maltraiter un enfant!
--Capitaine! voulut répliquer Carrigue en se remettant sur ses jambes.
--Tais-toi... Qui sont ces bravaches?
Cocardasse et Passepoil étaient auprès de lui, le chapeau à la main.
--Eh! fit-il en se déridant, mes deux protecteurs! Que diable
faites-vous si loin de la rue Croix-des-Petits-Champs?
Il leur tendit la main, mais d'un air de prince qui donne le revers de
ses doigts à baiser.
Maître Cocardasse et frère Passepoil touchèrent cette main avec
dévotion. Il faut dire que cette main s'était bien souvent ouverte
pour eux pleine de pièces d'or.
Les protecteurs n'avaient point à se plaindre du protégé.
--Et les autres? reprit Henri; j'ai vu cela quelque part; où donc,
toi?
Il s'adressait à Staupitz.
--A Cologne, répliqua l'Allemand tout confus.
--C'est juste, tu me touchas une fois.
--Sur douze! murmura l'Allemand avec humilité.
--Ah! ah! continua Lagardère en regardant Saldagne et Pinto, mes deux
champions de Madrid... bonnes gardes!
--Ah! Excellence! firent à la fois les deux Espagnols, c'était une
gageure... Nous n'avons point coutume de nous mettre deux contre
un...
--Comment! comment! deux contre un? s'écria le Gascon.
--Ils disaient, ajouta Passepoil, qu'ils ne vous connaissaient pas.
--Et celui-ci, reprit Cocardasse montrant Pépé le Tueur, faisait des
voeux pour se trouver en face de vous.
Pépé fit ce qu'il put pour soutenir le regard de Lagardère.
Lagardère répéta seulement:
--Celui-ci?
Et Pépé baissa la tête en grondant.
--Quant à ces deux braves, reprit Lagardère en désignant Pinto et
Saldagne, je ne portais en Espagne que mon nom d'Henri...
--Messieurs, s'interrompit-il faisant du doigt le geste de porter une
botte, je vois que nous nous sommes déjà rencontrés plus ou moins, car
voici un honnête gaillard à qui j'ai fêlé le crâne une fois avec
l'arme de son pays.
Joël de Jugan se frotta la tempe.
--La marque y est, murmura-t-il; vous maniez le bâton comme un dieu,
c'est certain.
--Vous n'avez eu de bonheur avec moi ni les uns ni les autres, mes
camarades, reprit Lagardère; mais vous étiez occupés ici à une besogne
plus facile... Approche ici, enfant!
Berrichon obéit.
Cocardasse et Carrigue prirent à la fois la parole, afin d'expliquer
pourquoi ils voulaient fouiller le page.
Lagardère leur imposa silence.
--Que viens-tu faire ici? demanda-t-il à l'enfant.
--Vous êtes bon, vous, et je ne vous mentirai pas, répondit Berrichon.
Je viens porter une lettre.
--A qui?
Berrichon hésita, et son regard glissa encore vers la fenêtre basse.
--A vous, répondit-il pourtant.
--Donne.
L'enfant lui tendit un pli qu'il tira de son sein. Puis, se haussant
vivement jusqu'à son oreille:
--J'ai une autre lettre à porter.
--A qui?
--A une dame.
Lagardère lui jeta sa bourse.
--Va, petit! dit-il, personne ne t'inquiétera.
L'enfant partit en courant, et disparut bientôt derrière le coude de
la douve.
Dès que le page eut disparu, Lagardère ouvrit sa lettre.
--Au large! commanda-t-il en se voyant entouré de trop près par les
volontaires et les prévôts; j'aime dépouiller seul ma correspondance.
Tout le monde s'écarta vivement.
--Bravo! s'écria Lagardère après avoir lu les premières lignes; voilà
ce que j'appelle un heureux message! C'est justement ce que je venais
chercher ici. Par le ciel! ce Nevers est un galant seigneur!
--Nevers! répétèrent les estafiers étonnés.
--Qu'est-ce donc? demandèrent Cocardasse et Passepoil.
Lagardère se dirigea vers la table.
--A boire d'abord! dit-il; j'ai le coeur content. Je veux vous
raconter l'histoire. Assieds-toi là, maître Cocardasse... Ici, frère
Passepoil... vous autres où vous voudrez.
Le Gascon et le Normand, fiers d'une distinction pareille, prirent
place aux côtés de leur héros.
Henri de Lagardère but une rasade, et reprit:
--Il faut vous dire que je suis exilé: je quitte la France...
--Exilé, vous? interrompit Cocardasse.
--Nous le verrons pendu! soupira Passepoil.
--Et pourquoi exilé?
Par bonheur, cette dernière question couvrit l'expression tendre mais
irrévérencieuse d'Amable Passepoil.
Lagardère ne souffrait point ces familiarités.
--Connaissez-vous ce grand diable de Bélissen? demanda-t-il.
--Le baron de Bélissen?
--Bélissen le bretteur?
--Bélissen le défunt, rectifia le jeune chevau-léger.
--Il est mort? demandèrent plusieurs voix.
--Je l'ai tué... Le roi m'avait fait noble, vous savez, pour que je
pusse entrer dans sa compagnie... J'avais promis de me comporter
prudemment; pendant six mois, j'ai été sage comme une image. On
m'avait presque oublié; mais, un soir, ce Bélissen voulut jouer au
croquemitaine avec un pauvre petit cadet de province qui n'avait pas
seulement un poil de barbe au menton.
--Toujours la même histoire, dit Passepoil: un vrai chevalier errant!
--La paix, mon bon! ordonna Cocardasse.
--Je m'approchai de Bélissen, poursuivit Lagardère, et, comme j'avais
promis à Sa Majesté, quand elle daigna me créer chevalier, de ne plus
lancer de paroles injurieuses à personne, je me bornai à tirer les
oreilles du baron comme on fait aux enfants méchants dans les écoles.
Cela ne lui plut point.
--Je crois bien! fit-on à la ronde.
--Il me le dit trop haut, poursuivit Lagardère, et je lui donnai,
derrière l'Arsenal, ce qu'il avait mérité depuis longtemps... un coup
droit sur dégagement... à fond!
--Ah! petit! s'écria Passepoil oubliant que les temps étaient changés,
comme tu allonges bien ce damné coup-là!
Lagardère se mit à rire. Puis il frappa la table violemment de son
gobelet d'étain.
Passepoil se crut perdu.
--Voilà la justice! s'écria le chevau-léger, qui ne songeait déjà plus
à lui; on me devait la prime, puisque j'avais abattu une tête de
loup... Eh bien, non... on m'exile!
Toute l'honorable assistance convint à l'unanimité que c'était là un
abus.
Cocardasse jura capédébiou que les arts n'étaient point suffisamment
protégés. Lagardère reprit:
--En fin de compte, j'obéis aux ordres de la cour. Je pars...
L'univers est grand, et je fais serment de trouver quelque part à bien
vivre... Mais, avant de passer la frontière, j'ai une fantaisie à
satisfaire... deux fantaisies: un duel et une escapade galante. C'est
ainsi que je veux faire mes adieux au beau pays de France!
On se rapprocha curieusement.
--Contez-nous cela, monsieur le chevalier, dit Cocardasse.
--Dites-moi, mes vaillants, demanda Lagardère au lieu de répondre,
avez-vous ouï parler, par hasard, de la botte secrète de M. de Nevers?
--Parbleu! fit-on autour de la table.
--Elle était sur le tapis encore tout à l'heure, ajouta Passepoil.
--Et qu'en disiez-vous, s'il vous plaît?
--Les avis étaient partagés... Les uns disaient: «Fadaise!...» les
autres prétendaient que le vieux maître Delapalme avait vendu au duc
un coup... ou une série de coups... au moyen desquels le duc était
parfaitement sûr de toucher un homme, n'importe lequel, au milieu du
front, entre les deux yeux.
Lagardère était pensif. Il demanda encore:
--Que pensez-vous des bottes secrètes en général, vous qui êtes tous
experts et prévôts d'armes?
L'avis unanime fut que les bottes secrètes étaient des attrape-nigaud,
et que tout coup à fond pouvait être évité à l'aide des parades
connues.
--C'était mon opinion, dit Lagardère, avant d'avoir eu l'honneur de
faire la partie de M. de Nevers.
--Et maintenant?... interrogea-t-on de toutes parts, car chacun était
fortement intéressé: dans quelques heures, cette fameuse botte de
Nevers allait peut être coucher deux ou trois morts sur le carreau.
--Maintenant, repartit Henri de Lagardère, c'est différent.
Figurez-vous que cette botte maudite a été longtemps ma bête noire.
Sur ma parole, elle m'empêchait de dormir! Convenez que ce Nevers fait
aussi par trop parler de lui... A toute heure, partout, depuis son
retour d'Italie, j'entendais radoter autour de moi «Nevers, Nevers,
Nevers! Nevers est le plus beau! Nevers est le plus brave!»
--Après un autre que nous connaissons bien, interrompit frère
Passepoil.
Cette fois, il eut l'approbation pleine et entière de Cocardasse
junior.
--Nevers par-ci, Nevers par-là! continua Lagardère. Les chevaux de
Nevers, les armes de Nevers, les domaines de Nevers!... ses bons mots,
son bonheur au jeu, la liste de ses maîtresses... et sa botte secrète
par-dessus le marché!... diable d'enfer! cela me rompait la tête...
Un soir, mon hôtesse me servit des côtelettes à la Nevers... je lançai
le plat par la fenêtre et je me sauvai sans souper... Sur la porte, je
me heurtai contre mon cordonnier, qui m'apportait des bottes à la
dernière mode, des bottes à la Nevers... je rossai mon bottier; cela
me coûta dix louis que je lui jetai au visage... Le drôle me dit: «M. de
Nevers me battit une fois, mais il me donna cent pistoles!...»
--C'était trop! prononça gravement Cocardasse.
Passepoil suait à grosses gouttes, tant il ressentait vivement les
contrariétés de son cher petit Parisien.
--Voyez-vous, continua Lagardère, je sentis que la folie me prenait...
Il fallait mettre un terme à cela!... Je montai à cheval et je m'en
allai attendre Nevers à la sortie du Louvre... Quand il passa, je
l'appelai par son nom.
«--Qu'est-ce? me demanda-t-il.
«--Monsieur le duc, répondis-je, j'ai grande confiance en votre
courtoisie... Je viens vous demander de m'enseigner votre botte
secrète, au clair de la lune.
«Il me regarda. Je pense qu'il me prit pour un échappé des
Petites-Maisons.
«--Qui êtes-vous? me demanda-t-il pourtant.
«--Le chevalier Henri de Lagardère, répondis-je, par la munificence du
roi... chevau-léger du corps... ancien cornette de la Ferté, ancien
enseigne de Conti, ancien capitaine au régiment de Navarre... toujours
cassé pour cause de cervelle absente...
«--Ah! m'interrompit-il en descendant de cheval, vous êtes le beau
Lagardère? On me parle souvent de vous, et cela m'ennuie.
«Nous allions côte à côte vers l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
«--Si vous ne me trouviez point trop petit gentilhomme, commençai-je,
pour vous mesurer avec moi...
«Il fut charmant, charmant! Je dois lui rendre cette justice.
«Au lieu de me répondre, il me planta sa rapière entre les deux
sourcils, si roide et si net, que je serais encore là-bas, sans un
saut de trois toises que fort à propos je fis.
«--Voilà ma botte, me dit-il.
«Ma foi! je le remerciai de bon coeur; c'était bien le moins.
«--Encore une petite leçon, demandai-je, si ce n'est pas abuser.
«--A votre service.
«Malepeste! cette fois, il me fit une piqûre au front. J'étais
touché, moi... moi, Lagardère!
Les maîtres d'armes échangèrent des oeillades inquiètes. La botte de
Nevers prenait en vérité d'effrayantes proportions.
--Vous n'y aviez vu que du feu? insinua timidement Cocardasse.
--J'avais vu la feinte, pardieu! s'écria Lagardère, mais je n'étais
pas arrivé à la parade. Cet homme est vite comme la foudre.
--Et la fin de l'aventure?
--Est-ce que le guet peut jamais laisser en repos les gens
paisibles?... Le guet arriva... Nous nous séparâmes bons amis avec
promesse de revanche.
--Mais sandiéou! dit Cocardasse, qui suivait sa piste, il vous tiendra
toujours par cette botte.
--Allons donc! fit Lagardère.
--Vous avez le secret?
--Parbleu!... je l'ai étudié dans le silence du cabinet.
--Eh bien?
--C'est un enfantillage!
Les prévôts respirèrent. Cocardasse se leva.
--Monsieur le chevalier, dit-il, si vous avez quelque bon souvenir des
pauvres leçons que je vous ai données avec tant de plaisir, vous ne
repousserez pas ma requête... Eh donc!
Instinctivement, Lagardère mit la main au gousset.
Frère Passepoil eut un geste plein de dignité.
--Ce n'est pas cela que maître Cocardasse vous demande, dit-il.
--Parle, fit Lagardère; je me souviens. Que veux-tu?
--Je veux, répliqua Cocardasse, que vous m'enseigniez la botte de
Nevers.
Lagardère se leva aussitôt.
--C'est trop juste, dit-il, mon vieux Cocardasse. Cela concerne ton
état.
Ils se mirent en garde. Les volontaires et les prévôts firent cercle.
Ces derniers surtout ne regardaient pas à demi.
--Tubleu! fit Lagardère en tâtant le fer du prévôt, comme tu es devenu
mou!... Voyons, engage en tierce... coup droit retenu! pare... coup
droit, remets à fond... pare prime et riposte... marche... prime
encore sur ma riposte... passe sous l'épée, et aux yeux!
Il joignit le geste à la parole.
--Tron de l'air! fit Cocardasse en sautant de côté; j'ai vu un million
de chandelles! Et la parade? reprit-il en se mettant en garde de
nouveau.
--Oui, oui, la parade? firent les spadassins avidement.
--Simple comme bonjour! repartit Lagardère. Y es-tu?... Tierce... à
temps, sur la remise... prime deux fois... évite... arrête dans les
armes, le tour est fait!
Il rengaîna. Ce fut frère Passepoil qui remercia avec effusion.
--Avez-vous saisi, vous autres? fit Cocardasse en s'essuyant le front.
Capédébiou! quel enfant!
Les prévôts firent un signe de tête affirmatif, et Cocardasse revint
s'asseoir en disant:
--Ça pourra servir!
--Ça va servir tout de suite, répliqua Lagardère en se versant à
boire.
Tous relevèrent les yeux sur lui.
Il but son verre à petites gorgées, puis il déplia lentement la lettre
que le page lui avait remise.
--Ne vous ai-je pas dit, reprit-il, que M. de Nevers m'avait promis ma
revanche?
--Oui; mais...
--Il fallait bien terminer cette aventure avant de partir pour
l'exil... J'ai écrit à M. de Nevers, que je savais à son château du
Béarn... Cette lettre est la réponse de M. de Nevers.
Un murmure d'étonnement s'éleva du groupe des estafiers.
--Il est toujours charmant, poursuivit Lagardère, charmant! Quand je
me serai battu mon content avec ce parfait gentilhomme, je suis
capable de l'aimer comme un frère. Il accepte tout ce que je lui
propose: l'heure du rendez-vous, le lieu.
--Et quelle est l'heure? demanda Cocardasse avec trouble.
--La tombée de la nuit.
--Ce soir?
--Ce soir.
--Et le lieu?
--Les fossés du château de Caylus.
Il y eut un silence. Passepoil avait mis un doigt sur sa bouche. Les
estafiers tâchaient de garder bonne contenance.
--Pourquoi choisir ce lieu? fit cependant Cocardasse.
--Autre histoire! dit Lagardère en riant, seconde fantaisie!... Je me
suis laissé dire, depuis que j'ai l'honneur de commander ces braves,
pour tuer un peu le temps avant mon départ, je me suis laissé dire que
le vieux marquis de Caylus était le plus fin geôlier de l'univers!...
Il faut bien qu'il ait quelques talents pour avoir mérité ce beau nom
de Caylus-Verrous!... Or, le mois passé, aux fêtes de Tarbes, j'ai
entrevu sa fille Aurore... Sur ma parole, elle est adorablement
belle!... Après avoir causé avec M. de Nevers, je veux consoler un peu
cette charmante recluse.
--Avez-vous donc la clef de la prison, capitaine? demanda Carrigue en
montrant le château.
--J'ai pris d'assaut bien d'autres forteresses! repartit le Parisien.
J'entrerai par la porte, par la fenêtre, par la cheminée... enfin, je
ne sais pas... mais j'entrerai!
Il y avait déjà du temps que le soleil avait disparu derrière les
futaies d'Ens. La nuit venait. Deux ou trois lueurs se montrèrent aux
fenêtres intérieures du château.
Une forme glissa rapidement dans l'ombre des douves. C'était
Berrichon, le petit page, qui sans doute avait fait sa commission. En
prenant à toute course le sentier qui conduisait à la forêt, il envoya
de loin un grand merci à Lagardère, son sauveur.
--Eh bien, s'écria celui-ci, pourquoi ne riez-vous plus, mes drôles?
Ne trouvez-vous point l'aventure gaillarde?
--Si fait, répondit frère Passepoil, trop gaillarde!
--Je voudrais savoir, dit Cocardasse gravement, si vous avez parlé de
mademoiselle de Caylus dans votre lettre à Nevers.
--Parbleu! je lui explique mon affaire en grand. Il fallait bien
donner un prétexte à ce lointain rendez-vous.
Les estafiers échangèrent un regard.
--Ah çà! qu'avez-vous donc? demanda brusquement le Parisien.
--Nous réfléchissons répondit Passepoil; nous sommes heureux de nous
trouver là pour vous rendre service.
--C'est la vérité, capédébiou! ajouta Cocardasse, nous allons vous
donner un bon coup d'épaule.
Lagardère éclata de rire, tant l'idée lui sembla bouffonne.
--Vous ne rirez plus, monsieur le chevalier, prononça le Gascon avec
emphase, quand je vous aurai appris certaine nouvelle...
--Voyons ta nouvelle?
--Nevers ne viendra pas seul au rendez-vous.
--Fi donc! pourquoi cela?
--Parce que, après ce que vous lui avez écrit, il ne s'agit plus entre
vous d'une partie de plaisir... l'un de vous deux doit mourir ce
soir... Nevers est l'époux de mademoiselle de Caylus.
Cocardasse junior se trompait en pensant que Lagardère ne rirait plus.
Le fou se tint les côtes.
--Bravo! s'écria-t-il, un mariage secret! un roman espagnol! Pardieu!
voilà qui me comble, et je n'espérais pas si bien pour ma dernière
aventure!