VI

--La fenêtre basse.--

--Et dire qu'on exile des hommes pareils! prononça frère Passepoil

d'un ton profondément pénétré.

La nuit s'annonçait noire. Les masses sombres du château de Caylus se

détachaient confusément sur le ciel.

--Voyons, chevalier, dit le Gascon au moment où Lagardère se levait et

resserrait le ceinturon de son épée, pas de fausse honte, vivadiou!...

acceptez nos services pour ce combat, qui doit être inégal!

Lagardère haussa les épaules.

Passepoil lui toucha le bras par derrière.

--Si je pouvais vous être utile, murmura-t-il en rougissant outre

mesure, pour la galante équipée...

La morale en action affirme, sur la foi d'un philosophe grec, que le

rouge est la couleur de la vertu. Amable Passepoil avait au plus haut

degré la couleur, mais il manquait absolument de vertu.

--Palsambleu! mes camarades, s'écria Lagardère, j'ai coutume de faire

mes affaires tout seul; et vous le savez bien... La brune vient... une

dernière rasade, et décampez! voilà le service que je réclame.

Les aventuriers allèrent à leurs chevaux. Les maîtres d'armes ne

bougèrent pas.

Le Gascon prit Lagardère à part.

--Je me ferais tuer pour vous comme un chien sandiéou! chevalier,

dit-il avec embarras... mais...

--Mais quoi?

--Chacun son métier, vous savez... Nous ne pouvons pas quitter ce

lieu.

--Ah! ah!... Et pourquoi cela?

--Parce que nous attendons aussi quelqu'un.

--Vraiment! Qui est ce quelqu'un?

--Ne vous fâchez pas... Ce quelqu'un est Philippe de Nevers.

Le Parisien tressaillit.

--Ah! ah! fit-il encore; et pourquoi attendez-vous M. de Nevers?

--Pour le compte d'un digne gentilhomme...

Il n'acheva pas. Les doigts de Lagardère lui serraient le poignet

comme un étau.

--Un guet-apens! s'écria ce dernier, et c'est à moi que tu viens dire

cela!

--Je vous fais observer..., commença frère Passepoil.

--La paix mes drôles!... Je vous défends,--vous m'entendez bien,

n'est-ce pas?--je vous défends de toucher un cheveu de Nevers, sous

peine d'avoir affaire à moi!... Nevers m'appartient... s'il doit

mourir, ce sera de ma main, en loyal combat... mais de la vôtre, non

pas!... diable d'enfer! non pas, tant que je serai vivant!

Il s'était dressé de toute sa hauteur. Il était de ceux dont la voix,

dans la colère, ne tremble pas, mais vibre plus sonore.

Les spadassins l'entouraient irrésolus.

--Ah! c'est pour cela, reprit-il, que vous vous êtes fait enseigner la

botte de Nevers! et c'est moi... Carrigue! s'interrompit-il.

Celui-ci vint à l'ordre, avec ses gens qui tenaient par la bride

leurs chevaux chargés de fourrage.

--C'est une honte, reprit le Parisien, une honte que de tels gens nous

aient fait partager leur vin!

--Voilà un mot bien dur! soupira Passepoil, dont les yeux se

mouillèrent.

Cocardasse junior blasphémait en lui-même tous les savants jurons que

put jamais produire cette fertile terre de Gascogne.

--En selle, et au galop! poursuivit Lagardère. Je n'ai besoin de

personne pour faire justice de ces drôles.

Carrigue et ses gens, qui avaient tâté des rapières de prévôt, ne

demandaient pas mieux que d'aller un peu plus loin jouir de la

fraîcheur de la nuit.

--Quant à vous, continua le jeune chevau-léger, vous allez déguerpir,

et vite! ou, par la mordieu! je vais vous donner une seconde leçon

d'armes... à fond!

Il dégaîna. Cocardasse et Passepoil firent reculer les estafiers, qui,

forts de leur nombre, avaient des velléités de révolte.

--Qu'avons-nous à nous plaindre, insinua Passepoil, s'il veut

absolument faire notre besogne?

Pour la logique, vous ne trouverez pas beaucoup de Normands plus

ferrés que frère Passepoil.

--Allons-nous-en! tel fut l'avis général.

Il est vrai que l'épée de Lagardère sifflait et fouettait le vent.

--Capédébiou! fit observer Cocardasse en ouvrant la retraite, le bon

sens dit que nous n'avons pas peur; chevalier, nous vous cédons la

place.

--Pour vous faire plaisir, ajouta Passepoil; adieu!

--Au diable! répliqua le Parisien en tournant le dos.

Les fourrageurs partirent au galop, les estafiers disparurent derrière

l'enclos du cabaret. Ils oublièrent de payer; mais Passepoil ravit en

passant un doux baiser à la maritorne, qui demandait son argent.

Ce fut Lagardère qui solda tous les écots.

--La fille! dit-il, ferme tes volets et mets tes barres... Quoi que tu

entendes, là, dans la douve, cette nuit, que chacun, dans ta maison,

dorme sur les deux oreilles. Ce sont affaires qui ne vous regardent

point!

La maritorne ferma ses volets et mit ses barres.

La nuit était presque complète, une nuit sans lune et sans étoiles.

Un lumignon fumeux, placé à la tête du pont de planches, sous la niche

d'une sainte Vierge, brillait faiblement, mais n'éclairait point au

delà d'un cercle de dix ou douze pas. Sa lumière d'ailleurs ne pouvait

descendre dans les douves, à cause du pont qui la masquait.

Lagardère était seul. Le galop des chevaux s'était étouffé au

lointain. La vallée de Louron se plongeait déjà dans une obscurité

profonde où luisaient çà et là quelques lueurs rougeâtres marquant la

cabane d'un laboureur ou la loge d'un berger.

Le son plaintif des clochettes attachées au cou des chèvres montait,

quand le vent donnait, avec les murmures sourds du gave d'Arau, qui

verse ses eaux dans la Clarabide, au pied du Hachaz.

--Huit contre un, les misérables! se disait le jeune Parisien en

prenant le chemin charretier pour descendre au fond de la douve: un

assassinat! Quels bandits!... C'est à dégoûter de l'épée!

Il donna contre les tas de foin, ravagés par Carrigue et sa troupe.

--Par le ciel! reprit-il en secouant son manteau, voici une crainte

qui me pousse. Le page va prévenir Nevers qu'il y a ici une bande

d'égorgeurs. Et Nevers ne viendra pas. Et ce sera une partie manquée;

la plus belle partie du monde. Diable d'enfer! s'il en est ainsi,

demain il y aura huit coquins d'assommés.

Il arrivait sous le pont. Ses yeux s'habituaient à l'obscurité.

Les fourrageurs avaient fait une large place nette, juste à l'endroit

où Lagardère était en ce moment, devant la fenêtre basse.

Il regarda cela d'un air content, et pensa qu'on serait bien en ce

lieu pour jouer de la flamberge.

Mais il pensait encore à autre chose. L'idée de pénétrer dans cet

inabordable château le tenait au collet. Ce sont de vrais diables que

ces héros qui ne tournent point vers le bien la force exceptionnelle

dont ils sont doués.

Murailles, verrous, gardiens, le beau Lagardère se riait de tout cela.

Il n'eût point voulu d'une aventure où quelqu'un de ces obstacles eût

manqué.

--Faisons connaissance avec le terrain, se disait-il, rendu déjà à

l'espiègle gaieté de sa nature. Morbleu! M. le duc va nous arriver

bien en colère, et nous n'avons qu'à nous tenir!... Quelle nuit! il

faudra ferrailler au jugé... Du diable si on pourra voir la pointe

des épées!

Il était au pied des grands murs. Le château dressait à pic au-dessus

de sa tête sa masse énorme, et le pont traçait un arc noir sur le

ciel. Escalader ce mur à l'aide du poignard, c'était l'affaire de

toute une nuit. En tâtonnant, la main de Lagardère rencontra la

fenêtre basse.

--Bon, cela! s'écria-t-il. Çà! que vais-je lui dire, à cette fière

beauté? Je vois d'ici l'éclair méchant de ses yeux noirs, ses sourcils

d'aigle froncés par l'indignation.

Il se frotta les mains de tout coeur.

--Délicieux! délicieux!... Je lui dirai... Il faut quelque chose de

bien tourné... je lui dirai... Palsambleu! Épargnons nos frais

d'éloquence... Mais qu'est cela? s'interrompit-il tout à coup. Ce

Nevers est charmant!... toujours charmant!

Il s'arrêta pour écouter. Un bruit avait frappé son oreille.

Des pas sonnaient, en effet, au bord de la douve, des pas de

gentilhomme; car on entendait le tintement argentin des éperons.

--Oh! oh! pensa Lagardère, maître Cocardasse aurait-il dit vrai? M. le

duc se serait-il fait accompagner!

Le bruit de pas cessa. Le lumignon placé à la tête du pont éclaira

deux hommes enveloppés de longs manteaux, et immobiles.

On voyait bien que leurs regards cherchaient à percer l'obscurité de

la douve.

--Je ne vois personne, dit l'un d'eux à voix basse.

--Si fait, répondit l'autre, là-bas, près de la fenêtre.

Et il appela avec précaution.

--Cocardasse!...

Lagardère resta immobile.

--Faënza! appela encore le second interlocuteur: c'est moi... M. de

Peyrolles!

--Il me semble que je connais ce nom de coquin! pensa Lagardère.

Peyrolles appela pour la troisième fois:

--Passepoil!... Staupitz!

--Si ce n'était pas un des nôtres? murmura son compagnon.

--C'est impossible, répliqua Peyrolles, j'ai ordonné qu'on laissât ici

une sentinelle... C'est Saldagne, je le reconnais... Saldagne!

--Présent! répondit Lagardère, qui prit à tout hasard l'accent

espagnol.

--Voyez-vous! s'écria M. de Peyrolles, j'en étais sûr!... Descendons

par l'escalier... ici... voilà la première marche...

Lagardère pensait:

--Du diable si je ne joue pas un rôle dans cette comédie!

Les deux hommes descendaient.--Le compagnon de Peyrolles était, sous

son manteau, de belle taille et de riche prestance. Lagardère avait

cru reconnaître dans son accent, quand il avait parlé, un léger

ressouvenir de la gamme italienne.

--Parlons bas, s'il vous plaît, dit-il en descendant avec précaution

l'escalier étroit et roide.

--Inutile, monseigneur, répondit Peyrolles.

--Bon! fit Lagardère, c'est un monseigneur.

--Inutile! poursuivit le factotum; les drôles savent parfaitement le

nom de celui qui les paye.

--Moi, je n'en sais rien, pensa le jeune chevau-léger, et je voudrais

bien le savoir.

--J'ai eu beau faire, reprit M. de Peyrolles, ils n'ont pas voulu

croire que c'était M. le marquis de Caylus.

--C'est déjà précieux à savoir, se dit Lagardère; il est évident que

j'ai affaire ici à deux parfaits coquins!

--Tu viens de la chapelle? demanda celui qui semblait être le maître.

--Je suis arrivé trop tard, répondit Peyrolles d'un air contrit.

Le maître frappa du pied avec colère.

--Maladroit! s'écria-t-il.

--J'ai fait ce que j'ai pu, monseigneur. J'ai bien trouvé le registre

où dom Bernard avait inscrit le mariage de mademoiselle de Caylus avec

M. de Nevers, ainsi que la naissance de leur fille...

--Eh bien?

--Les pages contenant ces inscriptions ont été arrachées.

Lagardère était tout oreilles.

--On nous a prévenus! dit le maître avec dépit, mais qui? Aurore?...

Oui, ce doit être Aurore... Elle pense voir Nevers cette nuit, elle

veut lui remettre avec l'enfant les titres qui établissent sa

naissance... Dame Marthe n'a pu me dire cela, puisqu'elle l'ignorait

elle-même, mais je le devine.

--Eh bien, qu'importe? fit Peyrolles. Nous sommes à la parade!... Une

fois Nevers mort...

--Une fois Nevers mort, repartit le maître, l'héritage va tout droit à

l'enfant.

Il y eut un silence. Lagardère retenait son souffle.

--L'enfant..., commença très-bas Peyrolles.

--L'enfant disparaîtra, interrompit celui qu'on appelait monseigneur;

j'aurais voulu éviter cette extrémité, mais elle ne m'arrêtera pas...

Quel homme est ce Saldagne?

--Un déterminé coquin.

--Peut-on se fier à lui?

--Pourvu qu'on le paye bien..., oui.

Le maître réfléchissait.

--J'aurais voulu, dit-il, n'avoir d'autre confident que nous-mêmes...

mais ni toi ni moi n'avons la tournure de Nevers...

--Vous êtes trop grand, répliqua Peyrolles, je suis trop maigre.

--Il fait noir comme dans un four, reprit le maître, et ce Saldagne

est à peu près de la taille du duc... Appelle-le!

--Saldagne! fit Peyrolles.

--Présent! répondit encore le Parisien.

--Avance ici!

Lagardère s'avança. Il avait relevé le col de son manteau, et les

bords de son feutre lui cachaient le visage.

--Veux-tu gagner cinquante pistoles outre ta part? lui demanda le

maître.

--Cinquante pistoles! répondit le Parisien; que faut-il faire?

Tout en parlant, il faisait ce qu'il pouvait pour distinguer les

traits de l'inconnu, mais ce dernier était aussi bien caché que lui.

--Devines-tu? demanda le maître à Peyrolles.

--Oui, répliqua celui-ci.

--Approuves-tu?

--J'approuve. Mais notre homme a un mot de passe.

--Dame Marthe me l'a donné. C'est la devise de Nevers.

--_Adsum?_ demanda Peyrolles.

--Il a coutume de le dire en français: _J'y suis!_

--J'y suis! répéta involontairement Lagardère.

--Tu prononceras cela tout bas sous la fenêtre, dit l'inconnu, qui se

pencha vers lui. Les volets s'ouvriront, puis la grille qui est à

charnière... Une femme paraîtra, elle te parlera, tu ne sonneras mot,

mais tu mettras un doigt sur ta bouche. Comprends-tu?

--Pour faire croire que nous sommes épiés? Oui, je comprends.

--Il est intelligent, ce garçon-là, murmura le maître.

Puis, reprenant:

--La femme te remettra un fardeau... tu le prendras en silence... tu

me l'apporteras...

--Et vous me compterez cinquante pistoles?

--C'est cela!

--Je suis votre homme...

--Chut!... fit M. de Peyrolles.

Ils se prirent tous trois à écouter. On entendait un bruit lointain

dans la campagne.

--Séparons-nous, dit le maître; où sont tes compagnons?

Lagardère montra sans hésiter la partie des douves qui tournait au

delà du pont vers le Hachaz.

--Ici, répliqua-t-il, en embuscade dans le foin.

--C'est bien; tu te souviens du mot de passe?

--_J'y suis!_

--Bonne chance, et à bientôt.

--A bientôt!

Peyrolles et son compagnon remontèrent l'escalier. Lagardère les

suivait des yeux.

Il essuya son front, que la sueur trempait.

--Dieu me tiendra compte à mes derniers moments, se dit-il, de

l'effort que j'ai fait pour ne pas mettre mon épée dans le ventre de

ces misérables!... Mais il faut aller jusqu'au bout... Désormais, je

veux savoir!

Il mit sa tête entre ses mains, car ses pensées bouillaient dans son

cerveau.

Nous pouvons affirmer qu'il ne songeait plus guère à son duel ni à son

escalade d'amour.

--Que faire? se dit-il; enlever la petite fille? car ce fardeau, ce

doit être l'enfant... mais à qui la confier?... je ne connais dans ce

pays que Carrigue et ses bandouliers... mauvaises gouvernantes pour

une jeune demoiselle!... Et pourtant il faut que je l'aie!... il le

faut!... Si je ne la tire pas de là, les infâmes tueront l'enfant

comme ils comptent tuer le père... Par la mordieu! ce n'était

cependant point pour tout cela que j'étais venu!

Il se promenait à grands pas entre les meules de foin. Son agitation

était extrême.

A tout instant, il regardait cette fameuse fenêtre basse, pour voir si

les contrevents ne roulaient point sur leurs gros gonds rouillés.

Il ne vit rien, mais il entendit bientôt un bruit faible à

l'intérieur. C'était la grille qui s'ouvrait derrière les volets.

--_Adsum!_ dit une voix de femme qui tremblait.

Lagardère enjamba d'un saut les bottes de foin qui le séparaient du

rempart, et répondit sous la croisée:

--_J'y suis!_

--Dieu soit loué! fit la voix de femme.

Et les contrevents s'ouvrirent à leur tour.

La nuit était bien obscure, mais les yeux du Parisien étaient faits

depuis longtemps aux ténèbres. Dans la femme qui se pencha en dehors

de la fenêtre, il reconnut parfaitement Aurore de Caylus, toujours

belle, mais pâle et brisée par l'épouvante.

Si vous eussiez dit en ce moment à Lagardère qu'il avait fait dessein

d'entrer dans la chambre de cette femme par surprise, il vous eût

donné un démenti.

Cela, de la meilleure foi du monde.

Ne fût-ce que pour quelques minutes, sa fièvre folle faisait trêve. Il

était sage en restant hardi comme un lion.

Peut-être qu'à cette heure un autre homme naissait en lui.

Aurore regarda au-devant d'elle.

--Je ne vois rien, dit-elle. Philippe, où êtes-vous?

Lagardère lui tendit sa main, qu'elle pressa contre son coeur.

Lagardère chancela. Il se sentit venir des larmes.

--Philippe, Philippe, reprit la pauvre jeune femme, êtes-vous bien sûr

de n'avoir pas été suivi? Nous sommes vendus, nous sommes trahis!...

--Ayez courage, madame, balbutia le Parisien.

--Est-ce toi qui as parlé? s'écria-t-elle. Tiens! c'est certain... je

deviens folle! je ne reconnais plus ta voix.

L'une de ses mains tenait le fardeau dont M. de Peyrolles et son

compagnon avaient parlé; de l'autre, elle se pressa le front, comme

pour fixer ses pensées en révolte.

--J'ai tant de choses à te dire! reprit-elle. Par où commencerai-je?

--Nous n'avons pas le temps, murmura Lagardère, qui avait pudeur de

surprendre certains secrets; hâtons-nous, madame.

--Pourquoi ce ton glacé?... pourquoi ne m'appelles-tu pas Aurore?

Est-ce que tu es fâché contre moi?

--Hâtons-nous, Aurore! hâtons-nous!

--Je t'obéis, mon Philippe bien-aimé... je t'obéirai toujours!...

Voici notre petite chérie... prends-la... elle n'est plus en sûreté

avec moi... Ma lettre a dû t'instruire... Il se trame autour de nous

quelque infamie...

Elle tendit l'enfant, qui dormait, enveloppée dans une pelisse de

soie.

Lagardère la reçut sans dire une parole.

--Que je l'embrasse encore! s'écria la pauvre mère, dont la poitrine

éclatait en sanglots; rends-la moi, Philippe... Ah! je croyais mon

coeur plus fort!... Qui sait quand je reverrai ma fille!

Les larmes noyèrent sa voix.

Lagardère sentit qu'elle lui tendait un objet blanc, et demanda:

--Qu'est-ce que ceci?

--Tu sais bien... Mais tu es aussi troublé que moi, mon pauvre

Philippe... Ce sont les pages arrachées au registre de la chapelle,

tout l'avenir de notre enfant!

Lagardère prit les papiers en silence. Il craignait de parler.

Les papiers étaient dans une enveloppe au sceau de la chapelle

paroissiale de Caylus.

Au moment où il les recevait, un son de cornet à bouquin, plaintif et

prolongé, se fit entendre dans la vallée.

--Ce doit être un signal, s'écria mademoiselle de Caylus; sauve-toi,

Philippe, sauve-toi!

--Adieu, dit Lagardère jouant son rôle jusqu'au bout pour ne pas

briser le coeur de la pauvre jeune mère; ne crains rien, Aurore: ton

enfant est en sûreté.

Elle attira sa main jusqu'à ses lèvres et la baisa ardemment.

--Je t'aime! fit-elle seulement à travers ses larmes.

Puis elle ferma les contrevents et disparut.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1 · 第 15 / 24 题