--Le petit Parisien.--
Il était à peine quatre heures de relevée. Nos estafiers avaient du
temps devant eux. Sauf Passepoil, qui avait trop regardé la maritorne
louche et qui soupirait fort, tout le monde était joyeux.
On buvait dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam, on
criait, on chantait.
Au fond des douves de Caylus, les faneurs, après la chaleur passée,
activaient leur travail, et liaient en bottes la belle récolte de
foin.
Tout à coup, un bruit de chevaux se fit sur la lisière de la forêt
d'Ens, et, l'instant d'après, on entendit des cris dans la douve.
C'étaient les faneurs qui fuyaient en hurlant les coups de plat d'épée
d'une troupe de partisans.
Ceux-ci venaient au fourrage, et certes ils ne pouvaient trouver
ailleurs de plus noble fenaison.
Nos braves s'étaient mis à la fenêtre de l'auberge pour mieux voir.
--Les drôles sont hardis! dit Cocardasse junior.
--Venir ainsi jusque sous les fenêtres du marquis! ajouta Passepoil.
--Combien sont-ils?... Trois... quatre... six... huit...
--Juste autant que nous?
Pendant cela, les fourrageurs faisaient leur provision tranquillement,
riant et prodiguant les gorges chaudes; ils savaient bien que les
vieux fauconneaux de Caylus étaient muets depuis longtemps.
C'étaient encore des justaucorps de buffle, des feutres belliqueux et
de longues rapières: de beaux jeunes gens pour la plupart, parmi
lesquels deux ou trois paires de moustaches grises; seulement, ils
avaient de plus que nos prévôts des pistolets à l'arçon de leurs
selles.
Leur accoutrement n'était, du reste, point pareil. On reconnaissait
dans ce petit escadron les uniformes délabrés de divers corps
réguliers; il y avait deux chasseurs de Brancas, un canonnier de
Flandres, un miquelet d'au delà des monts, un vieil arbalétrier qui
avait dû voir la Fronde. Le surplus avait perdu son cachet, comme sont
les médailles frustes.
Le tout pouvait être pris pour une belle et bonne bande de voleurs de
grand chemin.
Et de fait, ces aventuriers, qui se décoraient du nom de volontaires
royaux, ne valaient guère mieux que des bandits.
Quand ils eurent achevé leur besogne et chargé leurs chevaux, ils
remontèrent le chemin charretier. Leur chef, qui était un des deux
chasseurs de Brancas, portant les galons de brigadier, regarda tout
autour de lui et dit:
--Par ici, messieurs, voici justement notre affaire.
Il montrait du doigt le cabaret de la Pomme-d'Adam.
--Bravo! crièrent les fourrageurs.
--Mes maîtres, murmura Cocardasse junior, je vous conseille de
décrocher vos épées.
En un clin d'oeil, tous les ceinturons furent rebouclés, et les
prévôts d'armes, quittant la fenêtre, se remirent autour des tables.
Cela sentait la bagarre d'une lieue. Frère Passepoil souriait
paisiblement sous ses trois poils de moustache.
--Nous disions donc, commença Cocardasse afin de faire bonne
contenance, que le meilleur moyen de tenir la garde à un prévôt
gaucher, ce qui est toujours fort dangereux...
--Holà! fit en ce moment le chef des maraudeurs, dont le visage barbu
se montra à la porte; l'auberge est pleine, enfants!
--Il faut la vider, répondirent ceux qui le suivaient.
C'était simple, c'était logique. Le chef, qui se nommait Carrigue,
n'eut point d'objection à faire.
Ils descendirent tous de cheval et attachèrent effrontément leurs
montures chargées de foin aux anneaux qui étaient au mur du cabaret.
Jusque-là, nos prévôts n'avaient pas bougé.
--Çà! dit Carrigue en entrant le premier, qu'on déguerpisse, et
vite!... Il n'y a place ici que pour les volontaires du roi.
On ne répondit point.
Cocardasse se tourna seulement vers les siens et murmura:
--De la tenue, enfants! Ne nous emportons pas, et faisons danser en
mesure MM. les volontaires du roi.
Les gens de Carrigue encombraient déjà la porte.
--Eh bien, fit celui-ci, que vous a-t-on dit?
Les maîtres d'armes se levèrent et saluèrent poliment.
--Priez-les, dit le canonnier de Flandre, de passer par la fenêtre.
En même temps, il prit le verre plein de Cocardasse, et le porta à ses
lèvres.
Carrigue disait cependant:
--Ne voyez-vous pas, mes rustres, que nous avons besoin de vos brocs,
de vos tables et de vos escabelles?
--A pa pur! fit Cocardasse junior, nous allons vous donner tout cela,
mes mignons!
Il écrasa le broc sur la tête du canonnier, tandis que frère Passepoil
envoyait sa lourde escabelle dans la poitrine de Carrigue.
Les seize flamberges furent au vent au même instant. C'étaient tous
gens d'armes solides, braves et batailleurs par goût. Ils y allèrent
avec ensemble et de bon coeur.
On entendait le ténor Cocardasse dominer le tumulte par son juron
favori.
--Capédébiou! servez-les! servez-les! disait-il.
A quoi Carrigue et les siens répondirent en chargeant tête baissée.
--En avant! Lagardère! Lagardère!
Ce fut un coup de théâtre. Cocardasse et Passepoil, qui étaient au
premier rang, reculèrent, et mirent la table massive entre les deux
armées.
--A pa pur! s'écria le Gascon; bas les armes partout!
Il y avait déjà trois ou quatre volontaires fort maltraités. L'assaut
ne leur avait point réussi, et ils ne voyaient que trop désormais à
qui ils avaient affaire.
--Qu'avez-vous dit là? reprit frère Passepoil, dont la voix tremblait
d'émotion; qu'avez-vous dit là?
Les autres prévôts murmuraient et disaient:
--Nous allions les manger comme des mauviettes!
--La paix! fit Cocardasse avec autorité.
Et, s'adressant aux volontaires en désarroi:
--Répondez franc, dit-il; pourquoi avez-vous crié Lagardère?
--Parce que Lagardère est notre chef, répondit Carrigue.
--Le chevalier Henri de Lagardère?
--Oui.
--Notre petit Parisien!... notre bijou! roucoula frère Passepoil, qui
avait déjà l'oeil humide.
--Un instant, fit Cocardasse; pas de méprise! Nous avons laissé
Lagardère à Paris, chevau-léger du corps.
--Eh bien, riposta Carrigue, Lagardère s'est ennuyé de cela... Il n'a
conservé que son uniforme, et commande une compagnie de volontaires
royaux, ici, dans la vallée.
--Alors, dit le Gascon, halte-là! les épées au fourreau!... Vivadiou!
les amis du petit Parisien sont les nôtres, et nous allons boire
ensemble à la première lame de l'univers.
--Bien cela! fit Carrigue, qui sentait que sa troupe l'échappait
belle.