IV

--Le petit Parisien.--

Il était à peine quatre heures de relevée. Nos estafiers avaient du

temps devant eux. Sauf Passepoil, qui avait trop regardé la maritorne

louche et qui soupirait fort, tout le monde était joyeux.

On buvait dans la salle basse du cabaret de la Pomme-d'Adam, on

criait, on chantait.

Au fond des douves de Caylus, les faneurs, après la chaleur passée,

activaient leur travail, et liaient en bottes la belle récolte de

foin.

Tout à coup, un bruit de chevaux se fit sur la lisière de la forêt

d'Ens, et, l'instant d'après, on entendit des cris dans la douve.

C'étaient les faneurs qui fuyaient en hurlant les coups de plat d'épée

d'une troupe de partisans.

Ceux-ci venaient au fourrage, et certes ils ne pouvaient trouver

ailleurs de plus noble fenaison.

Nos braves s'étaient mis à la fenêtre de l'auberge pour mieux voir.

--Les drôles sont hardis! dit Cocardasse junior.

--Venir ainsi jusque sous les fenêtres du marquis! ajouta Passepoil.

--Combien sont-ils?... Trois... quatre... six... huit...

--Juste autant que nous?

Pendant cela, les fourrageurs faisaient leur provision tranquillement,

riant et prodiguant les gorges chaudes; ils savaient bien que les

vieux fauconneaux de Caylus étaient muets depuis longtemps.

C'étaient encore des justaucorps de buffle, des feutres belliqueux et

de longues rapières: de beaux jeunes gens pour la plupart, parmi

lesquels deux ou trois paires de moustaches grises; seulement, ils

avaient de plus que nos prévôts des pistolets à l'arçon de leurs

selles.

Leur accoutrement n'était, du reste, point pareil. On reconnaissait

dans ce petit escadron les uniformes délabrés de divers corps

réguliers; il y avait deux chasseurs de Brancas, un canonnier de

Flandres, un miquelet d'au delà des monts, un vieil arbalétrier qui

avait dû voir la Fronde. Le surplus avait perdu son cachet, comme sont

les médailles frustes.

Le tout pouvait être pris pour une belle et bonne bande de voleurs de

grand chemin.

Et de fait, ces aventuriers, qui se décoraient du nom de volontaires

royaux, ne valaient guère mieux que des bandits.

Quand ils eurent achevé leur besogne et chargé leurs chevaux, ils

remontèrent le chemin charretier. Leur chef, qui était un des deux

chasseurs de Brancas, portant les galons de brigadier, regarda tout

autour de lui et dit:

--Par ici, messieurs, voici justement notre affaire.

Il montrait du doigt le cabaret de la Pomme-d'Adam.

--Bravo! crièrent les fourrageurs.

--Mes maîtres, murmura Cocardasse junior, je vous conseille de

décrocher vos épées.

En un clin d'oeil, tous les ceinturons furent rebouclés, et les

prévôts d'armes, quittant la fenêtre, se remirent autour des tables.

Cela sentait la bagarre d'une lieue. Frère Passepoil souriait

paisiblement sous ses trois poils de moustache.

--Nous disions donc, commença Cocardasse afin de faire bonne

contenance, que le meilleur moyen de tenir la garde à un prévôt

gaucher, ce qui est toujours fort dangereux...

--Holà! fit en ce moment le chef des maraudeurs, dont le visage barbu

se montra à la porte; l'auberge est pleine, enfants!

--Il faut la vider, répondirent ceux qui le suivaient.

C'était simple, c'était logique. Le chef, qui se nommait Carrigue,

n'eut point d'objection à faire.

Ils descendirent tous de cheval et attachèrent effrontément leurs

montures chargées de foin aux anneaux qui étaient au mur du cabaret.

Jusque-là, nos prévôts n'avaient pas bougé.

--Çà! dit Carrigue en entrant le premier, qu'on déguerpisse, et

vite!... Il n'y a place ici que pour les volontaires du roi.

On ne répondit point.

Cocardasse se tourna seulement vers les siens et murmura:

--De la tenue, enfants! Ne nous emportons pas, et faisons danser en

mesure MM. les volontaires du roi.

Les gens de Carrigue encombraient déjà la porte.

--Eh bien, fit celui-ci, que vous a-t-on dit?

Les maîtres d'armes se levèrent et saluèrent poliment.

--Priez-les, dit le canonnier de Flandre, de passer par la fenêtre.

En même temps, il prit le verre plein de Cocardasse, et le porta à ses

lèvres.

Carrigue disait cependant:

--Ne voyez-vous pas, mes rustres, que nous avons besoin de vos brocs,

de vos tables et de vos escabelles?

--A pa pur! fit Cocardasse junior, nous allons vous donner tout cela,

mes mignons!

Il écrasa le broc sur la tête du canonnier, tandis que frère Passepoil

envoyait sa lourde escabelle dans la poitrine de Carrigue.

Les seize flamberges furent au vent au même instant. C'étaient tous

gens d'armes solides, braves et batailleurs par goût. Ils y allèrent

avec ensemble et de bon coeur.

On entendait le ténor Cocardasse dominer le tumulte par son juron

favori.

--Capédébiou! servez-les! servez-les! disait-il.

A quoi Carrigue et les siens répondirent en chargeant tête baissée.

--En avant! Lagardère! Lagardère!

Ce fut un coup de théâtre. Cocardasse et Passepoil, qui étaient au

premier rang, reculèrent, et mirent la table massive entre les deux

armées.

--A pa pur! s'écria le Gascon; bas les armes partout!

Il y avait déjà trois ou quatre volontaires fort maltraités. L'assaut

ne leur avait point réussi, et ils ne voyaient que trop désormais à

qui ils avaient affaire.

--Qu'avez-vous dit là? reprit frère Passepoil, dont la voix tremblait

d'émotion; qu'avez-vous dit là?

Les autres prévôts murmuraient et disaient:

--Nous allions les manger comme des mauviettes!

--La paix! fit Cocardasse avec autorité.

Et, s'adressant aux volontaires en désarroi:

--Répondez franc, dit-il; pourquoi avez-vous crié Lagardère?

--Parce que Lagardère est notre chef, répondit Carrigue.

--Le chevalier Henri de Lagardère?

--Oui.

--Notre petit Parisien!... notre bijou! roucoula frère Passepoil, qui

avait déjà l'oeil humide.

--Un instant, fit Cocardasse; pas de méprise! Nous avons laissé

Lagardère à Paris, chevau-léger du corps.

--Eh bien, riposta Carrigue, Lagardère s'est ennuyé de cela... Il n'a

conservé que son uniforme, et commande une compagnie de volontaires

royaux, ici, dans la vallée.

--Alors, dit le Gascon, halte-là! les épées au fourreau!... Vivadiou!

les amis du petit Parisien sont les nôtres, et nous allons boire

ensemble à la première lame de l'univers.

--Bien cela! fit Carrigue, qui sentait que sa troupe l'échappait

belle.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1 · 第 13 / 24 题