de cette bête sur ton croc à homards... J'en ai eu brusquement le cœur
tourné...
—-Ah! oui, le cœur... tourné...
Le son de la voix fut si intelligent que Philippe retint son souffle
effrayé. «Elle sait tout». Il attendit l'écrasant récit et l'explosion
des larmes, des plaintes. Mais Vinca resta muette, et après un long
temps, comme après la pause calme qui suit la foudre, il risqua une
question timide:
—-Et cette faiblesse-là suffit pour que tu aies l'air de ne plus m'aimer?
Vinca tourna vers lui la tache nébuleuse et claire de son visage, serré
entre les deux haies rigides de ses cheveux:
—-Oh! Phil, je t'aime toujours. Malheureusement, ça n'y change rien.
Il sentit son cœur bondissant heurter sa gorge:
—-Oui? Alors tu vas me pardonner d'avoir été si «petite fille», si
ridicule?
Elle n'hésita qu'une seconde:
—-Mais oui. Je vais te pardonner, Phil. Mais ça aussi, ça n'y change
rien.
--À quoi?
—-À nous, Phil.
Elle parlait avec une douceur sibylline, qu'il n'osa interroger
davantage, et dont il n'osa se réjouir. Vinca le suivit sans doute dans
son mouvement de repli mental, car elle ajouta subtilement:
—-Tu te souviens des scènes que tu me faisais, et des miennes, il n'y
a pas trois semaines, parce que nous nous impatientions d'avoir quatre
ans, cinq ans à nous morfondre avant de nous marier?... Mon pauvre Phil,
je crois bien que j'aimerais retourner en arrière et redevenir enfant,
aujourd'hui...
Il attendit qu'elle soulignât, qu'elle commentât cet habile, cet
insidieux «aujourd'hui» suspendu devant lui dans l'air pur et bleu de
la nuit d'août. Mais Vinca savait déjà s'armer de silence. Il insista:
—-Alors, tu ne m'en veux plus? Demain, nous serons... nous serons Vinca
et Phil, comme toujours? Pour toujours?
—-Pour toujours, si tu le veux, Phil... Viens. Rentrons. Il fait trais.
Elle n'avait pas répété après lui «comme toujours». Mais il se contenta
de ce serment incomplet et de la froide petite main serrée un moment
dans la sienne. Car à cet instant, la chaîne du puits déroulée, le tocsin
du seau vide sur la margelle, le grincement des rideaux au long de leur
tringle dans une fenêtre ouverte, les derniers bruits humains de la
journée sonnèrent pour Philippe l'heure, la même heure qu'il avait
guettée, la veille, pour rouvrir la porte de la villa et s'élancer
secrètement... Ah! la sourde et rouge lumière d'une chambre inconnue...
Ah! le noir bonheur, la mort atteinte par degrés, la vie recouvrée par
lents coups d'aile...
Comme s'il eût attendu, depuis la veille, une sorte d'absolution de
Vinca, absolution ambiguë qu'elle venait de lui accorder avec tant de
sincérité dans l'accent, tant de réticence dans les mots, il évalua
soudain, en homme, le don qu'une belle démone autoritaire lui avait remis.
XIV
—-Il est fixé, le jour de votre départ pour Paris? demanda Mme Dalleray.
—-C'est toujours le 25 septembre que nous devons rentrer, répondit
Philippe. Quelquefois, selon la place des dimanches dans le mois, notre
départ tombe le 23 ou le 24, ou le 26. Mais ça ne varie guère de plus de
deux jours.
—-Oui... En somme, vous partez dans une quinzaine. Dans une quinzaine, à
cette heure-ci...
Philippe détacha son regard de la mer, plate et blanche près des sables,
au loin couleur de dos de thon sous les nuées basses, et se tourna avec
étonnement vers Mme Dalleray. Enroulée dans une étoffe ample et blanche
comme la robe des femmes de Tahiti, elle fumait gravement, coiffée net,
poudrée d'une poudre de la même couleur que sa peau, et rien en elle ne
révélait que ce jeune homme assis non loin d'elle, beau et brun comme
elle, lui fût autre chose qu'un jeune frère.
—-Alors, dans une quinzaine, à cette heure-ci, vous serez... où?
—-Je serai... au Bois, sur le lac. Ou bien au tennis de Boulogne, avec...
avec des amis.
Il rougit, car il n'avait retenu qu'au bord de ses lèvres le nom de Vinca
et Mme Dalleray sourit, de ce sourire viril qui lui donnait souvent l'air
d'un beau garçon. Philippe se détourna vers la mer, pour cacher du moins
son visage, où paraissait une humeur méchante de petit dieu tâché. Une
main ferme et veloutée se posa sur la sienne. Alors, sans qu'il quittât
du regard la mer ternie, une expression d'agonie bienheureuse monta de
sa bouche desserrée à ses yeux dont l'éclat blanc et noir s'éteignit
entre les paupières...
--Il ne faut pas être triste, dit doucement Mme Dalleray.
--Je ne suis pas triste, protesta vivement Philippe. Vous ne pouvez pas
comprendre...
Elle inclina sa tête aux cheveux lustrés.
--C'est juste. Je ne peux pas comprendre. Pas tout.
--Oh...
Philippe contempla, avec une défiance religieuse, celle qui l'avait
délivré d'un secret redoutable. Ces petites oreilles rougies
retentissaient-elles encore d'un cris bas, étouffé comme le cri d'un
être à qui on coupe la gorge?... Ces bras, riches de muscles à peine
visibles, l'avaient porté, léger, évanoui, de ce monde dans un autre
monde; cette bouche, avare de paroles, s'était penchée pour transmettre
à sa bouche un seul mot tout-puissant et pour murmurer, indistinct, un
chant qui venait, écho affaibli, des profondeurs où la vie est une
convulsion terrible... Elle savait tout...
—-Pas tout, répéta-t-elle, comme si le silence de Philippe eût quêté
une réponse. Mais vous n'aimez pas que je vous pose des questions. Et
je suis quelquefois un peu indiscrète...
«Comme l'éclair, oui, pensa Philippe. Le temps d'un zigzag de foudre,
on est bien forcé de lui livrer ce que le grand jour même laisse dans
l'ombre...»
—-Et je voulais savoir seulement si vous seriez bien aise de me quitter.
Le jeune homme baissa les yeux sur ses pieds nus. Un vêtement lâche,
de soie brodée, le déguisait en prince oriental, et l'embellissait.
—-Et vous? demanda-t-il avec gaucherie.
La cendre de la cigarette que tenaient les doigts de Mme Dalleray tomba
sur le tapis.
—-Je ne suis pas en question. Il s'agit de Philippe Audebert et non de
Camille Dalleray.
Il leva les yeux sur elle avec l'étonnement que lui causait, encore une
fois, le prénom insexué. «Camille... C'est vrai, qu'elle s'appelle
Camille. Elle pourrait s'en dispenser. Je la nomme en moi Mme Dalleray,
la Dame en blanc, ou Elle...»
Elle fumait lentement, et contemplait la mer. Jeune? Certainement jeune,
trente à trente-deux ans. Impénétrable comme sont les êtres calmes, dont
le maximum d'expression ne dépasse pas l'ironie tempérée, le sourire et
la gravité. Sans détourner son regard de l'étendue où couvait l'orage,
elle posa de nouveau sa main sur celle de Philippe qu'elle serra,
indifférente à lui et pour son seul plaisir égoïste. Sous cette main
petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un
fruit pressé répand son suc:
—-Si, je serai triste. Mais j'espère ne pas être malheureux.
—-Oui? Et pourquoi l'espérez-vous?
Il lui sourit faiblement, fut touchant, maladroit, tel qu'elle aimait
secrètement qu'il fût.
—-Parce que, répondit-il, je pense que vous arrangerez quelque chose...
Oui, vous arrangerez quelque chose?
Elle leva l'épaule, haussa ses sourcils persans. Elle se força un peu
pour donner à son sourire la sérénité et le dédain habituels.
—-Quelque chose... répéta-t-elle, c'est-à-dire, si l'entends bien, que
je vous inviterai chez moi, comme je fais ici, si cela me plaît encore,
et vous n'aurez à vous soucier que de me rejoindre, à l'heure que vos
obligations scolaires et... familiales vous imposeront?
Il se montra surpris du ton, mais soutint le regard de Mme Dalleray:
—-Oui, répondit-il. Que ferais-je d'autre? Me le reprochez-vous? Je ne
suis pas un petit vagabond libre. Et je n'ai que seize ans et demi.
Elle rougit lentement.
—-Je ne vous reproche rien. Mais est-ce que vous n'imaginez pas qu'une
femme... une autre femme que moi, naturellement, pourrait être choquée
de comprendre que vous désirez, d'elle, une heure de solitude,--seulement,
seulement cela?
Phil l'écoutait avec une attention loyale d'écolier, ses yeux grands
ouverts attachés à cette bouche réticente, à ces yeux jaloux qui,
pourtant, ne revendiquaient rien.
—-Non, dit-il sans hésiter. Je ne conçois pas que vous puissiez en
être blessée. «Seulement cela?» Oh... seulement cela...
Il se tut, interrompu de nouveau par la même pâleur, la même
consternation bienheureuse, et la tranquille hardiesse de Camille
Dalleray vacilla, mesurant le respect qu'elle devait à son œuvre. Comme
ébloui, Philippe laissa tomber sa tête en avant, et ce mouvement de
soumission enivra un moment la conquérante.
—-Vous m'aimez? dit-elle à voix basse.
Il tressaillit, la regarda, effrayé.
—-Pourquoi... pourquoi me le demandez-vous?
Elle reprit son sang-froid, son sourire dubitatif.
—-Pour jouer, Philippe...
Il ne cessa pas tout de suite de l'interroger des yeux, en la blâmant
d'être téméraire en paroles.
«Un homme fait m'eût dit «oui», songeait-elle. Mais cet enfant, si
j'insiste, va pleurer et me crier dans ses larmes, à travers des baisers,
qu'il ne m'aime pas. Vais-je insister? Alors il me faudra le chasser, ou
bien l'écouter en tremblant, et apprendre de sa bouche la limite précise
de mon avantage?»
Elle éprouva, au niveau du coeur, une petite contraction pénible, et se
leva nonchalamment pour aller à la baie ouverte, comme si elle oubliait
la présence de Phil. L'odeur des petites moules bleues, découvertes depuis
quatre heures au bas des rochers et altérées d'eau de mer, entrait avec
l'épais parfum de sureau bouilli qu'exhalaient les troènes à bout de
floraison.
Accoudée, distraite en apparence, Mme Dalleray sentait derrière elle la
présence du jeune homme étendu, et portait le poids d'un souhait qui ne
la quittait pas.
«Il m'attend. Il calcule le plaisir qu'il peut espérer de moi. Ce que
j'ai obtenu de lui était à la portée de n'importe quelle autre passante.
Mais ce petit bourgeois timoré se gourme quand je lui demande des
nouvelles de sa famille, fait des façons pour me parler de son collège,
et s'enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec le nom de
Vinca... Il n'a appris de moi que le plus facile... Le plus facile...
Il apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement,
chaque fois, ce... cet...»
Elle s'aperçut qu'elle venait d'hésiter devant le mot «amour» et elle
quitta la fenêtre. Philippe la regardait approcher avidement. Elle lui
mit ses bras sur les épaules, et d'une poussée un peu brutale fit
chavirer, sur son bras nu, la tête brune. Ainsi chargée, elle se
hâta vers l'étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que
la plainte est l'aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa
sorte boivent l'illusion de la libéralité.
XV
Une pluie légère, pendant quelques heures de nuit, avait vaporisé les
sauges, vernissé les troènes, les feuilles immobiles du magnolia, et
emperlé sans les crever les gazes protectrices dont s'enveloppait, dans
un pin, le nid des chenilles processionnaires. Le vent laissait en repos
la mer, mais chantait sous les portes avec une voix faible et tentatrice,
chargée de souvenirs de l'an passé, qui parlait sourdement de marrons
grillés et de pommes mûres... À son instigation, Philippe revêtit en se
levant un chandail bleu sombre sous sa veste de toile, déjeuna le
dernier, comme il lui arrivait souvent depuis que son sommeil, moins pur
et moins tranquille, commençait plus tard dans la nuit. Il courut,
quêtant Vinca, comme il eût cherché, en dépassant l'ombre d'un mur, une
terrasse lumineuse. Mais il ne la trouva ni dans le hall, où l'humidité
ranimait l'odeur de boiserie vernie et de toile de chanvre, ni sur la
terrasse. Une fumée de pluie impalpable encensait l'air et adhérait à
la peau sans la mouiller. Une feuille de tremble, jaune, détachée, se
balança un moment devant Philippe avec une grâce intentionnelle, puis
chavira et tomba roide, accrue soudain d'un poids invisible. Il tendit
l'oreille, entendit dans la cuisine le bruit hivernal du charbon versé
dans le fourneau. Dans une chambre, la petite Lisette protesta d'une
voix aiguë, puis pleura un moment.
--Lisette! appela Philippe Lisette, où est ta soeur?
—-Je ne sais pas! gémit une petite voix enrhumée de larmes.
Une rafale de vent brusque cueillit une ardoise sur le toit et la jeta
en éclats aux pieds de Philippe, qui la regarda avec stupeur comme si
le destin eût brisé devant lui le miroir qui promet sept ans de
malheur... Il se sentit petit garçon, et très loin du bonheur. Il n'eut
aucune envie d'appeler celle qui, dans la villa ombragée de pins,
là-bas, de l'autre côté du cap en forme de lion, eût cependant aimé le
voir pusillanime, et penchant vers l'appui de quelque indomptable énergie
féminine... Il fit le tour de la maison, ne découvrit ni la tête blonde
de son amie, ni sa robe bleue couleur de chardon bleu, ou sa robe blanche
en coton spongieux d'un blanc de champignon frais. Deux longues jambes
brunes, au genou sec et fin, ne se hâtèrent pas à sa rencontre; deux
yeux bleus, riches de deux ou trois bleus et d'un peu de mauve, ne
fleurirent nulle part pour désaltérer les siens...
—-Vinca! Où es-tu, Vinca?
—-Mais je suis là, répondit une voix calme, tout près de lui.
—-Dans la remise?
—-Dans la remise.
Accroupie, sous la lumière froide des abris sans fenêtre qui ne prennent
jour que par la porte, elle remuait des étoffes répandues sur un drap usé.
—-Qu'est-ce que tu fais?
—-Tu vois bien. Je range. Je trie. On part bientôt, alors il faut bien...
c'est maman qui m'a dit...
Elle regarda Philippe et se reposa en croisant ses bras sur ses genoux
pliés. Il lui trouva un air pauvre et patient, et s'irrita.
—-Ça ne presse pas à ce point-là! Et pourquoi fais-tu ça toi-même?
—-Qui le ferait? Si maman s'y met, son rhumatisme du cœur la reprendra.
—-Mais la femme de chambre peut bien...
Vinca haussa les épaules et reprit sa besogne, en se parlant à elle-même
tout bas, comme font les vraies ouvrières, qui mènent un petit fredon
humble d'abeilles occupées:
—-Ça, c'est les maillots de bain de Lisette... le vert... le bleu... le
rayé... autant les jeter, c'est tout ce qu'ils méritent... Ça, c'est
ma robe à feston rose... Elle vaut peut-être encore un blanchissage...
Une paire, deux paires, trois paires d'espadrilles à moi... Et celle-là
à Phil... Encore à Phil... Deux vieilles chemises en cellular à Phil...
Les emmanchures sont craquées, mais les devants sont bons...
Elle tendit le tissu ajouré, découvrit deux accrocs, fit la moue.
Philippe la contemplait sans gratitude, en souffrant hostilement. Il
souffrait de l'heure matinale, de l'éclairage gris sous le toit de
tuiles, de la simple besogne. Une comparaison, que des heures d'amour
caché, là-bas, à _Ker-Anna_, ne lui avaient point inspirée, commençait
ici, comparaison qui n'atteignait pas encore la personne de Vinca,
Vinca religion de toute l'enfance, Vinca délaissée respectueusement pour
la dramatique et nécessaire ivresse d'une première aventure.
Une comparaison commençait ici, parmi ces hardes, éparses sur un drap
reprisé, entre ces murs de brique non crépie, devant cette enfant en
sarrau violâtre décoloré aux épaules. Agenouillée, elle interrompit son
travail pour rejeter en arrière ses cheveux bien taillés, que le bain
quotidien et l'air salé entretenaient humides et doux. Moins gaie depuis
une quinzaine, elle montrait plus de calme, et une égalité d'humeur
obstinée qui inquiétait Philippe. Avait-elle vraiment voulu mourir avec
lui, plutôt que d'attendre le temps d'aimer librement, cette jeune
ménagère coiffée à la Jeanne-d'Arc? Le garçon aux sourcils froncés
mesurait le changement, mais il ne songeait presque pas à Vinca en la
contemplant. Présente, le péril de la perdre cessait, et l'urgence de
la recouvrer ne le tourmentait plus. Mais une comparaison commençait, à
cause d'elle. La faculté nouvelle de sentir, de souffrir inopinément,
l'intolérance dont l'avait doté récemment une belle pirate,
s'enflammaient au moindre choc, et aussi cette loyale injustice, ce début
dans l'élévation qui consiste à reprocher au médiocre sa médiocrité et sa
philosophie. Il découvrait, non seulement le monde des émotions qu'on
nomme, à la légère, physiques, mais encore la nécessité d'embellir,
matériellement, un autel où tremble une perfection insuffisante. Il
connaissait une naissante faim pour ce qui contente la main, l'oreille
et les yeux,--les velours, la musique étudiée d'une voix, les parfums.
Il ne se le reprochait pas, puisqu'il se sentait meilleur au contact d'un
enivrant superflu, et que certain vêtement de soierie orientale, endossé
dans l'ombre et le secret de _Ker-Anna_, lui ennoblissait l'âme.
Il obéit, maladroitement, à un dessein imprécis et généreux. Négligeant
de se révéler à lui-même qu'il souhaitait Vinca incomparable, parée,
frottée de baumes, il se borna à distinguer le chagrin qu'il éprouvait
à la voir prosternée, naïvement enlaidie. Quelques mots durs lui
échappèrent, auxquels Vinca ne répondit pas. Il s'aigrit, et elle lui
répliqua juste assez pour qu'il devînt injurieux, puis honteux de sa
violence. Il mit un peu de temps et d'effort à se ressaisir, à s'excuser
avec une sorte de contrition plate qui lui fut agréable. Cependant,
Vinca liait, d'une main patiente, les sandales par paires, et retournait
les poches des sweaters usés, pleines de coquillages roses et
d'hippocampes secs...
—-Aussi, c'est ta faute, conclut Philippe. Tu ne réponds rien... Alors,
moi, je m'emballe, je m'emballe... Tu te laisses malmener. Pourquoi?
Elle l'enveloppa d'un regard de femme sagace, mûrie dans les calculs et
les concessions du grand amour:
—-Pendant que tu me tourmentes, dit-elle, au moins tu es là...
XVI
«Nous finissons ici, cette année, pensait sombrement Philippe, en
regardant la mer. Vinca et moi, un être juste assez double pour être
deux fois plus heureux qu'un seul, un être qui fut Phil-et-Vinca va
mourir ici, cette année. Est-ce que cela n'est pas terrible? Est-ce que
je ne puis pas l'empêcher? Et je reste là... Et ce soir, après dix
heures, peut-être que je m'en irai encore une fois, la dernière
fois des vacances, chez Mme Dalleray...»
Il pencha la tête, d'où les cheveux noirs pendirent pleureurs.
«S'il fallait y aller maintenant, à cette heure, chez Mme Dalleray,
je refuserais. Pourquoi?»
Blanche sous un soleil morne serré entre deux nues orageuses, la route
qui menait à _Ker-Anna_ collait au flanc de la colline, montait, puis
cachait son but, au delà d'un bouquet de genévriers rigides, gris de
poussière. Philippe détourna les yeux, pris d'une répugnance qui ne le
trompa point, «Oui... Mais ce soir...»
Après trois goûters à _Ker-Anna_, il avait renoncé à ces visites
diurnes, craignant l'inquiétude des siens et les soupçons de Vinca.
Son extrême jeunesse d'ailleurs se lassait vite d'inventer des alibis.
Il se méfiait aussi du parfum fort et résineux qui imprégnait _Ker-Anna_
et le corps, qu'il fût nu ou voilé, de celle qu'il nommait tout bas,
tour à tour avec l'orgueil d'un petit garçon libertin ou le remords
mélancolique d'un époux qui a trompé malgré lui une femme chérie,--sa
maîtresse, et parfois son «maître»...
«Que je sois découvert ou non, il nous faut finir ici. Pourquoi?»
Aucun livre, parmi tous les livres qu'il lisait librement, les coudes
dans le sable, ou retiré, par pudeur plutôt que par peur, dans sa
chambre, ne lui avait enseigné que quelqu'un dût périr dans un si
ordinaire naufrage. Les romans emplissent cent pages, ou plus, de la
préparation à l'amour physique, l'événement lui-même tient quinze
lignes, et Philippe cherchait en vain, dans sa mémoire, le livre où
il est écrit qu'un jeune homme ne se délivre pas de l'enfance et de
la chasteté par une seule chute, mais qu'il en chancelle encore, par
oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs jours...
Philippe se leva, marcha le long du pré de mer, rongé et fondu au bord
par les marées d'équinoxe. Un buisson d'ajoncs, refleuri, penchait
vers la plage, tenu et sustenté par une chevelure maigre de racines.
«Quand j'étais petit, se dit Philippe, le buisson d'ajoncs ne penchait
pas vers la plage. La mer a mangé tout ça--un mètre au moins--pendant
que je grandissais... Et Vinca assure que c'est le buisson d'ajoncs
qui a avancé...»
Non loin du buisson d'ajoncs se creusait cette combe ronde, tapissée
de chardons de dune, combe qu'à cause de la couleur des chardons bleus
on nommait «les Yeux de Vinca». C'est là qu'un jour Phil avait bottelé
en cachette une gerbe de chardons en fleurs, épineux hommage jeté
par-dessus le mur de _Ker-Anna..._ Aujourd'hui les fleurs sèches, aux
parois de la combe, semblaient brûlées... Philippe s'y arrêta un moment,
trop jeune pour sourire du sens mystérieux que l'amour prête à la fleur
morte, à l'oiseau blessé, à la bague rompue, et il secoua son mal,
élargit ses épaules, rejeta ses cheveux d'un mouvement fier et
traditionnel, en s'adressant mentalement des objurgations qui n'eussent
pas déparé un roman d'aventures pour premiers communiants.
«Allons! assez de faiblesse! En toute vérité je peux me dire, cette
année, que je suis un homme! Et mon avenir...»
Il s'entendit penser et rougit de lui-même. Son avenir? Un mois plus
tôt il y songeait encore. Il voyait, un mois plus tôt, cet avenir
peint de détails précis et puérils sur un grand fond vague,--l'avenir,
et son vestibule d'examens, de baccalauréat recommencé, de travaux
ingrats acceptés sans trop d'amertume parce qu'«il faut bien, n'est-ce
pas»—-l'avenir et Vinca, celui-là riche de celle-ci, l'avenir maudit
ou béni au nom de Vinca.
«J'étais bien pressé, au commencement des vacances», songea Philippe.
«À présent...» Il eut un sourire, un regard d'homme malheureux. Sa
lèvre noircissait chaque jour et la poussée du premier poil, duveteux
et fin, qui est à la moustache ce que le foin forestier est à la roide
herbe des champs, enflait un peu sa bouche et l'enfiévrait comme la
bouche d'un enfant chagrin. C'est à cette bouche que venait et revenait
impénétrable, presque vindicatif, le regard de Camille Dalleray.
«Mon avenir, voyons, mon avenir... C'est, bien simple... Si je ne fais
pas mon droit, mon avenir, c'est le magasin de papa, glacières pour
hôtels, châteaux; phares, pièces détachées et quincaillerie pour
l'automobile. Le bachot, et tout de suite après le magasin, les
clients, la correspondance... Papa n'y gagne pas de quoi avoir son
auto... Ah! il y a aussi mon service militaire... À quoi est-ce que
je pense?... Nous disons donc qu'après mon bachot...»
Son effort cassa net, refoulé par un ennui illimité, par une profonde
indifférence à tout ce que cachait un futur pourtant sans secrets.
«Si tu fais ton service militaire aux environs de Paris, alors moi,
pendant ce temps-là...» La petite voix aimante de Vinca murmura, dans
la mémoire de Philippe, vingt projets lui dataient de cet été même,
et gisaient maintenant plats et pâles, découpés dans un papier où
l'enluminure manquait. La zone colorée de ses espoirs ne dépassait pas
la fin de la journée, l'heure de dîner, de jouer aux échecs avec Vinca
ou Lisette,--plutôt Lisette, dont les huit ans agressifs, l'œil aigu,
la précocité calculatrice soulageaient Philippe de son faix
sentimental--enfin l'heure d'aller s'offrir au plaisir... «Et encore,
songea-il, ce n'est pas sûr que j'y aille. Non. Puisque je ne suis pas
comme un fou, ni comptant les minutes, ni tourné vers _Ker-Anna_ comme
un tournesol vers la lumière, je peux bien revendiquer le droit d'être
moi-même, de continuer, de prendre goût à tout ce que j'aimais _avant..._»
Il ne prenait pas garde qu'en se servant de ce mot-là, il le plantait,
rigide, entre deux parties de son existence. Il ne savait pas encore
pendant combien de temps tous les événements de sa vie devraient buter
contre ce jalon, repère miraculeux et banal: «Ah! oui, c'était _avant..._
Je me souviens que c'était un peu _après..._»